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Revue de presse de « Tournée » (Mathieu Amalric, 2009)

David Duez - 2 octobre 2015

Entre La Chose publique et Tournée, respectivement second et quatrième long métrage de Mathieu Amalric, sept ans d’attente, mais c’est au final une belle récompense pour la critique, comme pour les spectateurs. Doublement récompensé à Cannes (Prix de la mise en scène et Prix FIPRESCI), Tournée consacre son metteur en scène. Pour ses 45 ans, Mathieu Amalric s’offre, selon Première, « une œuvre généreuse et désenchantée, un conte défait où les princesses portent des faux cils et où les grenouilles ne sont pas encore princes ». Une plongée dans un monde de strass, de G-strings et de cache-tétons. En 2005, l’écrivain Michel Houellebecq fête l’édition américaine de son essai sur Lovecraft entouré des effeuilleuses du Velvet Hammer. Cinq ans plus tard, Mathieu Amalric, pour la première fois réalisateur et acteur, invite public et journalistes à un voyage déjanté au pays du « new burlesque&bsp;». La critique cinéma, de la presse généraliste aux revues spécialisées, est dithyrambique. C’est une « Tournée gorgée de séduction » (Le Nouvel Observateur) que paye Mathieu Amalric, un quatrième film « audacieux » (La Croix), « allègre et ravissant » (Le Monde), aussi « irradiant » (Le Point) qu’« éblouissant » (Les Inrocks). « Que le spectacle commence ! », proclame L’Express.

Bouffée d’oxygène à Cannes

À lire Lucien Logette, la 63e édition du Festival de Cannes semblait ne rien annoncer de bien excitant : « Choix sans relief, éternel retour des mêmes noms, vieille soupe de vieux pots, la rengaine des commentateurs était toute trouvée. » Heureusement pour les festivaliers, certains « films traversés par des événements non dramatiques furent accueillis comme des goulées d’oxygène », finit par se réjouir le critique de Jeune cinéma. Tournée est de ceux-là. Dépêché à Cannes pour la revue Positif, Michel Ciment accueille avec bienveillance cette « réalisation (…) sobre et classique, toujours au service des personnages et très respectueuse du travail élaboré de ces femmes, dont la seule présence peut engendrer une critique facile à base de moquerie, de gêne ou d’intolérance. Un beau geste humain qui accompagne fort gentiment ce film modeste mais sincère ». Sur la Croisette, Mathieu Amalric « souffle le show », titre Première : le spectacle est garanti, à l’intérieur comme à l’extérieur du Palais des Festivals. Cannes semble revivre les grandes heures de son festival, les flashs des photographes crépitent pour immortaliser ces pin-ups rétro aux bras d’un Mathieu Amalric littéralement « aux anges ». Pour Emmanuel Cirrode de Studio Ciné Live, « la Croisette est tombée amoureuse de ces stripteaseuses new burlesque qu’un producteur emmène en tournée en France ».

Le « new burlesque »

Nantes, 2007 : la programmatrice new-yorkaise Kitty Hartl rassemble une poignée de « burlesque queens » autour du Cabaret New Burlesque. Le bump and grind de Dirty Martini, Mimi Le Meaux, Kitten De Ville enflamme la scène du Lieu Unique. Dans le public, Mathieu Amalric est conquis. Le casting de son prochain film défile sous ses yeux. Habituées à exercer leurs routines devant les caméras de cinéastes underground, notamment celles de l’Américain John Michael McCarthy (Shine on Sweet Starlet en 1997, Broad Daylight en 2004), elles vont obtenir grâce à Tournée un tremplin fabuleux. Sélectionné, récompensé et médiatisé, Tournée ouvre les portes du new burlesque à un large public. « Avec Tournée, Matthieu Amalric propose « un voyage nocturne, nourri de l’atmosphère particulière du new burlesque, spectacle un peu en marge où des artistes aux formes généreuses viennent jouer de leurs corps dévoilés, avec onirisme ou humour », résume Arnaud Schwartz dans La Croix. Ici, « ce sont des femmes qui font des shows pour les femmes. Les hommes ne décident plus de rien » . Repris dans de nombreux quotidiens, ces propos que tient une effeuilleuse de Tournée inspirent aux journalistes une ébauche de manifeste pour le new burlesque. Autrefois cantonné aux scènes punk et rockabilly, le new burlesque suscite la curiosité des journalistes. Quand certains titres se limitent au seul dossier de presse distribué par le distributeur, Marianne entreprend d’intellectualiser ce phénomène venu d’outre-Atlantique. « Tournée de Mathieu Amalric, est une curiosité », écrit l’Historien du corps Georges Vigarello dans les pages du magazine, avant de poursuivre : « Jamais le cinéma français n’avait montré le corps féminin gros, exposé, ondulant, désirable. Les stripteaseuses du film bousculent les normes ». La revue Jeune cinéma se veut didactique et précise. Anne Vignaux-Laurent y passe en revue les différentes étapes d’un art, renommé new burlesque à l’extrême marge du XXe siècle : « La fin du 19e siècle (…), plus tard, les rockers et les pin-up… Contre la niaise innocence, quoi de plus efficace que le kitsch ? Contre les rebellions trop vite calcifiées, quoi de plus tonique que le post-féministe punk ? Katharina Bosse [et son recueil de photographies publié en 2003] à New York, et Michelle Carr avec le Velvet Hammer à Los Angeles s’y mettent, vers 1995, qui inventent le new burlesque ».

Des reines, un roi et un clown blanc

À ma gauche, les « donzelles de Rochefort » (L’Humanité), « les reines girondes du new burlesque » (Le Nouvel Observateur). À ma droite, en monsieur Loyal moustachu de Neuilly-sur-Seine, le bien nommé Mathieu « Zand » Amalric. La critique passe en revue les principaux artistes de cette tournée. « Elles sont si belles (…), que l’on aimerait pour les décrire les mots de Colette à propos des “dames des Folies-Bergère”. Chairs poudrées, faux cils en treilles, rouges incarnats et fantaisie en panaches par quoi elles ne cessent de s’inventer dans des emportements voluptueux et iconoclastes », s’émerveille Dominique Widemann de L’Humanité. « Écrire leur nom, c’est déjà raconter l’histoire de paradis perdus », poursuit Jacky Goldberg des Inrockuptibles. Pour les lecteurs de Marianne, Danièle Heymann se prête au jeu des présentations : « Voici Miranda Colclasure, alias Mimi Le Meaux, la blonde, la pneumatique Mimi. Voilà Suzanne Ramsey, alias Kitten on the Keys, la musicienne. Et Linda Marraccini, alias Dirty Martini, [qui] fait sortir de sa bouche et d’ailleurs des chapelets de dollars. Vient aussi la New-Yorkaise Julie Ann Muz, alias Julie Atlas Muz, [qui] dialogue avec une main coupée… Enfin, Angela De Lorenzo, alias Evie Lovelle, la petite nouvelle, la plus jeune et la plus mince ». Unique élément masculin de ce gynécée, Rocky Roulette, cowboy sur ressort et pourfendeur de KFC, suscite lui aussi l’engouement des spectateurs. Mimi Le Meaux est la seule à jouir d’un billet personnalisé. Son portrait, qui tient plus d’un fichier anthropométrique que du dictionnaire des noms propres, il faut le lire dans le supplément du Nouvel Observateur : « Avec des formes à la Botero, des tatouages de biker, et un beau regard triste ombragé de faux cils, Mimi Le Meaux, 16 ans d’âge mental revendiqué, embrase le dernier film de Mathieu Amalric ». Toujours dans TéléObs, Olivier Bonnard présente cette pin-up contemporaine : « Ses bras de déménageur tiennent de l’estampe japonaise : on y repère les aliens de Mars Attacks !, la fameuse créature du Lac noir du film éponyme… Des freaks, comme elle. Mimi Le Meaux est un film de Tim Burton à elle toute seule. Une Marilyn post-punk. Une Amazone peroxydée ».

Dans le film, Mathieu Amalric campe un personnage « paumé, fragile, menteur, incapable de s’occuper de ses deux fils ». Face à la troupe, « le réalisateur ne s’est pas donné le beau rôle », reconnaît Emmanuèle Frois dans les pages du Figaroscope. « C’est Arnaud Desplechin qui m’a inventé acteur à 30 ans », confie Mathieu Amalric. « Pour le talentueux quadragénaire, le jeu aura été un accident de parcours », conclut la journaliste. La quarantaine, l’âge des possibles pour l’« acrobate » Amalric, reprend Philippe Azoury dans Libération : « Ne rien perdre de son jeu à se concentrer sur la mise en scène. Et le pire, c’est qu’il n’a peut-être même jamais aussi bien joué. D’une part, parce qu’il fait partie de ces acteurs qui savent qu’un garçon n’est jamais aussi intéressant qu’à 40 ans. (…) Mais surtout parce qu’en se dirigeant, c’est-à-dire en se tenant à tous les postes, celui qui donne et celui qui reçoit, celui qui raconte la scène et celui qui l’incarne, il est dans la définition même de son jeu si particulier ». Une fois le festival terminé, Thomas Sotinel publie pour la version magazine du Monde, un « autoportrait de Mathieu Amalric en misfit (…) : un autoportrait de l’artiste en solitaire, assailli de toutes parts, qui ne sait s’il doit poursuivre ou fuir ses responsabilités de père, d’amant, d’entrepreneur. Perpétuel inadapté aussi fêlé que Montgomery Clift » dans le film de John Huston. Pour le journaliste, il ne fait aucun doute : « Lui seul pouvait habiter ce film sensuel et poignant ». « Un autoportrait d’Amalric ? » Jacques Morice nuance quelque peu les propos de son confrère : pour Télérama, le critique préfère y voir, « un portrait de joueur en chacun de nous, de l’ado attardé se rêvant couvert de femmes, tantôt morveux, tantôt miteux ».

Un film hommage et une déclaration d’amour au cinéma

La critique note que Mathieu Amalric endosse, devant la caméra, le costume d’un producteur à l’ancienne. « Inspiré de Colette, illuminé par les filles du new burlesque, Tournée est, aussi, un hommage à ces producteurs qui, tel Bernard Palissy, sont capables de brûler leurs meubles pour financer leurs rêves ». Comme « Claude Berri qui hypothèque sa maison pour payer les dernières scènes de Tess de Roman Polanski », écrit Thierry Gandillot dans Les Échos. « La moustache, c’est en hommage à Paulo Branco, l’un des derniers aventuriers de la profession », et producteur du second long métrage de Mathieu Amalric, Le Stade de Wimbledon en 2000. « Le personnage évoque un autre producteur, Jean-Pierre Rassam, mort de démesure », souligne Jean-Marc Parisis du Point. De fait, poursuivent Serge Kaganski et Jean-Baptiste Morain des Inrockuptibles, « Tournée rend hommage à une vision artisanale du cinéma, aux entrepreneurs de spectacle à la fois flamboyants et casse-cou, à la beauté émouvante des corps et des visages non formatés ».

Mais, pour la critique, Tournée ne se limite pas à un seul et unique hommage. Chargé d’influences, le film se veut aussi un hommage à certains cinéastes. Entre « coups de folies et coups de blues, sourires et rancœurs, bassesses et révérences », Mathieu Amalric réalise sa chronique « avec une énergie contagieuse ». « Il partage le quotidien de ces artistes avec une classe folle. Comme Bob Fosse, Cassavetes ou Fellini avant lui, il déclare son amour au monde du spectacle – aussi chaotique soit-il », signe Julien Welter dans L’Express. Et Carlos Gomez du Journal du Dimanche de préciser : « Il y a du John Cassavetes dans cette manière qu’a l’acteur Amalric d’appeler la mort par petites bouffées. Il y a du Fellini dans cette façon de regarder les femmes. Il y a du Max Ophuls dans l’évocation du plaisir sensuel ». De Renoir au Clint Eastwood de Honkytonk Man (Marianne) en passant par Jean-François Stévenin (Le Figaro) et Jacques Rozier (Télérama) : l’arbre généalogique de Tournée n’en finit pas de se ramifier.

Road movie à la française

« A Certain Kind », titre Jeune cinéma. En français : « un certain type », « une certaine nature », « un certain genre »… L’ensemble de la presse se perd en adjectifs pour déterminer la nature du dernier film d’Amalric. « Tournée est « un film assez foutraque et guère torride, qui ne sait pas où il va mais y va gaillardement », convient Jean-Luc Porquet du Canard enchaîné. N’en déplaise aux amateurs du genre, Dominique Païni rend hommage à « la ruse d’Amalric », à savoir l’interruption des « représentations de striptease avant que la lassitude nous gagne comme elle gagne secrètement Joachim. Et c’est la raison pour laquelle il se force à sourire en tentant de répondre affolé aux déconvenues qui tombent en cascade. (…) La vitesse des malheurs de la seconde moitié du film se substitue à une certaine nonchalance de la première », termine le critique des Cahiers du Cinéma. À première vue, « il y a deux films dans Tournée : un voyage quasi documentaire dans le quotidien d’une troupe new burlesque et le portrait du producteur qui monte cette revue pour revenir sur le devant de la scène », peut-on lire dans France-Soir. « Film protéiforme », selon Le Monde, « fin métissage de genre » pour Jeune cinéma, mi-documentaire, mi-fiction, fruit de multiples références, Tournée apparaît, aux yeux des critiques, comme une œuvre décomplexée. Au fil des lectures, un terme revient à multiples reprises : road movie. « Picaresque », selon Le Point, Tournée est un road movie « presque… banal », insiste Studio Ciné Live. S’il enchaîne moyens de locomotion (train, voiture) et escales (ports, chambres d’hôtel et scènes), le réalisateur tord le genre, pour offrir aux « Américaines » et à son public, « la découverte du sentiment inimitable de la province française… Morne et plane, non épique, sans danger, “pays vaincu”, contrepoint d’une capitale arrogante et agitée », bref une variante hexagonale du road movie made in USA bien moins fantasmatique. Heureusement pour le public, « Tournée est un film infini au sens aussi où il n’est pas fini. Car le but, c’est le voyage, pas la destination », conclut Première.


David Duez est chargé de production documentaire à la Cinémathèque française.