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Alexandre Astruc, le cinéma comme écriture

Bernard Payen - 20 mai 2016

Alexandre Astruc

Alexandre Astruc

On entre dans l’œuvre d’Alexandre Astruc par les portes battantes de la littérature et du cinéma. C’est dans son adolescence parisienne, à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale, que l’amour des textes et des mots s’empare de lui. Il écrit sur Queneau, Giraudoux ou Blanchot dans les revues de la zone libre (Messages, Poésie 42, Confluences) et publie son premier roman, Les Vacances (premier d’une bonne demi-douzaine), à la fin de la guerre, en 1945. Il devient très vite une figure de Saint-Germain-des-Prés, se lie d’amitié avec Sartre (sur lequel il réalisera trente ans plus tard Sartre par lui-même, un remarquable témoignage filmé), est engagé par Camus à Combat. Dans ces années éblouissantes où les cinéphiles français découvrent avec ravissement cinq ans de production hollywoodienne, Astruc promène sa plume dans L’Écran français, ou encore les Cahiers du cinéma (à partir de 1951). Il reste à jamais marqué par L’Aurore du Murnau, Les Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi et La Splendeur des Amberson d’Orson Welles. À travers ses écrits, se profile une pensée cohérente du cinéma qui trouvera son aboutissement dans un texte prophétique et désormais fameux, au titre générique souvent galvaudé : « Naissance d’une nouvelle avant-garde : la caméra-stylo » (« Le cinéma devient peu à peu un langage, c’est-à-dire une forme dans laquelle et par laquelle un artiste peut exprimer sa pensée, aussi abstraite soit-elle, ou traduire ses obsessions exactement comme il en est aujourd’hui de l’essai ou du roman », exprime-t-il alors).

En 1952, Astruc met en pratique ses réflexions dans un premier film, Le Rideau cramoisi, d’après Barbey d’Aurevilly, avec Anouk Aimée et Jean-Claude Pascal, moyen métrage couronné par le Prix Louis-Delluc. Le cinéaste dynamite le style très découpé des adaptations littéraires de l’époque. Le film est hanté par un climat d’ombre et de lumière (impeccablement rendu par le chef-opérateur Eugen Schüfftan), les dialogues sont remplacés par un commentaire à la première personne. Son deuxième film, Les Mauvaises rencontres (1955), chroniquant les années de jeunesse de l’immédiat après-guerre, préfigure la Nouvelle Vague par son refus de la psychologie classique et la mise en valeur d’un mode de narration romanesque délaissant l’intrigue au profit des personnages.

En 1958, Une vie sort sur les écrans. Cette adaptation modernisée du texte de Maupassant passionne Jean-Luc Godard, qui louera dans les Cahiers du cinéma sa construction rigoureuse et sa simplicité. Astruc narre avec lyrisme le récit de deux êtres incapables de se comprendre, voués à se déchirer. Autres solitudes, celles des personnages égocentriques filmés avec virtuosité par Astruc dans La Proie pour l’ombre (1961), tableau en mouvement d’une société moderne alors préoccupée par l’égalité des sexes ou la condition féminine. Le cinéaste réalise ensuite L’Éducation sentimentale (1962), avec Jean-Claude Brialy et Marie-José Nat. L’année suivante, Astruc délaisse les portraits de couples en adaptant Le Puits et le pendule d’Edgar Allan Poe. Ici, la terreur ne s’affiche pas, elle est mentale et abstraite. Le film engage une caméra exploratrice dans des souterrains où l’on conduit un prisonnier, incarné avec sobriété par Maurice Ronet. Hanté par une voix off maîtresse de l’espace, le film se partage entre arabesques, travellings lancinants et amples panoramiques, épousant les idées, les sentiments et leurs peurs du personnage principal. Après Évariste Gallois (1964), biographie du grand mathématicien, Alexandre Astruc, peintre des conflits intérieurs, enchaîne ensuite deux films de guerre, La Longue marche (1966) et Flammes sur l’Adriatique (1968), qui mettront un terme à sa carrière cinématographique. Dans les trente années qui suivent, il se consacre à l’écriture de romans, à la réalisation de documentaires, tout en poursuivant avec enthousiasme son travail d’adaptation de grands classiques de la littérature (Balzac, Poe) pour la télévision.

Texte paru dans le programme novembre-décembre 2002 de la Cinémathèque française à l'occasion de la rétrospective consacrée à Alexandre Astruc au Palais de Chaillot (7-16 novembre).


Bernard Payen est responsable de programmation à la Cinémathèque française.