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Le tour du monde en lanterne magique : le Diaphanorama d’Eugène Danguy

Laurent Mannoni - 22 septembre 2015

La Cinémathèque française a pu acquérir la collection du Diaphanorama d’Eugène Danguy : 98 grandes plaques fixes et mécanisées, rangées dans cinq grandes caisses en bois. A ce fonds exceptionnel par sa qualité d’exécution, s’ajoute une centaine de plaques supplémentaires, venant aussi de Danguy : les funérailles de Victor Hugo, des vues de voyage, de rarissimes plaques de fantasmagorie des années 1830, des chromatropes de grande qualité. La partie optique de sa lanterne de projection a pu être également acquise, ce qui permet d’expliquer la technique très originale, voire unique, employée par son auteur. Enfin, quelques documents d’archives précieux – contrats, listes manuscrites – nous renseignent sur la carrière de ce « lanterniste » oublié. Il est très rare aujourd’hui de retrouver le matériel d’un projectionniste du XIXe siècle : les collections publiques françaises n’en conservaient pas de cette valeur, jusqu’à présent.

Eugène Danguy

Eugène Danguy (1831-1889), bourguignon d’origine, se lance dans la photographie dès l’âge de 17 ans et devient à ce titre attaché au Ministère de l’Instruction publique. Il fréquente la famille Lumière, comme l’atteste une lettre d’Auguste lui proposant un déjeuner à Lyon (12 mai 1889). Vers la fin des années 1870, Danguy décide de se lancer en professionnel dans la projection lumineuse, encouragé sans doute par des exemples contemporains prestigieux : la Royal Polytechnic de Londres, les séances données à Paris par l’abbé Moigno ou Robin boulevard du Temple, les spectacles itinérants de « lanternistes » virtuoses – l’Allemand Paul Hoffmann (1829-1888) par exemple, dont les plaques, beaucoup plus simples que celles de Danguy, ont survécu. Danguy propose de combiner la photographie, dont il possède la technique parfaitement, avec les peintures en couleurs à l’aniline traditionnelles de la lanterne magique et avec les « effets spéciaux » en usage depuis longtemps en projection (la surimpression notamment). Mais cela n’est pas une nouveauté. Ce qui est entièrement inédit en revanche, c’est le système mis au point par Danguy pour créer un nouveau genre de « dissolving views », ou « fondus-enchaînés ».

Les vues d’optique enluminées et perforées du XVIIIe siècle exploitaient déjà le principe du « dissolving views », mais les premières utilisations en projection lumineuse remontent aux années 1830-1840, bien que Robertson, à l’extrême fin du XVIIIe siècle, ait déjà pu s’en servir. Il s’agit de projeter plusieurs « images fondantes » successives à l’aide de deux ou trois lanternes magiques. On baisse doucement les gaz d’une lanterne (l’éclairage est généralement constitué par une lampe oxhydrique à bâton de chaux, alimentée par un mélange de gaz oxygène et hydrogène) qui projette par exemple l’image du pont du Rialto le jour : la vue s’obscurcit lentement, on croit voir tomber la nuit. Le lanterniste allume alors doucement sa deuxième lanterne qui va projeter le même pont du Rialto, mais représenté de nuit. Le passage entre le jour et la nuit se fait lentement, avec des effets lumineux soignées (des fenêtres s’allument, la lune apparaît) et, si l’on veut, l’usage d’une troisième lanterne pour des « effets spéciaux » (un nuage passe, l’eau de la lagune se met à briller sous la lumière de la lune, etc.). Ce type de spectacle a eu un immense succès au XIXe siècle et on a fabriqué pour cela de luxueuses doubles ou triples lanternes, dont la Cinémathèque française conserve de magnifiques exemples anglais et français. Cette technique est importante : elle annonce bien sûr le « fondu-enchaîné » cinématographique. Mais elle symbolise aussi la notion même du cinéma, c’est-à-dire la possibilité de représenter sur un écran, artificiellement, du temps qui s’écoule : seul le cinéma – et ses antécédents (la lanterne magique, la boîte d’optique, le diorama) – peut offrir ce spectacle fondé sur la durée et le mouvement.

Danguy propose un système très original et, pensons-nous, inédit à son époque. Au lieu de se servir de trois plaques différentes (les plaques standard pour fondus-enchaînés mesurent environ 11 x 18,5 cm) qu’il devra loger une à une dans chaque étage d’une triple lanterne, il conçoit de longues plaques en bois (les plus petites mesurent 17,5 x 45 cm, la plus longue mesure 12,5 x 150 cm !) sur lesquels il va installer généralement trois images différentes, qui seront animées chacune par de petits mécanismes très ingénieux. C’est cette longue plaque qui sera placée, en une seule fois, dans le châssis d’une lanterne fabriquée sur mesure et équipée de trois objectifs à œil-de-chat (sorte d’iris manuel commandé par un levier). Ainsi, au lieu d’avoir trois plaques représentant le Rialto de jour, puis de nuit, puis avec des effets supplémentaires, il n’aura qu’une seule longue plaque contenant ces trois images : l’animation sera commandée par un jeu de ficelles, de leviers ou de manivelles, et les fondus-enchaînés se feront au gaz ou à l’œil de chat, grâce aux trois objectifs construits spécialement.

Naturellement, Danguy a le même problème de réglage que dans les doubles ou triples lanternes traditionnelles : pour que la superposition entre les trois images soit parfaite, il faut régler précisément la parallaxe de chaque objectif, selon la distance de l’appareil par rapport à l’écran. Il conçoit alors une plaque très simple (mesurant 18 x 62 cm), qui lui permet de régler rapidement, avant chaque spectacle, la parallaxe : il projette une plaque métallique percée de trois petits trous réguliers. Il doit ensuite régler ses objectifs de façon à ce que les trois petits trous se superposent sur l’écran afin d’obtenir une parfaite superposition des images de toute la série.

Diaphanorama d'Eugène Danguy - Panorama de Paris

La technique d’animation des images, chez Danguy, est parfois très complexe. Il y a certes des plaques relativement simples, reposant sur le système du dissolving-views à trois images. Mais d’autres possèdent des entraînements par manivelles, crémaillères, ficelles, leviers, qui se croisent en tous sens sur la longue plaque en bois, et parfois recto-verso. Pour faire en sorte que la cordelette de ses disques rotatifs soit toujours tendue, Danguy installe sur presque toutes les plaques un système de tendeur à vis réglable. Une cordelette peut faire tourner deux ou trois disques en même temps, qui viennent se superposer au-dessus d’une image fixe. Parfois, la corde fait coulisser un verre panoramique (assez lourd) qui vient défiler lentement au foyer d’une seule lanterne : c’est le cas par exemple de la magnifique image panoramique de Paris, vu des quais. Cette image est entièrement peinte à la main, au contraire de la non moins admirable vue du port d’Alger qui, elle, est une photographie rehaussée de couleurs. A noter que sur l’image de Paris, on distingue près du Pont-Neuf la boutique de l’opticien Lerebours, lui-même fabricant et vendeur de lanterne magique.

La vue comique représentant une caricature de l’acteur Daubray (1837-1892), l’un des interprètes d’Offenbach, comporte un mécanisme novateur : sur le visage, un verre ondulant mobile est superposé, ce qui donne à la projection une image étrange, celle d’un visage constamment mouvant dont les yeux bougent, de surcroît, grâce à un mécanisme supplémentaire.

Diaphanorama d'Eugène Danguy - Le personnage Daubray

Pour présenter l’arc de Triomphe à Paris, Danguy le fait apparaître graduellement à l’aide de rideaux peints sur verre, mus par deux manivelles et deux crémaillères. Il va projeter l’image de la Vierge au milieu de disques rotatifs peints, permettant de la faire scintiller comme dans un feu de bengale. Ses chromatropes sont également novateurs : les verres sont gravés et coloriés dans la masse, ils tournent superposés l’un sur l’autre et donnent un effet magnifique. Les effets spéciaux, pour une seule plaque, sont parfois disposés des deux côtés de celle-ci : par exemple pour Bateau de nuit, phare (plaque mesurant 18 x 95,5 cm), un long verre mobile permet de passer des bateaux en surimpression sur une vue fixe représentant un phare. A droite, un disque mobile sert aux effets lumineux. Au revers de la plaque, un système mécanique laisse apparaître par intermittence la lumière du phare. Deux manivelles et un levier actionnent le tout. Idem pour le Tunnel de Londres (18 x 90 cm), avec cette fois deux systèmes d’animation (un petit signal rouge mobile et un disque rotatif peint) disposés au revers de la plaque. On imagine la complexité de la projection : Danguy devait mémoriser, pour chaque plaque, l’ordre de passage des images, et faire en sorte de tourner les différentes manivelles et d’ouvrir les gaz au bon moment !

Danguy aimait bien les effets de fumée et d’hydraulique. D’où l’abondance de vues représentant des incendies, des locomotives à vapeur, des voyages en mer, des cascades et chutes d’eau. Les images sont parfois entièrement peintes à la main, ou bien ce sont des photographies (de Danguy et d’autres auteurs, probablement) rehaussées de couleurs à la main. Par exemple Le Ferry Boot bateau faisant la traversée de New Yorck à Brockling Amérique (sic), plaque mesurant 17,6 x 72 cm : au centre, une vue fixe photographique coloriée représentant le départ du bateau. A gauche, un disque verre rotatif pour les effets de fumée du bateau à vapeur. A droite, deux disques verre rotatifs supplémentaires pour les vagues qui se créent au passage du bateau. Une manivelle fait tourner les trois disques. On suppose que Danguy n’est jamais allé aux Etats-Unis, et qu’il a détourné une vue photographique pour projection du commerce, afin de réaliser cette plaque qui présente une particularité amusante : l’auteur a dessiné le parcours, particulièrement alambiqué, de la ficelle qui vient entraîner les trois disques rotatifs – au cas où celle-ci se casserait durant la projection, probablement.

Parfois, des systèmes mobiles en zinc viennent occulter ou révéler une partie cachée du tableau. Pour une plaque représentant le tremblement de terre de Lisbonne (mesurant 17,8 x 72 cm), un verre fixe à droite montre les piliers de l’intérieur d’une église avec une réserve de fond noir. Au centre, la même église avec des fidèles en train de prier. Une plaque en zinc découpé et mobile, superposée sur le verre, permet de simuler la chute du toit. A gauche enfin, la troisième image représente l’intérieur dévasté avec en outre l’adjonction d’une plaque en zinc mobile simulant la chute de poutres.

Une superposition à défilement vertical est prévue pour montrer l’ascension ou la descente d’une montgolfière à partir du Carrousel du Louvre. Deux plaques différentes sont prévues à cet effet, ce qui indique que Danguy se servait d’une quatrième lanterne – effectivement présente dans la collection acquise. D’ailleurs, sur quelques plaques – un naufrage avec incendie du bateau par exemple (18 x 80 cm) –, les images sont numérotées 2, 1, 4, ce qui indique bien l’utilisation d’une quatrième lanterne. La projection sophistiquée du « ballon Giffard dans la cour du Carrousel » est décrite ainsi dans la presse : « le dôme énorme de l’aérostat apparaît au-dessus de la porte couronnée du beau groupe d’esclaves tenant en main des chevaux fougueux. Puis, au signal donné, le ballon émerge lentement et s’élève dans les airs. La porte est bientôt dépassée, l’aérostat et sa nacelle planent dans le ciel bleu, dépassant les nuages qui les effleurent dans leur vol. Enfin la descente s’opère, la grande porte du Carrousel reparaît et le ballon reprend sa place » (coupure de presse d’un journal de Périgueux, non datée).

Qui était l’auteur des plaques du Diaphanorama ? Danguy en est assurément le concepteur, mais fabriquait-il lui-même les mécanismes ? Expert en photographie, il a certainement réalisé lui-même certains clichés qui ont été ensuite coloriés, mais qui a peint les magnifiques plaques panoramiques ? Aucune signature n’a pu être trouvée. On voit bien que, sur certaines plaques, Danguy a adapté des verres du commerce : La Traversée de Douvres à Calais, par exemple, se fait grâce à une plaque mécanisée fabriquée en Angleterre et vissée sur un châssis plus long (18,6 x 95,5 cm).

La série des 39 plaques sur les funérailles de Victor Hugo ne comporte pas de systèmes d’animation. Encadrées de bois, ces vues photographiques sont d’un format beaucoup plus traditionnel : 12,5 x 22,5 cm. Elles sont toutes rehaussées de couleurs à la main. Une première plaque avertit : Mesdames, Messieurs. Les tableaux des funérailles de Vor Hugo que nous avons l’honneur de vous présenter ont été obtenus par la photographie dans une fraction de seconde. Ce travail n’a de l’importance que par son actualité et sa vérité. Cette série est d’un grand intérêt historique : on voit la foule amassée devant la maison de l’écrivain, les défilés des délégations, le cercueil sous l’arc de Triomphe…

Diaphanorama d'Eugène Danguy - Le Ferry Boot, bateau faisant la traversée de New Yorck à Brockling Amérique (sic)

Les documents d’archives acquis par la Cinémathèque française et ceux conservés au Musée des arts et métiers (trois plaques du Diaphanorama ont été déposées au Musée, on ne sait par qui et à une date inconnue) permettent de retracer la carrière de Danguy. Contrats, coupures de presse, lettres de remerciements témoignent d’un excellent accueil du public. La missive la plus ancienne date de septembre 1876 : à cette date, Danguy a donné avec succès une projection à la « société des jeunes gens de Saint-Roch ». Vers 1878, comme l’atteste une lettre émanant du couvent de l’Assomption d’Auteuil, Danguy a imprimé un petit feuillet qui vante les mérites de son spectacle :
« J’ai l’honneur de vous informer qu’après trente années d’un travail opiniâtre ayant pour but le perfectionnement des projections diaphanoramiques, mes efforts ont été couronnés du succès le plus complet. Comme vérité, comme naturel, j’obtiens des effets merveilleux : tempêtes, incendies, explosions, tremblements de terre, en un mot les cataclysmes les plus terribles produisent une illusion complète sur les spectateurs qui voient, tour à tour, passer devant leurs yeux éblouis : avalanches de neige, effets de jour et de nuit, lever du soleil, aurores boréales, chemins de fer, processions, cérémonies religieuses, panoramas de 15 à 20 lieues d’étendue, bateaux à vapeur, feux d’artifice, illuminations, fontaines jaillissantes, etc. Tous mes tableaux sont mécaniques et animés, ils peuvent être représentés sur une surface variant de deux à huit mètres carrés, suivant le local mis à ma disposition. La puissance de ma lumière me permet d’opérer même dans une salle éclairée au gaz. Les sujets traités par moi sont au point de vue de la morale irréprochables, et j’ai visé à ce qu’ils fussent de bon goût. Ma collection étant très considérable me permet d’apporter une grande variété dans mes représentations de Diaphanorama : je puis ainsi faire voyager en quelque sorte les spectateurs dans toutes les parties du monde : j’instruis et j’amuse tout à la fois. Un choix considérable de tableaux de fantasmagorie des plus grotesques et de feux chinois me permet encore de terminer chaque séance à la grande satisfaction des personnes qui aiment rire. Ce spectacle convient surtout pour les pensions, collèges, institutions religieuses et soirées particulières. J’ose affirmer que ce genre d’exhibitions n’a rien de commun avec celles des photographies dans les lanternes magiques, désignées sous le nom de projections lumineuses. Le prix de mes séances varie selon le nombre de tableaux, l’appareil employé et la durée de la représentation. Eg. Danguy, photographe, 15, place de la Bourse, Paris. »

A la fin des années 1870, Danguy s’est d’abord rodé à Paris et en province dans des écoles, collèges, orphelinats, couvents et mairies. Puis, avec une collection de plaques de plus en plus importante, il se décide à se produire dans des salles de théâtre : le café concert du 19e siècle de Paris (1880), la Scala-Bouffes de Lyon (1881, 1884 et 1887), l’Alcazar du Havre et la Gaieté (1881 et 1889), les Folies-Belleville à Paris (1882), le café-concert du jardin de Besançon (1882), l’Eden-Théâtre de Vichy (1882), l’Eden-Théâtre de Bruxelles (1882), l’Eden-Concert de Genève (1883), le Concert de la Scala de Strasbourg (1883), Eden nancéien de Nancy (1885), l’Alcazar de Tours (1885), le cirque Diaz de Lisbonne (1886-1887), le casino de Boulogne sur mer (1888), etc. On note aussi des séances de projections à la Sorbonne, aux Folies-Bordelaises, à Périgueux, Bourges, Rouen, Dijon, Liége, Trouville, Montpellier, Rouen, etc.

Danguy propose plusieurs formules différentes. Il peut intervenir au sein d’un programme de théâtre ou de danses, en ouverture ou en fermeture. Il peut aussi se produire seul, durant trente minutes ou plus d’une heure. Sa collection de vues est si variée qu’il s’adapte selon les circonstances. Mais ses spectacles reposent essentiellement sur la notion du voyage : il s’intitule d’ailleurs Le Tour du monde en 25 minutes (ou plus, selon les circonstances) et contient, au minimum, la projection de 25 plaques, et au maximum environ quatre-vingt. Les images sont accompagnées musicalement par l’orchestre du théâtre où il se produit. Apparemment, Danguy commente les vues (des manuscrits de quelques séries sont conservés dans la collection acquise). « C’est à qui voudra faire, en compagnie de ce guide sérieux, le plus séduisant voyage autour du monde, celui que l’on fait sans fatigue, sans dérangement, et assis confortablement dans son fauteuil », note le journal Le Périgord (coupure de presse non datée). Cette conception du voyage dans son fauteuil est très à la mode au XIXe siècle, grâce aux projections lumineuses, aux musées de curiosités, aux institutions du type Royal Polytechnic.

Laurent Mannoni

 

Remerciements particuliers à Joël Daire, Marie-Sophie Corcy (Musée des arts et métiers) et Stéphane Dabrowski pour les photographies.


Laurent Mannoni est directeur scientifique du patrimoine de la Cinémathèque française, directeur du Conservatoire des techniques cinématographiques et commissaire d'exposition. Il est l'auteur de nombreuses contributions sur les débuts du cinéma. En 2006, il a publié une Histoire de la Cinémathèque française (Gallimard).