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Aventures africaines

« Alors que j’avais dix ans environ, regardant une carte d’Afrique de cette époque et mettant le doigt sur l’espace blanc qui représentait alors l’inconnu mystérieux de ce continent, je me dis : Quand je serai grand, j’irai là ! » (Joseph Conrad, Souvenirs, 1923)

En parallèle d’ « Africamania », qui montrera pendant plus de deux mois des films africains réalisés en Afrique par ses habitants, nous vous présentons une programmation qui aurait pu s’appeler : « L’Afrique vue de l’Occident ». Plus qu’une histoire réelle du continent, les films montrés dessineront les aventures de la représentation de l’Afrique par le cinéma occidental (en particulier celui d’Hollywood) et le passage du cinéma colonial à un cinéma postcolonial.

L’Afrique est née au cinéma avec Tarzan. Le roman d’Edgar Rice Burroughs, en 1912, Tarzan of the Apes et son adaptation au cinéma en 1918 par Scott Sidney (Tarzan chez les singes, en français), connurent un succès phénoménal et ont popularisé l’Afrique auprès de toutes les générations. Suivi en 1932 par le formidable Tarzan, l’homme singe de W.S. Van Dyke, qui ne fit qu’ajouter au mythe. L’œuvre de Burroughs, ses suites, ses adaptations au cinéma, tout tourne autour d’une Afrique fantasmée. Les films sont tournés partout sauf en Afrique, avec des stock-shots documentaires de paysages ou d’animaux mêlés de jungles californiennes et d’acteurs recouverts de fourrures censés figurer des singes et autres gorilles. Films parfois ridicules, mais dont la puissance onirique gomme tous ces défauts véniels. Cette Afrique des débuts du cinéma, la plus éloignée peut-être du réalisme, marquera l’imaginaire et restera dans la mémoire collective occidentale. C’est le terrain de jeu de l’imagination et des raconteurs d’histoires, plein de déserts d’où surgissent des cités mystérieuses (L’Atlantide, d’après l’écrivain Pierre Benoit ou Les Mines du roi Salomon, d’après Sir Henry Rider Haggard), bordé de savanes où s’affrontent les animaux fabuleux de nos bestiaires d’enfants, des graciles antilopes aux féroces lions et autres rhinocéros chassés par d’intrépides tribus indigènes aux noms exotiques et chantants. Où les jungles sont denses et remplies de bestioles grouillantes, rampantes, mais d’où surgissent parfois de mythiques cités perdues. Et remplies d’or et de trésors.

Ce qui nous amène tout naturellement aux « films coloniaux ». Ces films montrent le versant « civilisateur » et la bonne conscience de l’Occident par rapport à l’Afrique. En omettant quelque peu le versant exploitation des richesses et des hommes… Les colonisateurs y sont montrés comme des civilisateurs, des constructeurs de barrages (L’Homme du Niger, Jacques de Baroncelli, 1939), des missionnaires, des médecins (La Sorcière blanche, Henry Hathaway, 1953, avec Susan Hayward en infirmière, Tam-Tam, Gian Gaspare Napolitano, 1955, avec Charles Vanel en docteur).

Mais à la même époque, certains films, déjà, sont plus critiques. En 1927, Voyage au Congo, du cinéaste débutant Marc Allégret, suit l’écrivain André Gide en Afrique et dénonce les pratiques de certains colonisateurs, ce qui lui valut les attaques d’une partie de la classe politique. Car faire un film qui se passe en Afrique est pour l’Occident un exercice de morale… Soit on considère l’Afrique comme terrain de jeu ou de profit, comme le firent les ancêtres du Paris-Dakar : La Croisière noire (signé Léon Poirier, 1926), documentaire à la gloire des automobiles Citroën (on appellerait ça un publi-reportage aujourd’hui), qui montre la victoire mécanique d’une expédition lors d’un voyage qui la mène aux confins de l’Afrique, et retour. Son ton suranné sur des images documentaires, ses clichés, en font un bon exemple des films de l’époque. L’Africain y est présenté comme un bon sauvage, que le Blanc va sortir de son ignorance.

Soit on se place du côté des Africains. Après les décolonisations successives, le cinéma dénonce le discours colonial dont il se faisait le relais auparavant. Le personnage de l’indigène, souvent réduit auparavant au rôle de porteur ou de brave guide naïf et sympathique, acquiert enfin une vraie dimension. Un film se détache des autres : Le Carnaval des dieux (Richard Brooks, 1957), film courageux qui parle de la situation au Kenya en 1952, sur les lieux et presque au moment où se passent les événements liés à la décolonisation. Film à thèse, en même temps qu’excellent film d’action, où Brooks ne délaisse jamais le récit au profit de son message. Mais, on ne se refait pas (si facilement), le héros du film est interprété par Sidney Poitier, afro-américain d’Hollywood. D’autres films suivront : La Victoire en chantant (Jean-Jacques Annaud, 1976), Coup de torchon (Bertrand Tavernier, 1981), dans la même veine critique. Y a bon les Blancs (1987), l’histoire d’un convoi humanitaire occidental et ses ratés, où Ferreri se moque, par la caricature, de l’arrogance du Blanc et de son discours humanitaire. Après la critique du colonialisme, c’est la critique de l’humanitaire et de la bonne conscience occidentale.

Le film d’« aventures africaines », c’est aussi, parfois, l’aventure d’un tournage en Afrique. Trader Horn (W.S. Van Dyke, 1931) se situe paradoxalement aux limites du récit d’aventure et du documentaire, poursuivant une veine que le réalisateur avait déjà exploré avec Robert Flaherty. Spécialiste des tournages à hauts risques, Van Dyke partit avec une équipe pour tourner le premier film sonore sur le continent africain. Après bien des péripéties, il revint avec un chef-d’œuvre méconnu et rarement montré. Plus paresseux seront les films suivants produits par Hollywood, tournés en studio et recyclant souvent les stock-shots ramenés par Van Dyke. Chasseur blanc, cœur noir (Clint Eastwood, 1990) raconte les circonstances qui précédèrent le tournage d’African Queen de John Huston (1952). Et montre que même avec les meilleures intentions, l’Occidental ne saisira jamais les mystères de l’Afrique.

Des réalisateurs très divers se sont ainsi mesurés à la puissance du mythe africain, de Hawks (Hatari ! où l’Afrique est un terrain de jeu) à Ford (Mogambo, chassé-croisé sentimental), de Pollack (Out of Africa, description des amours de l’écrivain Karen Blixen façon carte postale) à Gainsbourg (Équateur, rêverie opiacée). De Bob Rafelson (Aux sources du Nil, historique et touchante histoire d’amitié) à Cy Enfield (Zoulou, récit d’une défaite anglaise). On disait de la Grèce antique qu’elle avait conquis ses conquérants romains. L’Afrique a le même effet sur ceux qui veulent en parler. Comme une sorte d’immuable pierre de touche du cinéma, l’Afrique attire et défie. Fascinante, toujours.

Pierre d’Amerval

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Du 4 janvier au 22 mars 2007

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