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Revue de presse des « Poings dans les poches » (Marco Bellocchio, 1965)

David Duez - 6 décembre 2016

Marco Bellocchio signe son premier long métrage, Les Poings dans les poches, en 1965. Déclinaison à l’écran du thème gidien « Famille je vous hais », le film éclate comme un coup de tonnerre. Rompant avec les codes et la morale hérités du néo-réalisme, Bellocchio s’attaque à la norme avec violence et lucidité. L’histoire : dans une famille bourgeoise, un jeune épileptique – interprété par Lou Castel – assassine sa mère et l’un de ses frères. Refusé aux rencontres cinématographiques de Moscou pour « offense aux mères », privé du Nastro d’Argente (premier prix cinématographique italien), le film de Bellocchio reçoit pourtant un accueil dithyrambique de la presse. Présenté à la Semaine des Cahiers du Cinéma (1966), Les Poings dans les poches est une véritable révélation. Film « à la beauté fulgurante » (Combat), doté « de qualités exceptionnelles », véritable « coup de maître » (Europe), ce « film-phénomène d’une qualité rare » (Le Nouvel Observateur), d’un « jeune prodige » (Image et Son) qui « a le cinéma dans le sang » (Cinéma) subjugue la critique.

Le jeune cinéma italien

Pour la critique, deux jeunes réalisateurs se démarquent radicalement du courant néo-réaliste : Bernardo Bertolucci et Marco Bellocchio. « L’Italie bouge », affirme Claude-Jean Philippe. Leurs films « en sont la preuve et le constat, annonce le critique du magazine Télérama. Ils témoignent d’une crise aigüe que nous pressentions dans les films d’Antonioni et Visconti, mais qui n’avait jamais été aussi clairement exprimée. Une chape de plomb pèse sur les consciences. Le héros de Avant la révolution et celui des Poings dans les poches tentent de la soulever ». « Révélation italienne de l’année 1965 », « représentant du Nouveau cinéma », Marco Bellocchio suscite l’intérêt d’Image et Son. « Si cette dénomination signifie cinéma de jeunes, en ruptures avec les traditions nationales, nul doute qu’elle convienne parfaitement à Bellocchio, cinéaste de 24 ans dont le regard aigu et impitoyable aux antipodes du regard toujours un peu attendri, toujours un peu complaisant qui, bien avant De Sica et jusqu’à Bertolucci, caractérise la tradition la plus vivace du cinéma italien », écrit Guy Gauthier. Aux « rues, places et grèves des beaux jours du cinéma italien de naguère », Marco Bellocchio oppose un « univers clos », dans lequel « cinq personnages tournent en rond et s’épient (…), les cadrages traduisent fréquemment cette attitude de voyeur : portes entrebâillées, visages aux aguets derrière une vitre. Le repas est l’occasion des rencontres, des heurts, des moments de paroxysme. C’est à cet instant qu’éclatent les conflits », développe le critique. Dans les colonnes de l’hebdomadaire Arts, Jean-Louis Bory préfère, quant à lui, « souligner le caractère profondément italien » du film. « La Famille, remarque-t-il, écrase, et la résistance à la famille prend vite un caractère frénétique et volontiers théâtral qui transforme la tragédie familiale en drame pour opéra ».

Entre références et dépassement

Sous la plume des critiques, les références abondent. Film sur l’adolescence – sa fragilité, ses tourments, son drame -, Les Points dans les poches évoque de nombreuses œuvres littéraires et cinématographiques : d’André Gide et sa célèbre formule « Familles, je vous hais » à Claude Chabrol (À double tour, 1959), en passant par Jean Cocteau (Les Enfants terribles, 1929) et Roberto Rossellini (Allemagne, année zéro, 1949). « On songe à Flaubert et au complexe qui l’a obsédé toute sa vie : voir sa déchéance et ne pas être capable de l’éviter » ; mais aussi au « thème de l’adieu à la jeunesse qui fut à la mode vers 1925 et qu’illustra particulièrement le roman de Louis Chadourne L’Inquiète Adolescence », précise la revue Europe. Marco Bellocchio ne se contente pas de reprendre à son compte un sujet classique de la littérature ou du septième art, il le transcende. Si Henry Chapier se plait à retrouver, pour le quotidien Combat, « l’univers fascinant des comédies perverses de l’adolescence » cher à Cocteau, il estime cependant que « les personnages vont beaucoup plus loin dans l’expression dite morbide de leur instinct, bravant toutes les lois de la morale et de la religion ». Cette notion de dépassement est partagée par Les Cahiers du Cinéma. Pour le mensuel, Les Poings dans les poches suit « les traces de L’Âge d’or (1930) et de Zéro de conduite (1933) : comme Buñuel, et Vigo, Bellocchio sait fondre les arguments de son terrible règlement de comptes dans le mouvement d’un poème dramatique, et préserver par une constante ironie ce que la thèse pouvait offrir d’excès et de démesure ». Cependant, « ce qui fait la grandeur sans pareille de cette œuvre de jeune homme, insiste le critique Jean-André Fieschi, c’est moins la maîtrise qui lui permet de brasser la totalité des mythes retransmis par la tragédie grecque à toute la dramaturgie occidentale, que l’autorité insolente avec laquelle il fait accomplir à ses personnages les transgressions les plus inavouables : ici, la fascination pour les conduites morbides. Le sentiment qui s’instaure alors ne peut être comparé qu’à celui que procurent certaines pages de Bataille. Ce sentiment, il nous semblait que le cinéma, de par sa nature même, et malgré la force de certaines transgressions bunuéliennes, était contraint, sinon de négliger ou de l’ignorer, du moins de le transposer avec plus ou moins de bonheur et de prudence. Or, Bellocchio, de plein fouet, l’installe au cœur de son film ». Avec Les Poings dans les poches, Marco Bellocchio pousse ainsi plus loin la contestation adolescente, dont le paroxysme demeure inégalé.

Un film blasphématoire

Marco Bellocchio malmène les principaux piliers de la société italienne, ces institutions que sont la Mamma et la religion. « Les personnes qui cherchent du cinéma de tout repos feront bien de se méfier », prévient Michel Duran, qui poursuit dans les colonnes du Canard Enchaîné : « C’est le film d’un tout jeune metteur en scène italien qui ne voit pas la vie en rose. Il nous introduit dans une triste famille. Mais l’extraordinaire, c’est que le film nous possède, on va jusqu’au bout, continuellement intéressé. Il y a là une violence, une insolence, un mépris des conventions assez extraordinaires ». Pour faire accepter un tel niveau de violence à l’écran (un matricide, un fratricide et un inceste), Bellocchio s’appuie sur la maladie neurologique de Sandro. Jean de Baroncelli n’est pas dupe : « l’épilepsie du héros n’est ici qu’un alibi ». Pour le journaliste du Monde, « il faut y voir le délire intellectuel et moral d’un adolescent frustré », une « rage infernale », une « fureur contre soi-même et contre les autres qui ne cesse de le dévorer », un « état de folie qui est chez lui l’expression pathologique d’une très classique révolte romantique. En s’attaquant directement à la cellule familiale, en dénonçant avec une violence qui nous abasourdit la comédie des bons sentiments qui régit les relations de parents à enfants et des enfants entre eux, Marco Bellocchio s’en prend du même coup à toutes les autres conventions, morales, religieuses ou bourgeoises, qui étouffent son héros ». Cruauté et morbidité restent l’apanage de la « société bourgeoise qui est ainsi symboliquement dépeinte », écrit Georges Dupeyron dans Europe. « Ce qui est nouveau, constate le journaliste, c’est qu’il lie très explicitement le thème de l’adieu à l’adolescence à celui de la décomposition d’une société dont les structures économiques et morales s’effritent fatalement ». Dans le magazine Télérama, Claude-Jean Philippe rappelle que « des études récentes, Mère Méditerranée de Dominique Fernandez en particulier, nous donnent, en effet, le sentiment que la famille, dans l’Italie d’aujourd’hui, pèse souvent sur l’individu au lieu de l’aider à s’accomplir ». Pour autant, il ne faudrait pas voir Les Poings dans les poches comme une œuvre moralisatrice ou partiale. Le réalisateur « ne propose pas de solution », il se contente seulement de « circonscrire le mal ». Il parle « du désespoir mais sur un ton qui n’est pas désespérant : la folie meurtrière du héros des Poings dans les poches est, elle, considérée avec une honnêteté et une fermeté de trait qui éliminent toute trace de complaisance ».

Une maîtrise parfaite

La technique de ce jeune réalisateur sidère la critique. Dans Le Nouvel Observateur, Michel Cournot se dit renversé « par la maîtrise avec laquelle ce cinéaste a dominé son sujet, et [son] talent vrai se reconnaît aux temps morts de ce mélodrame. C’est une œuvre de classe, incroyablement bien faite », assure-t-il. Pour la revue Image et Son, le style de Bellocchio se caractérise par un « refus évident de l’effet ». Se refusant à l’ostentatoire, la mise en en scène se veut « classique, utilisant seulement avec une rare virtuosité des procédés éprouvés, le montage, par exemple, auquel certaines scènes doivent l’essentiel de leur force émotive (le meurtre de la mère) car si Bellocchio est implacable dans sa mise en évidence des détails infimes qui révèlent un individu, il évite les instants de paroxysme, pratique avec bonheur l’ellipse, le métonymie et utilise subtilement des symboles psychanalytiques », savoure Guy Gauthier. Gilles Jacob attire l’attention des lecteurs de la revue Cinéma sur la place et le rôle de la partition musicale. « Pour traduire la domination de la bourgeoisie, Bellocchio se sert du délire du bel canto, en l’occurrence l’opéra de Verdi. Plus que dans le final d’À double tour de Chabrol assez comparable, l’idée de génie, ici, est d’avoir associé l’exaltation de la musique, de l’onde électrique qui fait frémir le derme du mélomane, avec la naissance de la crise d’épilepsie. On assiste à la fusion de deux états seconds, à la jonction de son enthousiasme pour La Traviata et de sa propre attaque nerveuse qui le cloue à terre, déclenchant une pluie de meubles. Ce brusque afflux de délire atteint, dans ce point d’orgue, à une force, un lyrisme et un souffle en tous points remarquables ».

Les Poings dans les poches révèle aussi un habile portraitiste. Pour Image et Son, « le portrait des cinq personnages se construit peu à peu par la simple observation de leur comportement. Cette description par le comportement n’est certes pas une découverte de Bellocchio, mais elle acquiert une vigueur assez rare grâce au jeu des acteurs qui pratiquent, sous la direction du réalisateur, un véritable alphabet des gestes, dans un langage évidemment plus complexe que la signalisation maritime ».

Un film poétique

À lire les critiques, Les Poings dans les poches a tout d’un poème romantique, sincère et fidèle. Pour arriver à une telle perfection, Marco Bellocchio soigne particulièrement le récit. « Comme Buñuel, il ne s’attache guère aux prouesses ou aux jeux de caméra, et il ne remue celle-ci que lorsque c’est strictement nécessaire : ce qui l’occupe avant tout, c’est le soin – mais aussi le plaisir – de raconter une histoire laissant faire tous les exégètes, disant tout et pourtant se taisant, de façon que les faits parlent eux-mêmes », rapporte Goffredo Fofi. Pour le critique de Positif, « Il Pugni in tasca est un film participé, vécu », riche et profond, « un cinéma de poésie à l’intérieur d’une narration toute en prose, un cinéma de scénario. Bellocchio sait construire son film avec une sûreté inhabituelle ; son cinéma est fait d’actions, d’événements, qui se résolvent en crescendos et en pauses intenses ». Pour Alain Taleu de la revue Téléciné, ce premier film est « l’une des œuvres les plus belles, les plus audacieuses que l’Italie nous ait envoyées depuis longtemps. N’allez pas chercher des arabesques savantes dans les mouvements de caméra, une composition de l’image digne d’un grand prix de la photo. Ce n’est pas du cinéma, mais c’est la vie quotidienne qui passe, nonchalante. Les Poings dans les poches n’est pas un film abominable. C’est une histoire sensée, quotidienne, contée avec une simplicité et une lucidité admirables. Un fait divers banal, comme tant d’autres. Un cri de révolte surtout. Les Poings dans les poches est un film beau et cruel, comme la vie ». Devant un tel ouvrage, « la ferveur d’un éloge ne s’aurait s’exprimer que par la pudeur émue d’un regard ! », conclut Combat.


David Duez est chargé de production documentaire à la Cinémathèque française.