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Acquisition d’une collection de plaques de verre peintes pour lanternes magiques

Laurent Mannoni - 6 septembre 2013

La Cinémathèque française et le Centre national du cinéma conservent l’une des collections de plaques de lanternes magiques les plus riches au monde : plus de 25 000 pièces datant du XVIIIe siècle aux années 1920.. Ce fonds, constitué depuis Will Day et les débuts de la Cinémathèque française, est régulièrement enrichi. Il est en cours de restauration, de numérisation et de catalogage.

Une exposition en 2009-2010, organisée par la Cinémathèque française à Paris et Turin, a permis de révéler les richesses de cette collection.

Les plaques de la période du XVIIIe siècle sont d'une grande rareté : fragiles, délicates, produites à petit nombre, elles ont rarement traversé la Révolution française, les guerres napoléoniennes et les tragédies du XXe siècle.

Un ensemble magnifique de 54 plaques de verre peintes à la main, datant de l'Ancien Régime, a pu être acquis pour nos collections par le CNC. Cet ensemble a été trouvé aux Puces de Clignancourt, et sort visiblement d'un grenier ou d'un placard oublié. Les plaques étaient rangées dans une boîte en bois très ancienne et le tout était entouré d'une ficelle de chanvre.

Les couleurs délicates qui figurent sur ces plaques de verre sont d'une grande fraîcheur et l'ensemble est en excellent état. Les verres peints sont fixés sur les châssis en bois à l'aide de cire. Il y a presque toujours un verre protecteur posé sur le verre peint. Le format du cadre est généralement carré (11,5 x 12,5 cm) et a été recadré à une période inconnue mais il y a quelques plaques animées de format rectangulaire. Les verres sont petits, les dessins très fins et les peintures fort bien appliquées. Toutes les plaques sont titrées et numérotées sur le bois, parfois plusieurs fois, ce qui indique que le spectacle (et peut-être le « lanterniste ») a changé au cours des ans. Il y a trois plaques animées et trois plaques pour effets spéciaux en superposition.

Les plaques de lanterne magique peintes au XVIIIe siècle sont rarement signées. Aucune trace de signature ici, mais le peintre qui a réalisé ces figures n'était assurément pas un amateur. D'après la technique de peinture, les pigments et les personnalités représentées, ces plaques ont été peintes entre 1780 et 1793 environ. Il y a par exemple un portrait gravé de Benjamin Franklin (1706-1790), réalisé d'après le tableau de Cochin peint vers 1777. Le portrait de Madame Elizabeth la montre en pleine beauté –Élisabeth Philippine Marie Hélène de France, dite Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, née le 3 mai 1764 à Versailles, est morte guillotinée le 10 mai 1794 à Paris – mais curieusement, c'est le seul portrait de la série dont les couleurs n'ont pas été appliquées. Travail interrompu par la Révolution ?

Louis XVI est représenté de profil. Une plaque représente un enfant souriant émergeant des nuages : il est fort possible que Louis XVII ait été représenté également, mais la légende manuscrite a disparu sur le cadre de bois.

Un rare portrait de « Vashington » (sic) montre George Washington (1732-1791), premier président des Etats-Unis. Le financier et homme politique Jacques Necker (1732-1804) figure aussi dans la galerie de portraits.

Tout porte à croire que cet ensemble de plaques a été réalisé pour une famille de l'aristocratie. La réalisation artistique est très soignée et d'excellent goût ; elle témoigne d'une certaine culture. Rien à voir avec les plaques réservées au peuple à cette époque : il n'y aucun sujet scabreux, grivois, politique, satyrique, au contraire des verres peints montrés par les colporteurs qui sont souvent non seulement violents et volontairement vulgaires dans leur message, mais aussi beaucoup moins soignés artistiquement.

On note cependant quelques images qui, avec tact, se moquent gentiment de personnalités du grand monde : par exemple « la marosse hollandaise », « la Marquise de la Minaudière », « la comtesse de Bel-Air » avec son chignon énorme, etc. Deux portraits sont issus du répertoire de Molière : La Marquise de Sottenville, personnage de George Dandin, et La Comtesse Descarbagnas, d'après une comédie-ballet du même nom. Il y a aussi un beau portrait en pied de Robinson Crusoë de Defœ, avec son ombrelle et son fusil.

Outre les portraits de personnalités (certaines restent à identifier), la mythologie très en vogue à la fin du XVIIIe siècle est bien représentée (le Sphinx ; Caron ; Neptune ; Jason ; Diogène ; Persée ; Diane, etc.). On compte aussi quelques vues de paysages, moins habiles, probablement réalisées d'une autre main que le reste de la série.

Il y a aussi des plaques de type fantasmagorique (notamment deux « nonnes sanglantes », une « tête de satyre riante », un « démon assis »), ce qui indiquerait que la fabrication et l'utilisation ont perduré jusqu'à l'extrême fin du XVIIIe siècle, voire même le début du XIXe siècle. Rappelons que la nonne sanglante faisait partie du répertoire classique du fantasmagore Etienne-Gaspard Robertson à partir de 1798 à Paris. Robertson aimait aussi à représenter des sujets mythologiques et, à la demande, des portraits de personnes disparues.

Les plaques animées, à verre coulissant, sont de type fantasmagorique : Lucifer dont les yeux bougent ; tête de satyre remuant les yeux ; homme d'église célébrant la messe, d'abord vu de face puis se retournant (ou l'inverse).

Il y a enfin des plaques pour effets spéciaux, par exemple l'éclair ou les nuages à superposer, ce qui exigeait donc l'utilisation de deux lanternes magiques. C'est surprenant pour l'histoire des projections lumineuses : en principe, les séances à deux lanternes pour juxtaposition d'images n'apparaissent qu'au début du XIXe siècle. Mais il est vrai que Robertson en proposait déjà dans ses fantasmagories, comme l'indiquent ses Mémoires publiées en 1831.

On aimerait bien sûr en savoir plus sur l'origine de cet ensemble exceptionnel : d'où vient-il ? Quel est l'auteur (ou les auteurs) ? Où a-t-il été montré, et sur quelle période ? Avec quels commentaires ? Que sont devenues les lanternes qui ont permis la projection de ces petits chefs-d'œuvre ?


Laurent Mannoni est directeur scientifique du patrimoine de la Cinémathèque française, directeur du Conservatoire des techniques cinématographiques et commissaire d'exposition. Il est l'auteur de nombreuses contributions sur les débuts du cinéma. En 2006, il a publié une Histoire de la Cinémathèque française (Gallimard).