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Un des plus grands musiciens de cinéma. Son art, à la fois élégiaque et avant-gardiste, populaire et sophistiqué, la manière dont il use d'instruments originaux ou anachroniques et de la voix humaine, ont contribué à inscrire le cinéma italien (Leone, Bertolucci, Petri, Argento, ...) puis international (Scorsese, De Palma, Joffé, ...) dans une tradition opératique.

Le regard de la musique

« Mon travail de compositeur, au cours du siècle passé et du siècle présent, est plutôt ambigu. Dans le sens où je n'écris pas uniquement ce que l'on appelle la musique absolue... mais aussi de la musique de film, c'est-à-dire de la musique appliquée. Ces deux démarches sont profondément différentes. Car la musique appliquée est au service d'un autre auteur, le metteur en scène. Alors que la musique absolue est conçue selon les propres idées du compositeur. Pour ma part, je collabore uniquement avec les cinéastes avec lesquels je peux développer un rapport humain. C'est dans la franchise que naissent les rapports de confiance. Sans confiance partagée, mieux vaut ne pas travailler ensemble. J'ai abandonné certains metteurs en scène et j'en suis désolé parce que, parfois, ils étaient doués. Au contraire, si je sens que le réalisateur aime ma musique, a besoin de moi, de mon enthousiasme, alors je suis à mon tour stimulé et cela provoque très vite des idées. » Cette conception exigeante, sinon intransigeante, du rapport au cinéaste est exprimée par Ennio Morricone, sans doute le compositeur italien contemporain le plus célèbre au monde. Avec et grâce au cinéma, il impose depuis cinquante-cinq ans une écriture au lyrisme perverti d'ironie, aux trouvailles orchestrales puissantes et insolites. Le cinéma du maestro, ce sont des pans entiers de notre mémoire collective : la vengeance de Charles Bronson en homme à l'harmonica, une citadelle isolée dans l'attente absurde d'une attaque tartare, le massacre des Indiens guarani dans Mission, le tourbillon mélancolique de baisers en noir et blanc qui clôt Cinema Paradiso... Aucun compositeur n'a, comme Morricone, exploré autant de genres jusqu'au vertige (le polar, la comédie, le giallo, le western, le film politique, la science-fiction, le fantastique), réussi l'exploit ultime de faire cohabiter dans une même filmographie La Cage aux folles et Brian De Palma, Bud Spencer et Pier Paolo Pasolini, Tinto Brass et Terrence Malick. Et de faire chanter Joan Baez, Gérard Depardieu ou Sting.

Politique d'un auteur

Il y a dans la musique de Morricone une part de grandeur, d'élévation, mêlée souvent d'acidité, voire de grotesque. Elle n'exprime jamais un sentiment à la fois mais plusieurs, les entremêlant, dans un savant maillage rythmique, harmonique et orchestral. Si on peut parler de « politique des auteurs » en matière d'écriture pour l'image, Morricone en est l'incarnation absolue. Qu'il œuvre pour un grand film de studio ou une série B érotique, sa griffe, sa signature, son empreinte sautent immédiatement aux oreilles du spectateur. En confrontant sa personnalité à celle des metteurs en scène, le maestro a tracé une voie, la sienne, et magnifiquement servi ses propres ambitions. Comme un auteur qui se révélerait au contact d'un autre auteur. Ecoutez par exemple le thème de Peur sur la ville, transposition « belmondienne » des aventures de l'inspecteur Harry Callahan : un ostinato au piano dans le grave, une entêtante mélodie sifflée dans l'aigu, des traits de cordes acérés, une partie centrale dissonante à l'harmonica, comme pour traduire le chaos mental du tueur psychopathe qui terrorise Paris. Rarement un divertissement populaire visant un public du samedi soir aura été porté par une partition d'une telle audace esthétique. Quand, trois décennies plus tard, dans l'album Nouvelles Vagues du Traffic Quintet, Alexandre Desplat rend hommage aux musiques de cinéma qui ont façonné sa vocation, c'est Peur sur la ville qu'il choisit pour représenter le maestro. Peut-être aussi parce que cette bande très originale réunit deux solistes d'élection, deux ambassadeurs de la famille musicale que Morricone a très tôt constituée autour de lui : l'harmoniciste Franco De Gemini, le chanteur-siffleur multi-instrumentiste Alessandro Alessandroni, créateur de la formation vocale I Cantori Moderni di Alessandroni. À cette amicale, il faut ajouter la soprano au timbre magique Edda Dell'Orso, la flûtiste Marianne Eckstein, le trompettiste Oscar Valdambrini et, plus tard, l'incandescente pianiste Gilda Buttà.

D'hier à aujourd'hui

En novembre 2018, Ennio Morricone fête ses quatre-vingt-dix ans. Avec John Williams et Michel Legrand, il est le dernier géant toujours actif d'un « âge d'or » de la musique originale au cinéma. Sa chance ? Un parcours sans cesse régénéré de perspectives fraîches, notamment depuis cette collaboration inouïe, miraculeuse, inespérée avec Quentin Tarantino sur Les Huit Salopards en 2015. Fan complétiste du maestro romain, collectionneur maniaque de ses vinyles, Tarantino avait besoin de l'inspiration morriconienne pour relier ses Salopards aux westerns italiens qui ont nourri sa cinéphilie, mais aussi à The Thing, autre parabole sur l'enfermement et la contamination par le mal, compagnonnage fugace mais intense entre Morricone et John Carpenter. En février 2016, Les Huit Salopards vaut à Morricone un second Oscar (après une statuette d'honneur en 2007), qu'un Tarantino en lévitation vient chercher à sa place. Mais il y a un symbole plus fort que l'Oscar : le maestro devient historiquement le compositeur qui a converti le cinéaste de Pulp Fiction aux vertus de la création musicale originale.

Simultanément, Morricone retrouve le cinéma français après trente ans d'éclipse (En mai, fais ce qu'il te plaît de Christian Carion) et poursuit sa collaboration en haute-fidélité avec Giuseppe Tornatore qui, par ailleurs, lui consacre un documentaire-somme, Lo Sguardo della musica (Le Regard de la musique), où surgissent pêle-mêle Bernardo Bertolucci, Liliana Cavani et Bruce Springsteen. Et puis il y a les concerts que Morricone dirige inlassablement à travers le globe, dont une soirée d'adieu à Paris, le 23 novembre 2018. C'est l'occasion d'une rétrospective à la Cinémathèque française, qui cherchera à révéler les multiples visages et langages d'un génie suractif, pléthorique, inépuisable, dont l'inspiration semble défier le temps qui passe. Idée confirmée par le cinéaste Francis Girod, pour lequel le maestro composera un renversant Requiem à l'acide sulfurique en contrepoint d'une séquence délicieusement morbide du Trio infernal : « Si la musique d'Ennio Morricone est si populaire, c'est tout simplement parce qu'il est l'héritier de l'opéra italien : Morricone est le Verdi du cinématographe. Il n'est pas seulement un grand musicien de cinéma, il est un grand musicien tout court. »

Stéphane Lerouge

Dans les salles

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Du 22 au 26 novembre 2018

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