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Revue de presse de « Whisky à gogo » (Alexander Mackendrick, 1949)

David Duez - 15 février 2016

Scénariste et réalisateur de nombreux courts métrages institutionnels pour l’effort de guerre (la série des Abu de 1943 à 1945), Alexander Mackendrick signe, à 37 ans, son premier long métrage de fiction : Whisky galore ! (Whisky à gogo). Ile de Todday, 1943. Un navire chargé de caisses de whisky est abandonné à quelques encablures des côtes écossaises. Suite au pillage de l’épave par des insulaires assoiffés, une garnison de soldats anglais stationnée sur l’île se lance à la recherche du précieux breuvage. Après les récents succès de Passeport pour Pimlico (Henry Cornelius, 1949) et de Noblesse oblige (Robert Hamer, id.), cette dernière production des studios Ealing – société spécialisée dans les comédies humoristiques – suscite l’intérêt des critiques. Sous leur plume, clins d’œil, métaphores et jeux de mots abondent. « Si Justice est faite [d’André Cayatte, qui sort la même semaine] vous attriste, consolez-vous avec Whisky à gogo » (France-soir), « un film qu’il faut boire » (Paris-presse), ou encore « L’alcool est toxique, mais le rire est tonique » (Radio-Cinéma-Télévision)… Sous ces titres, les commentaires paraissent tout aussi enjoués : un « régal … spirituel de bout en bout », pour Combat, « assuré de faire courir le grand public », selon L’Aurore ; Whisky à gogo est une œuvre qui « a de l’esprit – et du meilleur – dans les plus infimes replis du film », applaudit Le Figaro ; « peut-être le chef-d’œuvre du cinéma comique d’outre-Manche ? », se risque La Croix. Cette nouvelle comédie humoristique britannique jouit, ainsi, d’un accueil critique enthousiaste.

Une comédie écossaise

Pour L’Aurore, Whisky à gogo a « la saveur d’un dialogue d’une brièveté et d’un accent très écossais ». La presse française loue l’identité so scottish de l’œuvre. Les Mac sont à l’honneur dans le Canard enchaîné. Pour le journal satirique, le Canéraman énumère chaque membre d’un « générique éloquent » : « Pas besoin de lire Macbeth dans le texte pour deviner qu’il s’agit d’un film écossais (…) aussi typiquement écossais que Marius était une pièce Marseillaise », raille le journaliste. « Le film, continue-t-il, vaut pour la peinture narquoise (…) de la vie d’une petite île d’Écosse pendant la guerre. Le comique naît de l’opposition entre les simples et joyeux indigènes et les fonctionnaires graves et formalistes de la garnison anglaise ».

Alcool et morale

Avec un tel titre, le distributeur (Victory Films) prenait peut-être le risque d’inquiéter certains spectateurs, des familles aux membres d’associations anti-alcoolique. Mais pour la presse, la morale semble sauve. La Croix conclut sa chronique avec un « Pour tous (enfants compris) » – en guise de sésame. Pour autant, Henry Magnan se plaît à rappeler, dans Le Monde, que « le scénario a pour origine un roman de Compton MacKenzie, l’un des auteurs les plus turbulents du Royaume-Uni, qui eut maintes fois maille à partir avec les autorités ». Ainsi, le premier film d’Alexander Mackendrick ne manque pas de piquant. « Équilibre, joie, amour, satisfaction patriotique et sociale » seraient, à lire Combat, les principaux traits de caractère du film. « Tout le film est taillé dans une dentelle en demi-teinte, admirablement spirituelle », écrit, toujours dans Combat, Rodolphe-Marie Arlaud, avant de poursuivre : « On y bafoue aimablement la morale traditionnelle, le devoir traditionnel, l’armée traditionnelle, la religion traditionnelle, enfin quoi, tout ce qui constitue un des piliers de la société, au profit de l’alcoolisme modéré et sagement compris qui constitue l’autre pilier de la société, plus important que le premier puisqu’il le soutient ».

Une distribution anglaise

Humour, scénario, nectar malté, décor, mœurs, accent… Si l’Écosse est à l’honneur, le sceau de l’Angleterre se manifeste par de timides apparitions. Produit par les Studios Ealing, rachetés par cinq ans plus tôt par la major company Rank Organisation, Whisky à gogo présente aussi une équipe de techniciens exclusivement anglais. N’en déplaise à Jean Guyo qui salue dans les pages de La Croix une « interprétation … solide comme un roc d’Écosse », les premiers rôles du film sont confiés, à l’exception du jeune amoureux Gordon Jackson, à des acteurs anglais. Rompu aux éternels seconds rôles pour Alfred Hitchcock (Jeune et innocent, Une femme disparaît, La Taverne de la Jamaïque), ou pour des comédies (dont Passeport pour Pimlico), le flegmatique Basil Radford campe un capitaine « à l’alignement » (La Croix) au côté de Joan Greenwood, « la jolie fille du film » selon Radio-Cinéma-Télévision, héroïne de films en costumes, récemment aperçue dans Noblesse oblige, et dont « l’accent gaélique » enchante les oreilles de Marcel Huret. Whisky à gogo est aussi « excellemment joué de bout en bout par des acteurs non-pêcheurs de tout premier plan », se plaît à signaler Simone Dubreuilh, de Libération.

Une réalisation virtuose

Tout comme Le Figaro, qui ne cache pas son admiration devant une « virtuosité et [une] légèreté de touche de la caméra (…) incomparables », l’ensemble de la presse salue la maîtrise de ce premier essai cinématographique. « Alexander Mackendrick (…) doit être chaudement félicité », écrit Pierre-Jean Guyo qui voit un « Whisky à gogo supérieur à Pimlico (…). L’action est serrée. Pas d’invraisemblance. Tout se tient avec une logique désarmante et les gags se bousculent pour crever l’écran », notamment « deux véritables morceaux d’anthologie : le couplet joyeux des pêcheurs débouchant les flacons d’alcool », ainsi qu’une « suite d’images, d’un rythme à vous couper le souffle, présentant les diverses cachettes du whisky ». Auteur d’un premier film « traité avec un brio magnifique, un mouvement dans les poursuites [et] un humour infatigable », le cinéaste écossais apparaît, sous la plume de Marcel Huret, tel un fidèle disciple de René Clair. Le critique n’oublie pas saluer le travail du directeur de la photographie Gerald Gibbs pour ses « images maritimes (…) magnifiques ».

Un rythme décevant

Dans ce concert d’éloges, Jean Thevenot de L’Écran français publie l’unique note dissonante. Le Minotaure, mascotte de la revue, aime, mais avec modération. « Seul cloche le découpage et, par là-même, le rythme du récit. Le départ est très prometteur, cette exposition pince-sans-rire, faite dans le style et sur le ton du documentaire… Puis la narration traîne assez péniblement [pour reprendre] au galop. Par instant, elle devient presque sérieuse, ce qui, en pareil cas, n’est évidemment pas supportable », conclut le journaliste qui aurait préférer rire durant les cinq cinquièmes de la projection, au lieu des quatre cinquièmes.

Drôlerie irrésistible

Whisky à gogo semble une comédie aussi distrayante que sympathique, « sans risque de migraine », assure Le Monde. Pour que le plaisir soit à son comble, Rodolphe-Maurice Arlaud regrette seulement de ne pouvoir « plus fumer au cinéma, car voilà le film qu’il faut voir pipe au bec, un verre de whisky (…) à portée, afin d’en jouir pleinement. Enfin, même sans cela, continue le journaliste de Combat, il vaut vraiment le déplacement… ». Appréciation similaire sous la plume de Max Favalelli, de Paris-presse, encore grisé : « Sur ce thème hautement moral, M. Campton Mackenzie a écrit un roman spiritueux. Et de ce roman Alexander Mackendrick a distillé, dans l’alambic de M. Rank, un film d’une drôlerie irrésistible. Whisky à gogo est un film qui prendra de la bouteille sans perdre son bouquet ! »


David Duez est chargé de production documentaire à la Cinémathèque française.