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Revue de presse du « Dernier métro » (François Truffaut, 1980)

Véronique Doduik - 2 octobre 2014

Après La Nuit américaine (1972) sur le monde du cinéma, c’est sur le monde du théâtre que François Truffaut braque ses projecteurs avec Le Dernier métro, son dix-neuvième long métrage qui sort sur les écrans français en septembre 1980. Il y décrit la vie fiévreuse d’un théâtre parisien qui lutte pour survivre dans les années noires de l’Occupation allemande. L’occasion pour le cinéaste de rendre hommage aux gens du spectacle et de mettre le théâtre au cœur de la vie. Le film sera couronné par dix césars.

Une œuvre de la maturité

Les critiques s’accordent pour reconnaître que Le Dernier métro est un « grand cru » truffaldien : « Une œuvre de plénitude » (L’Express), « l’un des films les plus maîtrisés de François Truffaut » (France soir). Eric Leguebe s’enthousiasme dans Le Parisien : « Sans doute retrouve-t-on dans Le Dernier métro toutes les qualités qui caractérisent le cinéma de François Truffaut. Rigueur de la mise en scène, perfection tant du découpage que du montage, scénario chevillé et dialogues dont chaque mot est essentiel ».

Un hommage au monde du spectacle

C’est le regard amoureux que Truffaut porte sur les gens de théâtre que retiennent tout d’abord les critiques : « Truffaut a eu l’idée remarquable de faire que Le Dernier métro soit d’abord un film sur la passion du théâtre. Et de ne montrer les temps difficiles que traversent les personnages que par leur regard. Ne les observer que du lieu privilégié (mais menacé) où ils exercent leur profession. Les gens que nous voyons dans Le Dernier métro réagissent d’abord en hommes et en femmes de théâtre et leur engagement dans le combat contre l’occupant s’inscrit dans le même mouvement de passion qui les porte à continuer de faire leur métier » (Le Matin). Comme le souligne la presse dans son ensemble, Le Dernier métro est l’occasion pour Truffaut de rendre hommage aux troupes théâtrales qui continuèrent à jouer malgré les pénuries et la censure allemande. Ainsi, pour L’Humanité dimanche, « Les comédiens survécurent à cette époque d’intolérance et apportèrent au public une forme de rêve, d’évasion et même d’amour. Ce film est fait pour ça. Il révèle une autre face de l’Occupation ». En cela, Le Dernier métro renvoie à cet autre film où Truffaut célébrait déjà la création artistique : « Les spécialistes du cinéma retrouveront dans Le Dernier métro l’esprit de La Nuit américaine : déclaration d’amour d’un artiste à l’art » (Libération). Peu importe finalement que ce film se situe pendant les années d’Occupation. Le Dernier métro est « un petit film sur l’Occupation, et un grand film d’amour sur le théâtre, un grand film d’amour sur l’amour », affirme Le Nouvel Observateur.

La peinture d’une époque

Si le propos du Dernier métro est intemporel, la presse est sensible toutefois à la qualité de la reconstitution historique. « Truffaut se livre à un merveilleux travail de reconstitution d’une époque, de son atmosphère, de ses dangers et surtout de sa normalité … », écrit Le Figaro. Pour Les Nouvelles littéraires, ce n’est « pas un film d’époque, mais le film d’une époque ». « François Truffaut, inspiré par le climat ambigu et fascinant du Paris de l’Occupation, en révèle la pesanteur avec un mélange de clairvoyance critique et de chaleur romantique qui fait le charme capiteux de ses meilleures confidences filmées », estime Télérama. Pour L’Express, « C’est cette couleur de l’Occupation qu’a magnifiquement restituée François Truffaut. Le Dernier métro est un bain nuancé d’émotions et de lumières. L’approche de Truffaut est quasiment charnelle. On touche ici du doigt le pan d’un décor, on respire la poussière des coulisses, on frisonne sous l’humidité… ». Conjointement à celui du décorateur Jean Kohut-Svelko, le travail du directeur de la photographie, Nestor Almendros, collaborateur régulier du cinéaste depuis L’Enfant sauvage (1969), est particulièrement apprécié : « Nestor Almendros a recherché et trouvé une tonalité qui réintègre dans le réalisme de la couleur une dimension de souvenir, sinon de nostalgie (…) par une sorte de série de dominantes chromatiques qui établit quelque chose de l’ordre d’un recul historique, une sorte d’irréalité visuelle dans le réalisme descriptif indéniable », souligne L’Humanité. « Les rues sont grises et joliment lugubres comme dans les films réalistes-poétiques de l’époque » (Télérama). « La couleur elle-même semble être du noir et blanc interprété pour redonner l’idée de ce temps passé, nuit et brouillard, éclairages réduits, climat entre chien et loup », note Le Monde qui précise toutefois que « cette esthétique est à l’opposé du « décoratif rétro ». François Truffaut tient à la distance de l’illusion cinématographique, avec sa part d’artifices et de stylisation… ». En effet, « la reconstitution historique des années 42-44 constitue surtout une performance artistique encore jamais atteinte dans le genre, car Truffaut parvient à l’évoquer de l’intérieur », remarque La Nouvelle République du Centre-Ouest. Albert Cervoni dans L’Humanité pointe néanmoins des « erreurs de détail » dans la reconstitution historique, « minimes, mais qui ont leur gravité fondamentale, certains « illogismes » comme la vraisemblance de la cachette du directeur du théâtre dans sa cave ». Mais le journaliste reconnaît que « l’essentiel est que le climat général de Paris occupé est très scrupuleusement restitué » et que « c’est toute la vie quotidienne qui est rendue dans son intimité, comme dans ses aspects plus publics ».

La direction d’acteurs

La performance des interprètes est très remarquée : « Une direction de comédiens précise, vigoureuse et implacable », pour Éric Leguebe dans Le Parisien. L’Humanité souligne, sous la plume d’Albert Cervoni, que « la force de Truffaut est d’avoir su recruter et diriger ses interprètes. Il a apporté une extrême attention à la finition de chaque silhouette individuelle, pour les rôles centraux comme pour les personnages plus au second plan, voire à l’arrière-plan, mais qui n’en constituaient pas moins autant le tissu social de Paris en 1942-1943 autour d’un théâtre, autour du milieu théâtral ». Une mention spéciale est décernée aux acteurs principaux : « Ce très beau film, à la fois réaliste et discret, donne aussi un très beau rôle à Catherine Deneuve, femme forte et fragile, comédienne, amoureuse et gestionnaire. Mais aussi à Depardieu, un rôle tout en finesse qu’il habite avec une rigoureuse sobriété » (Les Échos). L’Humanité ajoute : « Si Jean Poiret, si Gérard Depardieu et Andréa Ferréol donnent leurs excellents résultats habituels, Catherine Deneuve a probablement trouvé là son meilleur rôle, plus nuancée, plus expressive, plus sensible qu’elle ne l’est d’habitude… ». L’actrice incarne ici un personnage inhabituel et nouveau : « Catherine Deneuve, proche, vulnérable et combative, démaquille enfin totalement son mythe… » (L’Express). « Elle transforme sa froideur naturelle en cette sorte de brûlure presque insoutenable que l’on éprouve parfois au contact de la glace » (Le Figaro Magazine).

Les sources d’inspiration

Dans Le Dernier métro, le théâtre et la vie se rejoignent et se mêlent. « La force de Truffaut est d’avoir su parfaitement imbriquer la trame dramatique de la pièce représentée sur scène (…) dans la trame dramatique du réel » (L’Humanité). Jean Renoir et Alfred Hitchcock, deux des grands maîtres de François Truffaut, sont à la source de son inspiration : « C’est du Truffaut de grande cuvée où rôdent, fantomatiques, l’ombre du garde-chasse de La Règle du jeu et le souvenir de l’inoubliable cabotine du Carrosse d’or ; où trône, olympienne, la blonde, belle, hitchcockienne Catherine Deneuve, de glace et de feu, entourée des lutins de la passion (Télérama). « Le Dernier métro parle d’amour. De l’amour et de l’amour du spectacle et de la vie. Après la Camilia du Carrosse d’or, Truffaut nous demande où finit l’un et où commence l’autre », écrit Gérard Vaugeois dans L’Humanité dimanche. Gilbert Salachas renchérit dans Télérama : « Comme son bon maître Jean Renoir, Truffaut célèbre le paradoxe du comédien. Par le scénario, mais surtout par une mise en scène subtile, il célèbre les rapports vertigineux de la vie et de l’art, de la réalité et de sa représentation scénique, du concret et de l’abstrait ». « C’est, disons-le tout de suite, son Carrosse d’or. Une réflexion sur le thème : « Où est le théâtre ? Où est la vie ? », conclut Le Monde. Hitchcock est également cité en référence : « Question amour-tout-court, Truffaut n’hésite pas à marcher sur les traces du génial Alfred. En lui empruntant ce savant mélange d’aventure et de sentiment, c’est-à-dire de sexe, qui trouble et captive à son insu le spectateur des plus beaux Hitchcock. » (Le Nouvel Observateur). « François Truffaut sait ce qu’il doit à Hitchcock, ce suspense interminable et éprouvant, ce clignotement où la créature hésite entre l’ombre et la lumière… » (La Quinzaine littéraire). Et Le Nouvel Observateur de préciser : « Plus encore que les cadrages et les mouvements de caméra inspirés par Hitchcock, c’est ce style d’interprétation, ce feu sous la glace, qui révèle combien Truffaut approche la science de son idole ». Le grand maître de la comédie sophistiquée, Ernst Lubitsch est aussi convoqué : « Naguère, le grand Lubitsch fit un film désopilant et courageux qui se passait dans un théâtre sur une très sérieuse histoire de résistance à l’occupant. François Truffaut avait adoré ce To be or not to be. Il nous en offre aujourd’hui une version à la française » (Le Point).

Les défauts de ses qualités

Quelques critiques retrouvent dans Le Dernier métro certains « défauts » propres à son auteur : « La limite du Dernier métro, il faut la chercher ailleurs que dans ces influences sublimées. Elle tient, comme d’habitude, à sa qualité même : le goût de la clarté, de la logique. Chez Truffaut, un temps mort – et il y a des temps morts dans Le Dernier métro – reste un temps mort », écrit Le Nouvel Observateur. Le Matin partage ce point de vue : « Il y a peut-être un fléchissement au milieu du film. On ne sait trop pourquoi. Truffaut sans doute agit-il avec trop de prudence, de détachement. Il se refuse ici l’optique romanesque, livresque, qu’il a coutume d’adopter et on sent qu’elle lui manque. Il a des difficultés à regarder le drame en face. Mais c’est une chose que l’on sait depuis longtemps et qui finit par faire l’originalité de son cinéma. »

Truffaut au sommet de son art

Pour finir, la plupart des critiques reconnaissent dans Le Dernier métro un auteur au sommet de son art : « Truffaut a joué et gagné, en maître, sur plusieurs tableaux à la fois : celui de la vie quotidienne sous l’Occupation, celui du milieu théâtral, celui des caractères de ses personnages… mais aussi, sur la manière d’intégrer ces fresques, ces portraits en un tout indissociable où le thème de « l’illusion comique », du paradoxe du comédien, saisi sur le vif au point qu’on y respire l’odeur même des planches, devient, comme naturellement, une sorte de miroir reflétant l’époque et les comportements, les réactions, les passions des êtres ». (La Nouvelle République du Centre-Ouest). « C’est cela qui fait de Truffaut un cinéaste unique : cette alliance subtile et naturelle du charme et de la gravité » (Les Nouvelles littéraires). Et Gérard Vaugeois dans L’Humanité Dimanche résume cette opinion en une phrase : « Le Dernier métro prouve aux nécromanciens imbéciles du cinéma français qu’il n’y a pas incompatibilité entre cinéma d’auteur et cinéma populaire ».


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.