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Revue de presse des « Griffes de la nuit » (Wes Craven, 1985)

David Duez - 13 juillet 2016

Spécialisé dans le film d’horreur, Wes Craven, à la fois réalisateur et scénariste, tourne Les Griffes de la nuit en un mois, en Californie, avec un budget avoisinant les 2 millions de dollars et des acteurs jusque-là inconnus, notamment Robert Englund ainsi que Heather Langenkamp, découverte par Francis Ford Coppola. L’histoire : des adolescents sont menacés dans leur sommeil par une créature démoniaque armée de griffes de métal, Freddy Krueger. Programmé une première fois au festival de Paris du Film fantastique du Grand Rex (1984), Les Griffes de la nuit obtient la consécration au Festival du Film international Fantastique d’Avoriaz en janvier 1985, où il décroche le Prix de la critique ainsi que le prix d’interprétation féminine. La presse accueille très favorablement ce sixième long métrage de Wes Craven, sorti le 6 mars 1985.

Fantastique de haut niveau

La presse relève avant tout l’excellente qualité de ce film de genre. « Sans négliger un aspect Grand-Guignol que l’on pourrait lui reprocher, reconnait Evelyne Caron-Lowins pour La Revue du Cinéma, le dernier Wes Craven apparaît comme un film riche, profond, qui prête à une multi-analyse. Un produit qui vous hante et que l’on se prend, presque par masochisme, à désirer revoir. Pourtant, annonce-t-elle, son auteur n’hésite pas à piller les courants de l’horreur qui le précèdent : Halloween (de John Carpenter) ou Poltergeist (de Tobe Hooper). En fait, il les intègre comme des thèmes universels. Là réside sa force : utiliser le patrimoine fantastique cinématographique pour le mêler au patrimoine littéraire qu’une structure adroite, bien que galvaudée, sous-tend ». Dans Le Parisien, Eric Leguèbe prolonge les propos de sa consœur : « Wes Craven est dorénavant un des derniers cinéastes à appliquer les règles du fantastique à l’écran, franc-jeu. Ce n’est point pour autant que son film perd en puissance d’évocation. Au contraire, l’efficacité en est, d’une part, décuplée, voire même centuplée. D’autre part, continue-t-il, il a dans ce nouveau long métrage développé un scénario d’une originalité telle qu’elle le hisse au niveau des plus grands auteurs du genre de Lovecraft ou de Ray Bradbury ». Pour Les Griffes de la nuit, Wes Craven conçoit un savant mélange d’épouvante et de suspense. « Évidemment, Wes Craven n’a pas la main légère, affirme Emmanuel Carrère dans les pages de Télérama. Mais l’idée est si forte qu’aucun barbouillage puéril ne parvient à en désamorcer l’effroi. Un tiers de notre vie se passe à dormir. Piéger ce territoire, que nul ne peut longtemps éviter, c’est donner une singulière épaisseur aux monstres de Grand-Guignol. Non plus celle du fait divers, mais celle des rêves ». Le réalisateur impose aux spectateurs, autant qu’à ses interprètes, de rester éveillés. « Film pour adolescents, assure Françoise Poulle dans Jeune Cinéma, il tient son parti de ciblage jusqu’au bout, jusqu’aux choix de la comédienne, jusqu’aux choix de la rigueur au lieu des artifices. Pour bâtir l’architecture de son mythe, il ne recourt guère au dialogue et attend tout des qualités d’imagination du spectateur invité à construire mentalement une sorte de figure enfouie dont le film serait le reflet disloqué ». Les Griffes de la nuit atteint l’objectif, savoure Jean-Philippe Guerand : « Impressionnant dans ce qu’il nous donne à voir, ce film pernicieux laisse finalement une impression de malaise que son dénouement serein ne contribue pas forcément à dissiper. Comment continuer à dormir sur ses deux oreilles quand on sait que le danger est là, enfoui dans notre inconscient ? », s’interroge le journaliste de Première.

Seuls deux journaux déplorent une œuvre sans saveur particulière. « Hantises, convulsions, hurlements. Visions sanguinaires, musique tapageuse. Inscrits dans un récit simpliste, tous les clichés de l’épouvante sont là. On les connait si bien qu’on a fini par les prendre en horreur, déplore Jean-Paul Grousset du Canard enchaîné. Et pour François Forestier de L’Express, « l’affiche est magnifique, le scénario somnolent, la réalisation sans saveur ».

Rêve et réalité

L’incursion de l’onirisme dans Les Griffes de la nuit séduit aussi les chroniqueurs. « On a vu plusieurs films américains pénétrer le domaine des rêves au dernier Festival d’Avoriaz, comme Dreamscape de Joseph Ruben dans lequel le réel colonise le rêve, mais celui-ci va plus loin que les autres », rappelle Gilles Le Morvan du journal L’Humanité, pour qui « Wes Craven démolit la frontière entre le rêve et la réalité. Le surnaturel est visible et l’imaginaire tue. Je ne sais pas du tout si l’on doit parler d’horreur, de frayeur, d’épouvante ou de fantastique. Mais je peux vous dire que deux cents litres d’hémoglobine éclaboussant les murs, ça ne fait pas propre », reconnait le critique. « L’idée de ce bon film d’épouvante est forte, insiste Maurice Fabre dans les colonnes de France-Soir, car elle pose une question qui enchante notre imagination et trouble notre raison. Quelle frontière y a-t-il entre le rêve et la réalité ? Ce qui nous menace la nuit peut-il nous rejoindre le jour ? ». « L’un des mérites des Griffes de la nuit, poursuit le journaliste, c’est de savoir glisser souvent de la pure et brutale épouvante au fantastique, à l’ambigu, au poétique des comptines enfantines. Et de jouer sur le fait que l’opposition de la réalité et du rêve est celle aussi du diurne et du nocturne, du clair et de l’obscur. Bref, de la raison et de la déraison, celle-ci disputant perpétuellement la victoire à celle-là ». Si Les Griffes de la nuit parvient à marquer sa différence, c’est bien grâceà « une plus-value Wes Craven, qui joue justement, par le biais du rêve, sur un jeu ambigu avec l’inconscient et la réalité, d’autant plus déroutant qu’il n’est pas amené en douceur », reconnait Vincent Ostria tout en révélant aux lecteurs des Cahiers du cinéma, « un détail assez séduisant : le tueur n’existe pas ! Il n’est qu’une création mentale de l’inconscient collectif des adolescentes – ou bien l’incarnation de la mauvaise conscience des parents ». Pour la plupart des critiques, Les Griffes de la nuit oppose donc rationnel et irrationnel, logique et absurde, « raison et déraison », comme titre France-Soir ; le réalisateur apparaît même comme le digne héritier de Lewis Carroll. Dans Le Point, Jean-Michel Frodon avoue sa surprise. Pour le critique du magazine, ce film « est plutôt réussi. La gamine est crédible, les corps sont lacérés avec entrain, l’affreux est suffisamment horrifique pour qu’on tremble en souriant, et il règne un léger parfum d’angoisse second degré du meilleur goût. Bref, cet Alice au pays des horreurs échappe aux griffes de l’ennui ».

Un film prétexte à morale

Toutefois, la morale sous-jacente des Griffes de la nuit interpelle la critique. Dans les colonnes de Cinéma 85, Hubert Prolongeau estime que « cette originalité du thème est malheureusement desservie par quelques clichés. Le tueur, d’abord, qui s’attaque une fois de plus au seul couple qu’on ait vu faire l’amour et des bras duquel ne réussira à s’échapper que la jeune vierge (il n’est pas non plus innocent que deux des personnages meurent aspirés par leur lit) : à quand un assassin enfin sexuellement libéré ? », implore le journaliste. « Chez Wes Craven, écrit encore Colette Godard du Monde, les victimes sont de préférence jeunes. Comme dans les contes, l’horreur est prétexte à morale. Ici : jeunes, soyez insouciants c’est de votre âge, mais pas trop. Ne vous endormez pas ». Pour Gilles Gressard de Positif, Les Griffes de la nuit « évoque l’intrusion du rêve dans la réalité. Autrement dit : un domaine qui ne connaît ni interdit, ni tabou, ni autocensure (surmoi !) va venir troubler la confortable sérénité d’un monde qui a mis quelques siècles à s’organiser en codes sociaux, religieux et moraux. L’instinct contre l’intelligence, l’enfer contre le paradis… sans parler d’allégorie sur une société en proie au laxisme des mœurs, les mentalités de l’Amérique profonde sont toujours ce qu’elles étaient ! ». Selon Florence Raillard du quotidien Le Matin, le cinéaste « a maintenant des idées très arrêtées sur ce genre de cinéma. Très attentif à son public, Craven se refuse à utiliser ce qu’il y a de plus vil mais pense que les amateurs d’épouvante ont souvent des frustrations qu’ils expriment en allant voir ces films. Certains phénomènes sociaux, déclare le metteur en scène : le chômage, la frustration sexuelle… se traduisent souvent par la violence », précise le cinéaste. Metteur en scène ès épouvante, Wes Craven s’affirme en « canaliseur de frustrations ».

Le cinéaste et ses films

La personnalité du cinéaste intéresse la critique. À lire la presse, rien ne prédestinait Wes Craven, né en 1939 à Cleveland, Ohio, à devenir l’un des nouveaux ténors du cinéma d’épouvante. Il n’y a, en effet, « rien de plus opposé que le jeune metteur en scène américain Wes Craven et ses films », avertit Maurice Fabre, qui dresse son portrait dans France-Soir : « Urbain, policé, raffiné, cultivé, élégant, sans recherche excessive, et parfaitement mesuré dans chacun de ses gestes », il donne pourtant à voir des scènes qui « sont au maximum ce qu’on peut faire de mieux dans le sang, la violence, le cauchemar, l’épouvante, la terreur, la macabre », constate le journaliste. Le critique relève aussi une ligne de fracture, autant intellectuelle que spirituelle, entre l’artiste et son œuvre : « Wes Craven, qui a été élevé dans un très strict milieu baptiste, à qui le cinéma était interdit, qui a passé une très classique et sage maîtrise de lettres et de philosophie, avant d’enseigner puis de se jeter avec passion dans la mise en scène, qui ne nie pas que la foi et l’au-delà sont de graves sujets de réflexion, est trop bien élevé et discret pour qu’on lui demande quels comptes il règle, et avec qui, à travers ses images plus inspirées par le diable que par le bon Dieu », continue de s’étonner le journaliste. Pour Jean-Paul Dubois, envoyé spécial du quotidien Le Matin à Avoriaz, « ce jeune homme, sans doute poussé par ses parents, s’est fourvoyé dans ses études. Lui qui, à n’en pas douter, rêvait d’être ponctionneur dans un centre de transfusion sanguine, se voit contraint d’écrire des dialogues du genre : Le gosse a été tué, c’est pas la peine d’amener une civière, mieux vaut une serpillière ». Pour les lecteurs du Figaro, Marie-Noëlle Tranchant interroge le metteur en scène sur motivations premières : « Ça vous amuse, Wes Craven, les monstres, les tueries, la violence, l’angoisse, la terreur ? ». Et le cinéaste de répondre : « Ce n’est pas seulement un jeu. La violence m’effraie comme vous. Mais elle constitue une part de la condition humaine, et la mettre en scène, c’est essayer d’en comprendre le processus et de faire du sens avec ». « Est-ce qu’il ne faut pas être un peu tordu pour administrer des leçons aussi barbares ? », reprend la journaliste. « En fait on ne l’est guère plus quand on cherche des choses qui font rire. Il s’agit toujours de créer la surprise. J’aime affecter les gens, provoquer une réaction. Mais le public des films d’horreur est plus spécialisé. Il vient chercher de l’inhabituel et jouer avec sa propre peur », conclut le cinéaste. Pour Le Quotidien de Paris, le metteur en scène ne cache pas son désir de tourner « des films d’un autre genre, mais une fois qu’on est classé dans une catégorie, c’est très difficile », reconnait-il avec une pointe d’amertume. À la suite de ces propos, Aurélien Ferenczi admet que « Wes Craven a beaucoup apporté au cinéma fantastique, par une liberté de ton, une mise en pièces de la société américaine. Reste à savoir son efficacité dans d’autres domaines ».

Dans la presse de genre

La presse spécialisée dans le genre fantastique montre bien sûr un intérêt très vif pour le film, en mettant notamment davantage en valeur ses aspects techniques (effets spéciaux, plans, maquillages…). Le mensuel L’Écran Fantastique consacre trois numéros successifs, dont un numéro spécial, au film de Wes Craven. Une première critique est publiée par Cathy Karani dans le numéro de mars 1985. Selon elle, le « spectateur est malmené et manipulé avec un art consommé dans un dédale machiavélique où la frontière entre deux univers se lézarde et finit par se rompre pour engendrer une innommable terreur ». À partir de ce moment, jubile-t-elle, « Craven fait intervenir l’une de ses plus remarquables idées, en donnant un passé authentique à cet assassin d’enfants que fut Krueger, et dont l’invention par la voie du rêve n’en devient alors que plus tangible et monstrueuse. Craven s’octroie, ainsi, le privilège d’illustrer son scénario avec une crédibilité hallucinante, s’appliquant à nous faire sursauter à maintes reprises autant qu’à appréhender avec terreur l’idée de ce sommeil ; qui, irrésistiblement, viendra prochainement s’emparer de nous ». Après cette première critique, suit un numéro spécial de huit pleines pages réunies par le spécialiste du genre, Robert Schlockoff, directeur de la rédaction et fondateur de la revue. Ornementé de nombreuses photos, ce dossier est principalement constitué de deux entretiens, le premier avec Wes Craven et le second avec Jim Doyle, le créateur des effets spéciaux - qui travailla notamment avec John Badham (Wargames) et Francis Ford Coppola (One From the Heart) - concepteur, pour le film, « d’une pièce tournante unique au monde ». La bande originale du film est à l’honneur du dernier numéro. Sous la chronique : « Actualité musicale », Bertrand Borie salue « une œuvre intéressante », une composition au synthétiseur, dont les sonorités froides et angoissantes constituent « certainement un des points forts du film ». Concurrent de L’Écran Fantastique, le bimensuel Mad Movies publie une interview du réalisateur et une critique signée Maitland McDonagh. S’appuyant « sur des effets visuels simples dans l’idée mais parfaitement réalisés : une victime est liquéfiée et se transforme en geyser de sang sous les yeux du coroner qui se vomit dessus ; Tina revient de l’au-delà accompagnée de reptiles gluants et autres horreurs non identifiées ; la Créature de la Cave subit quelques mutations grotesques en cours de récit, les objets solides deviennent perméables, etc… », Wes Craven signe, ici, « son film d’horreur ». Pour la journaliste américaine dépêchée à Avoriaz, Les Griffes de la nuit marque un tournant : une « habile combinaison de gore, de fantasy et de finesse, un régal pour les amateurs de films d’horreurs intelligents et présente une alternative amusante aux cuisinart films (on tranche-on découpe-on taillade) ».


David Duez est chargé de production documentaire à la Cinémathèque française.