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Revue de presse de « La Légende du saint buveur » (Ermanno Olmi, 1988)

Véronique Doduik - 30 mars 2015

Lion d’or en 1988 à la Mostra de Venise, La Légende du saint buveur marque une triple rupture dans l’œuvre d’Ermanno Olmi : pour la première fois, le cinéaste adapte une œuvre littéraire, travaille avec des acteurs professionnels et tourne hors d’Italie, à Paris, loin de ses paysages familiers. Le film est inspiré du roman éponyme de l’écrivain autrichien Joseph Roth, écrit en exil à Paris après sa fuite du régime nazi au début des années trente.

Une histoire en forme de fable

Ce qui frappe d’emblée les critiques, c’est le parti-pris résolument imaginaire du film, « une parabole nue, muette, filmée avec une rare beauté » (Le Quotidien de Paris), « un film d’errance, profondément mystique dont la lenteur paraît quasi liturgique et ses épisodes oniriques ressemblent à des visions miraculeuses » (Studio Magazine). « Comme dans les Fioretti de François d’Assise, nous voilà plongés dans une sorte de monde magique », écrit L’Humanité. Ce récit de la rédemption d’un clochard retrouvant son humanité ressemble à une fable. Pour France Soir, « on y retrouve les caractères spécifiques du genre, notamment le réalisme sur un fond de merveilleux ». Annie Coppermann (Les Échos) partage ce point de vue : « entre néoréalisme et fantastique, Andreas le clochard, lentement, émerge de son brouillard pour aller, sans le savoir, vers une sorte de rédemption ». Une semaine de Paris – Pariscope apprécie aussi le climat d’irréalité qui baigne le film : « il est rare qu’un film se vive comme on lit une légende : hors du temps et de la pesanteur. On traverse le film d’Ermanno Olmi dans un état presque second. Le voyage initiatique du clochard céleste en quête de rédemption rejoint finalement l’itinéraire spirituel du spectateur, plongé dans le film d’Olmi comme dans un rêve intense et captivant ». Jean Roy dans L’Humanité estime quant à lui que « l’idée du film ne surprendra pas les familiers du chrétien Olmi, dont l’œuvre est nourrie d’une sagesse venue du Vatican. Le thème de la tentation du saint n’est neuf ni en littérature, ni en peinture ». Le parti-pris narratif d’Olmi a néanmoins ses détracteurs. Parmi ceux-ci, L’Événement du Jeudi écrit : « le film d’Olmi est une fable mièvre et artificielle, une allégorie bavarde, maladroitement démonstrative » et conclut : « la féerie éthylique d’Olmi tourne à la bondieuserie larmoyante ». Pour France Soir, « l’enseignement de cette parabole demeure obscur. C’est gênant car on a le sentiment que le récit, bien qu’il ait un début et une conclusion, ne progresse pas ». Et c’est un manque de maîtrise dans le scénario qui est souvent reproché au cinéaste : « Malgré de superbes éclairs, Olmi paraît s’être un peu perdu dans les dédales d’un sujet qui, pour une fois, n’est pas de lui. On comprend certes qu’il souhaitait ce flou des personnages, des paroles et des sentiments. Malheureusement, ces incessantes ébauches nous laissent sur une impression de désagréable frustration » (Le Figaro).

Un Paris sublimé

Les critiques dans leur ensemble rendent hommage à la beauté formelle de La Légende du saint buveur. « Dans ce film tout est dilaté, tout est beau et doux, lumineux et flou », s’enthousiasme 7 à Paris. L’Express évoque « un somptueux poème visuel ». Pour Le Figaro Magazine, « Olmi donne l’image la plus douce et la plus belle à ce Paris étrangement paisible et tendre, dans un halo de lumières chaudes dont on ne peut situer clairement l’époque, transplantant dans notre ville la grâce ambrée de la campagne italienne ». C’est ce Paris « réinventé » qui séduit la presse, un « Paris à la Fantômas » (L’Humanité), « intemporel et mystérieux » (L’Express). « Certes, Olmi filme Paris tel qu’il est, mais le choix des lieux, la nature des cadrages donnent à la ville un caractère fantastique », note Jean A. Gili dans Positif. « Si nous reconnaissons très bien les extérieurs (Bercy, le Pont de Tolbiac, l’église des Batignolles, beaucoup d’autres lieux que le cinéma français n’a guère coutume d’explorer) », écrit Le Nouvel Observateur, « en même temps tout est transfiguré, tout semble appartenir à une réalité autre, intemporelle ». Le Monde renchérit : « Le Paris hors du temps que réinvente Olmi est, curieusement, celui de nos fantasmes et de nos nostalgies : maisons étroites, boutiques ombreuses, cafés au zinc hospitalier et aux boiseries cirées. Olmi ne montre aucun monument, mais l’âme de la ville ». Passé et présent se télescopent : pour La Croix, « le charme du film vient de la poésie avec laquelle Olmi a photographié un Paris fantasque, celui – moderne – du métro aérien et celui – lambeaux arrachés au passé – des vieux hôtels au luxe suranné ». Jeune Cinéma souligne que « ce décor magique et mystérieux correspond tout à fait à l’univers intérieur d’Andréas ».

Rutger Hauer dans un rôle inattendu

Les critiques saluent unanimement la performance de l’acteur principal, Rutger Hauer, « méconnaissable dans le rôle d’un clochard céleste » (Les Échos). Pour l’hebdomadaire 7 à Paris, « le comédien joue Andreas avec une douceur et une irréalité qu’on ne lui soupçonnait guère ». Il est vrai que Rutger Hauer s’est fait connaître pour ses rôles de durs ou de truands. Il a interprété avec talent l’énigmatique chef des « répliquants » dans le film Blade Runner de Ridley Scott (1982). Pour La Croix, « il donne à Andreas le regard profond du décalé, le visage buriné du clochard et la noblesse mal assurée du pêcheur repenti ». Même avis pour Libération qui s’enflamme : « le tueur psychopathe de Hitcher, [thriller de Robert Harmon (1985)] se métamorphose, dès les premières images, en doux colosse aux yeux fiévreux ». Quant au Nouvel Observateur, il place ce personnage dans la lignée des héros humanistes du réalisateur : « Andréas, vagabond alcoolique, est le dernier anneau du cycle olmien des humbles ».

Humanisme et spiritualité

Si La Légende du saint buveur marque une rupture dans les conditions de réalisation, les critiques notent que le film s’inscrit tout à fait dans la continuité de l’œuvre d’Ermanno Olmi. « C’est la même puissance d’émotion maîtrisée, une identique aptitude à atteindre le sublime à travers les détails que dans L’Emploi, note Le Parisien. Pour La Croix, comme dans les autres films du réalisateur, on assiste ici à « un grand moment d’humanisme ». Le Figaro Magazine précise : « ce n’est sûrement pas un hasard si un artiste aussi profond et inspiré s’appuie sur une œuvre apparemment si éloignée de ses propres préoccupations, pour en faire jaillir la racine commune : l’éternelle demande de spiritualité ». Positif parle d’un « film spiritualiste au sens le plus fort et premier du terme : contre le corps qui vieillit, se délabre, souffre, l’esprit s’exalte et transcende le quotidien ». Néanmoins, pour Jeune Cinéma, « Olmi s’attache davantage à montrer les transformations de son personnage au gré de ses rencontres qu’à analyser sa spiritualité ».

Au final, La Légende du saint buveur est un film qui divise. Certains critiques y voient une œuvre lumineuse qui renoue avec les grands auteurs « classiques » : « Elle est là, l’étrange beauté de La Légende du saint buveur, dans ce qui mine de l’intérieur la tentation sulpicienne des images : un Paris tellement étrange qu’il hésite entre les décors d’Irma la douce et les toiles néo-classiques de Balthus ; un retour décalé au réalisme poétique, ou plutôt au fantastique social, de Carné ou de Grémillon » (Libération). D’autres, en revanche, ne voient dans le style d’Olmi que lourdeur et grandiloquence : « Olmi titube entre le surnaturel religieux et le réalisme social d’un autre temps » (Le Point). « Où est l’auteur sobre des Fiancés (1963) qui sut créer un style dépouillé, loin des fanfaronnades de la comédie italienne alors naissante ? Englouti dans le plus bourbeux des académismes… » (La Revue du cinéma).


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.