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Louis Delluc, côté caméra

Joël Daire - 9 décembre 2015

Alors que la Cinémathèque française et les Documents cinématographiques éditent quatre films restaurés de Louis Delluc en un coffret de 3 DVD - Le Chemin d’Ernoa (1921), Fièvre (1921), La Femme de nulle part (1922), L’Inondation (1924) - retour sur la carrière de Louis Delluc.

Lorsqu’il meurt à 33 ans, en 1924, Louis Delluc est déjà un écrivain reconnu qui a publié en nombre romans, pièces de théâtre, poèmes et chansons. C’est aussi un critique de cinéma respecté par la génération des cinéphiles français née au lendemain de la Grande Guerre, le plus respecté même avec Canudo pour son implication dans le mouvement des ciné-clubs. Delluc est par ailleurs réalisateur, le plus souvent scénariste et parfois producteur, de sept films dont la fortune critique et publique est inégale, mais qui lui valent le respect des jeunes gens formant alors « l’avant-garde » du cinéma français : les L’Herbier, Gance, Epstein côté caméra, et Moussinac côté plume. Moussinac fut d’ailleurs le premier à s’émouvoir du devenir d’un film de Delluc qu’il admirait particulièrement et qu’il avait défendu lors de sa sortie contre la censure. En 1927, il n’existait plus de copie de Fièvre (1921), et Moussinac en racheta le négatif afin d’assurer sa survie. Dès l’année suivante, il en effectuait la restauration, en prenant soin de réintégrer les parties censurées.

En 1928, le cinéma devenait parlant et les œuvres muettes menaçaient de disparaître. Henri Langlois n’avait alors que 14 ans. Il faudrait attendre encore huit ans pour que naisse de son amour du muet la Cinémathèque française. Mais le cinéma de Delluc fut très vite une des préoccupations de Langlois, qui s’efforça d’acquérir pour la Cinémathèque du matériel de chacun de ses films. Il n’y parvint que partiellement : Fumée noire (1919) et Le Tonnerre (1920) semblent irrémédiablement perdus, et Le Silence (1920) a été sauvegardé grâce aux Archives Françaises du Film et à une copie nitrate conservée dans leurs collections. Mais c’est bien au travail de Langlois d’abord, de ses successeurs ensuite, que l’on doit de pouvoir visionner aujourd’hui Le Chemin d’Ernoa (1920), Fièvre en version teintée, La Femme de nulle part (1922) et L’Inondation (1923). À la Cinémathèque française subsiste également l’unique fragment d’un film que Langlois admirait particulièrement, lui qui l’avait vu en entier : La Fête espagnole (1919) de Germaine Dulac, scénario de Delluc, et sa première expérience cinématographique.

Expérience déterminante au demeurant, puisqu’occasion d’une rencontre qui allait aiguiser chez Delluc son désir de cinéaste et provoquer le passage à l’acte de réaliser. Eve Francis, actrice venue du théâtre de Claudel (L’Otage, 1914), vedette des films de Germaine Dulac depuis 1918 (Ames de fou, Le Bonheur des autres), allait être pour Delluc la muse, l’égérie et, très vite, l’épouse. D’elle dans La Fête espagnole, Philippe Soupault devait écrire : « Madame Eve Francis, d’un geste ou d’un regard, sait soulever la colère, la haine, la joie et l’amour ».

Eve Francis sera l’unique héroïne féminine de Delluc, tenant le premier rôle dans chacun de ses films. Et l’unique mobile de chacun d’entre eux pourrait-on ajouter avec le biographe du cinéaste, Pierre Lherminier, tant il est vrai que regarder les films de Louis Delluc aujourd’hui, c’est d’abord s’attacher à voir comment le cinéaste met en œuvre la notion de photogénie qu’il a, en tant que critique, définie dans le champ du cinématographe. Or, de ce point de vue, ses cinq films pourraient former un unique documentaire dont Eve Francis, actrice et femme, serait le sujet principal et dont le réalisateur s’attacherait à illustrer la photogénie à travers les diverses situations nées des variations du cadre et de l’anecdote du scénario. Un cas quasi unique dans l’Histoire du cinéma et une leçon dont plus d’un cinéaste français saura tirer partie, à commencer par Jean Epstein, assistant (sur Le Tonnerre) et ami de Delluc, qui placera à son tour cette notion de photogénie au cœur de son cinéma.


Les films de Louis Delluc, restaurés en 2k au laboratoire Eclair (avec sous-titres anglais en option), sont accompagnés à l’accordéon par Daniel Colin. Un DVD de bonus propose notamment le fragment subsistant de La Fête espagnole de Germaine Dulac, des entretiens exclusifs avec Gilles Delluc, neveu et biographe du réalisateur et Mélissa Gignac, spécialiste du cinéma des années 1920. Les quatre films seront projetés le 7 février 2016 au cinéma Christine 21 à Paris, dans le cadre du Festival Toute la mémoire du monde organisé par la Cinémathèque française.


Joël Daire est directeur délégué du patrimoine de la Cinémathèque française. Il a conçu l’exposition Jean Cocteau et le cinématographe en 2013 et publié une biographie du cinéaste Jean Epstein (La Tour verte, 2014).