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Acquisition de la collection Jean-Pierre Verscheure par le Centre national de la cinématographie

21 novembre 2014

La Cinémathèque française collectionne des appareils depuis 1936 et en possède aujourd'hui plus de 4 000, dont certaines pièces uniques (issues par exemple du technicien anglais Will Day). Le CNC, de son côté, a rassemblé depuis 1969, grâce notamment à l'historien et conservateur Jean Vivié, plus d'un millier de pièces extrêmement intéressantes. Les deux ensembles ont fusionné en 1997 mais présentaient encore des lacunes sur plusieurs sujets (son, objectifs de projection). L'acquisition par le CNC des appareils réunis par le collectionneur belge Jean-Pierre Verscheure vient en grande partie les combler.

Professeur à l'INSAS (Bruxelles), Jean-Pierre Verscheure collectionne depuis 1972 tout ce qui concerne le spectacle cinématographique, et plus particulièrement les projecteurs, les systèmes sonores, les objectifs de projection, les documents techniques. La grande particularité de cette collection et ce qui en fait la distinction, est la conséquence d'une démarche visant à rassembler les équipements qui témoignent de l'évolution des techniques et des procédés directement liés à l'évolution du spectacle cinématographique, qu'il s'agisse de projecteurs, d'objectifs, de systèmes d'amplification, de haut-parleurs, d'anamorphoseurs, de sources de lumière, de systèmes Dolby, etc.

Jean-Pierre Verscheure a débuté dans l’industrie du cinéma dès la fin de ses études de technicien en électromécanique, en électronique et en télévision industrielle. Il s’oriente rapidement vers les techniques cinématographiques et commence une carrière professionnelle au Studio L’Équipe (Bruxelles) qu’il poursuivra ensuite chez Codeltec, filiale Belge de la Western Electric (Westrex). Il entre ensuite à l’INSAS comme professeur et dispense des cours de projection cinématographique, d’enregistrement sonore pour son optique, d’histoire des formats ainsi qu’un cours sur les standards de finalisation image et son (argentique). Afin de poursuivre ses études dans le domaine de l’évolution des formes de spectacles cinématographiques, il fonde en 1994 Cinévolution, un centre d’études et de recherches dans lequel plus de 70 installations sonores ou visuelles ont pu être restituées, permettant de présenter les films dans leurs conditions de projection d’origine.

Sa collection accumulée au fil du temps, soigneusement choisie et entretenue, riche de 700 pièces, contient des éléments rarissimes :

  • Un projecteur 35 mm sonore avec son lecteur de disque de type Vitaphone
  • Plusieurs haut-parleurs Lee de Forest (1922), Tobis (1930), RCA (1939) et Voice of the Theatre (cinq exemplaires différents, 1954-1977)
  • 22 équipements pour systèmes sonores à pistes magnétiques
  • Une collection de projecteurs 35 mm muet de la période 1897-1930 (projecteur AEG avec colonne sonore de 1929, Siemens Klangfilm, Simplex, Century Westrex et de nombreux Ernemann, deux projecteurs sonores Nitzsche)
  • Un projecteur Todd-AO 70 mm de 1955
  • Toute la gamme des processeurs Dolby
  • Une collection de lecteurs de son optique de toutes les époques
  • Des systèmes d’amplifications monophoniques et stéréophoniques Perspecta Sound, Dolby, jusqu’aux premiers procédés numériques
  • Du matériel de cabine
  • Une collection d’objectifs anamorphoseurs scope Chrétien, Panavision, Dyaliscope, etc.
  • Une panoplie des objectifs de projection 35 mm, 70 mm, Scope ou Todd-AO et les objectifs pour la 3D
  • Un ensemble d’équipements spécialement conçus pour les procédés 70 mm, Todd-AO et assimilés (Cinerama 70, D-150, Ultra-Panavision, Cinémiracle)
  • Des disques, des archives, etc.

Par exemple, dans la collection des objectifs, le Superscope 1A des frères Joseph et Irving Tushinsky, objectif à anamorphose variable permettant la projection du 1.33 au 3.00, y compris le Vistavision ou le CinemaScope (1 x 2.55). Ou encore les premiers objectifs Panavision de Robert Gottschalk, le Super Panatar Anamorphic Attachment A, qui connut un large succès, et grâce auquel la firme développa d’autres produits anamorphiques et d’excellentes caméras professionnelles.

La pièce la plus remarquable est l’énorme et rarissime haut-parleur Vitaphone de 1927 équipé de deux moteurs à chambre de compression, les célèbres Western Electric 555W Receiver de 3 watts chacun. Le brevet de ce grand pavillon en bois est déposé aux Etats-Unis le 4 août 1926, soit deux jours avant la première de Don Juan au Warner Theater à New York, où ce nouveau type de haut-parleur fut utilisé pour la première fois. Cet appareil d’une grande rareté fonctionne admirablement et procure, à l’écoute, beaucoup d’émotion et de renseignements. Il n’existe aucun autre exemplaire du haut-parleur Western Electric dans une collection publique européenne, à part, désormais, celui de la collection Verscheure conservé à Paris. Même le Museum of Moving Image de New York n’en possède pas d’exemplaire. Cette pièce exceptionnelle vient donc rejoindre les collections du CNC et de la Cinémathèque française, qui comprenaient déjà quelques systèmes Western Electric très rares : un double lecteur de disque D-86 850 ayant fonctionné à l’Olympia en 1930, des micros, un amplificateur, une belle collection de disques originaux RCA, MGM, Victor Talking, United Artists, Forest, Paramount… À noter que Jean-Pierre Verscheure a trouvé également le petit haut-parleur Western Electric à chambre de compression, destiné cette fois au projectionniste en cabine. Une photographie ancienne montre la taille de ces deux appareils mythiques.

Pourquoi conserver tous ces appareils ? Pour une archive filmique et un musée du cinéma, toutes ces machines constituent une « galerie de l’évolution » du cinéma presque complète et quasiment unique au monde. Pour les cinémathèques, il s’agit d’un trésor précieux et utile. En effet, seules l’étude et la parfaite connaissance des procédés anciens permettent de respecter au mieux, dans le cas de la restauration d’un film, les volontés de l’auteur. Par exemple, Marcel Pagnol et Orson Welles ont développé pour Marius et Citizen Kane des systèmes sonores particuliers ; Alfred Hitchcock a utilisé pour L’Homme qui en savait trop des effets acoustiques spécifiques. La collection Verscheure contient notamment, outre le matériel Vitaphone, le haut-parleur Tobis du film de Pagnol, le haut-parleur et les amplificateurs RCA du film de Welles et les matériels Perspecta Sound d’Hitchcock.

Une récente conférence de Jean-Pierre Verscheure, avec les appareils de sa collection, a consisté à projeter ces trois films avec les haut-parleurs originaux. C’est ce type d’expérience qui peut nous permettre de retrouver d’une façon précise, en cas de restauration, les effets visuels et acoustiques à respecter. L’effet de surprise a d’ailleurs été total auprès des spectateurs de la Cinémathèque car les sons d’origine, diffusés par le matériel de l’époque, étaient excellents et tout à fait particuliers. La projection de la séquence sonore de The Wedding March (Erich von Stroheim, 1928) avec le disque original, lu par la platine de type Vitaphone et diffusé par le haut-parleur Western Electric, fut un moment historique, dans tous les sens du terme !

Ces recherches archéologiques sont fondamentales à l’heure du numérique, de la disparition progressive des méthodes argentiques, des restaurations parfois peu respectueuses des films anciens. Tous ces appareils réunis peuvent désormais servir d’étalons pour restaurer en numérique les films argentiques tout en gardant à l’identique leurs spécificités et particularités techniques et artistiques originelles. Tous ces systèmes en état de marche peuvent en effet être modélisés, de façon à en garder la mémoire sous forme numérique. Il est d’ailleurs à noter que Jean-Pierre Verscheure, grâce à ses vastes connaissances techniques, vient de créer à Mons, avec son fils Laurent, un centre de restauration du son unique au monde (baptisé Motion Picture Soundtrack Restoration Center). Ses premières expérimentations ont permis, par exemple, la restauration d’un son Gaumont-Petersen-Poulsen provenant de la Cinémathèque, avec des résultats étonnants.

La politique de collecte, de conservation et d’expérimentation de la Cinémathèque française et du CNC est une action concrète pour mémoriser et sauvegarder les nombreuses phases de l’incroyable rapidité de l’obsolescence des techniques, argentique et numérique. Les collectionneurs nous aident beaucoup dans cette mission, surtout lorsqu’ils sont aussi érudits qu’un Jean-Pierre Verscheure.