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Revue de presse de « La Horde sauvage » (Sam Peckinpah, 1968)

Véronique Doduik - 20 août 2015

La Horde sauvage, le quatrième long métrage de Sam Peckinpah, sort en France le 17 octobre 1969. Le film, dont l’action se déroule en 1913, raconte l’épopée sanglante et sans issue d’une bande de hors-la-loi, entre le Texas et le Mexique en proie à des soubresauts révolutionnaires. Bien que la grande violence du film crée dans la presse une onde de choc considérable, celle-ci est dans son ensemble séduite par son lyrisme et sa beauté formelle.

Une histoire écrite dans le sang et l’horreur

« Au début, un massacre. À la fin, un carnage. Entre les deux, assassinats, destructions, trahisons, tortures, pillages se succèdent avec la volonté délibérée d’aller au bout de la violence, de montrer ce que d’habitude on escamote ». L’Express donne le ton et résume le sentiment unanime de la critique à la sortie du film, avant tout frappée par ce déchaînement de violence et de cruauté. Henry Chapier écrit dans Combat : « Jamais western ne fut aussi sanglant et féroce dans l’histoire du cinéma hollywoodien : une violence proche de la rage ».

Pour L’Aurore, c’est « une œuvre barbare et désespérée », pour Positif « un film dévastateur entre tous, dont l’abattage du spectateur est le résultat ultime ».

Néanmoins, la plupart des critiques jugent nécessaire de dépasser cette première impression pour découvrir les véritables intentions du réalisateur. Ainsi, on peut lire dans Les Lettres françaises : « Constamment équilibré entre un réalisme terrifiant et une sublimation due à certains effets techniques (le ralenti) et à un mouvement épique d’une ampleur superbe, le film transcende en une sorte de lyrisme sauvage ce qu’il pourrait y avoir d’intolérable dans la précision clinique de sa description de la mort brutale et sanglante ».

Allant au-delà du simple constat, Jeune cinéma, sous la plume de Nicole Saramite, parle d’« une violence folle, aveugle, qui atteint dans son paroxysme une beauté étrange. À chaque explosion de violence, les mêmes ingrédients : des cris, du sang qui fuse, des corps qui chavirent, dans un mélange de réalisme psychologique et de poésie… ». Combat renchérit : « Le déchaînement baroque et fiévreux des images transcende leur signification primaire, et nous fait du coup accéder à une poésie brutale. » Et c’est bien, selon Jeune cinéma, par cette mise en scène de la beauté paradoxale de la mort, que Sam Peckinpah, dénonce la fascination qu’exerce la violence, cherchant à ce que le spectateur ressente de la manière la plus forte, la plus terrible possible, la folie meurtrière qui peut s’emparer de l’homme. Positif partage cette analyse : « dans le traitement définitif qu’il fait de la violence, Peckinpah est à la fois un peintre à fresque, un analyste, un poète et un pamphlétaire ». Le Coopérateur de France conclut : « Ici la violence n’est jamais traitée avec complaisance : elle est débusquée, dénoncée, condamnée… elle devient peu à peu un personnage, d’une obsédante présence, sur l’écran ».

Un anti-western

Pour Les Lettres françaises, « cette vision de la violence contribue à détruire une certaine mythologie de l’Ouest, destruction que le réalisateur parachève en refusant le manichéisme habituel au genre ». La presse s’accorde en effet à penser qu’avec La Horde sauvage, Sam Peckinpah renouvelle en profondeur le genre traditionnel du western.

Selon Les Échos, « la nouveauté, c’est d’abord l’absence totale de ce manichéisme primaire, bons d’un coté, méchants de l’autre, qui fut naguère le fer de lance du western traditionnel ». « Ce n’est plus l’imagerie de l’Ouest, mais une fresque sauvage, un chant tragique et funèbre sur les desperados » (Le Canard enchaîné). « Loin de la chaleur humaine d’un John Ford ou de l’implacable rigueur d’un Anthony Mann » (Le Coopérateur de France), « la marche des quatre “justiciers” au final a quelque chose de grandiose et parodique à la fois, c’est une image très traditionnelle du western, mais dont le contenu est absolument inversé » (Cinéma).

Plus encore, Sam Peckinpah, semble, de l’avis général entraîner le western classique vers la sortie dans une vision nihiliste. Pour Combat, le réalisateur prend avec ce film une revanche sur Hollywood : « On sent d’emblée que le cinéaste y déverse ce mépris qu’il avait nourri depuis des années à l’égard d’un système qui – sous prétexte de rentabilité – avait vidé le western de ses valeurs morales, en donnant à l’Amérique une fausse bonne conscience par le biais des sentiments édifiants, le sang et la violence devenus des gimmicks pour les professionnels ».

La fin d’un monde

En effet, l’Amérique décrite dans La Horde sauvage n’est plus, selon L’Express, « l’enthousiasmant Far West des pionniers de 1850, la période tonique de la frontière”. L’action se déroule en 1913, à l’orée d’une guerre mondiale, aux USA et au Mexique travaillé par des mouvements révolutionnaires, à la charnière de deux époques. L’Amérique subit une mutation à laquelle ne survivront pas les inadaptés. Les personnages travaillent à leur propre perte dans un univers qu’ils ne reconnaissent plus ». La Revue du cinéma écrit : « L’Ouest disparait devant les États-Unis. Nous sommes en 1913 et la civilisation s’installe (banques, églises, automobiles et chemins de fer) ». Le temps des pionniers s’achève, et le film rend compte avec justesse de ce changement de civilisation : « Mort de l’Ouest, mort des héros, naissance de la légende : tout se fond dans un mini-crépuscule des dieux », note Guy Allombert dans La Revue du cinéma. Pour Le Monde, « le western devient opéra barbare et chant funèbre ».

Les héros sont fatigués

Les hors-la-loi qui forment la « horde sauvage » sont, selon Positif, « des héros fatigués, usés, des hommes d’un autre temps. Tous deux, le chef des hors-la-loi Pike Bishop (William Holden) et Deke Thornton (Robert Ryan), son ancien complice, aujourd’hui à la tête d’une bande de chasseurs de primes, sont des chefs solitaires et torturés ». « Sans aucun sens du bien et du mal, une poignée d’hommes perdus, déjà campés dans Coups de feu dans la Sierra (1961) et Major Dundee (1964) tentent sans illusions de prolonger en 1913 la grande épopée de l’Ouest » (Les Échos).

Pour France-Soir, le film est « un western qui ne montre pas de ces demi-dieux invincibles dont le courage appartient à la légende, mais des héros très fatigués, des survivants de la grande époque qui, à l’époque où le Far West se civilise, se croient encore à l’époque où le colt était roi… ». Positif écrit : « Peckinpah semble s’intéresser par-dessus tout aux hommes qui vivent à contre-courant de l’Histoire… Ici nous allons suivre un groupe de desperados lucides qui se savent perdus, anachroniques et voués à l’extinction, le contraire même des héros fordiens ». La Revue du cinéma partage ce point de vue : « Les héros sont des losers battus d’avance, ce qui est l’un des éléments primordiaux de la vraie tragédie. Ils ne leur reste rien à perdre ». Pour L’Aurore, « ils trouvent dans leur combat sans cause une certaine forme de dignité ». Ils sont même pour ce journal une image de la condition humaine : « Sam Peckinpah ne se borne pas à raconter son histoire, il se livre au passage à très belle étude des mœurs d’une petite ville de pionniers américains et aussi du repaire du général mexicain. (…) Dans ces deux décors, les héros nous livrent leur double visage, l’un froid et cruel, l’autre – comme touché par la grâce – profondément humain ». La majorité des critiques rend d’ailleurs hommage à la performance des acteurs. « On aura peine à oublier un William Holden, méconnaissable moustachu mais immense personnage, un Borgnine ou un Ryan », s’enthousiasme La Revue du cinéma. « Emilio Fernández, l’acteur qui joue le général Mapache, crève l’écran », écrit L’Aurore. « Tous d’une hallucinante, tragique et dérisoire vérité », conclut Le Canard enchaîné.

Un montage virtuose

L’unanimité se fait pour reconnaître au réalisateur une maîtrise dans l’art de la mise en scène et du montage. Robert Benayoun écrit dans Positif : « Chacune de ces bandes rivales ne peut espérer triompher qu’en éliminant les autres. (…) Sam Peckinpah joue avec un art consommé de ces retournements, ruptures de rythme et coups de théâtre. Après le massacre d’ouverture, sorte de parade meurtrière dont la force, l’impact et la splendeur sont quasiment “eisensteiniennes”, il va suivre la course de ces reptiles du désert qui zigzaguent imprévisiblement entre les pierres ».

Les critiques dans leur ensemble retrouvent dans La Horde sauvage deux des caractères du cinéma de Sam Peckinpah : l’abondance des ralentis et le montage très découpé des scènes d’action. Témoignage chrétien évoque « le réalisme sans concession dont Sam Peckinpah accentue l’impact par l’utilisation du ralenti, le travail brutal au zoom et un découpage souvent élaboré dans la continuité ». Positif note qu’« à ces ralentis somptueux de fenêtres brisées ou de jugulaires tranchées, à ces audaces inédites de réalisme balistique, Peckinpah joint des illuminations de monteur », ajoutant que « la violence est rendue presque insoutenable par un montage très haché, qui joue sur le contraste entre des scènes filmées au ralenti et leur enchaînement ultrarapide ». Pour de nombreux journalistes, la virtuosité de la mise en scène est au service des intentions du cinéaste, qui oblige le spectateur à passer sans cesse de la fascination à la répulsion. « Le film est pris entre deux parenthèses fabuleuses, escalades dans le massacre, où le nombre des angles, la direction des figurants, le découpage et l’invention pure du détail dépassent l’anthologie pour devenir d’ores et déjà classiques, on ne pense pas pour rien aux marches d’Odessa ou aux émeutes d’Octobre… Le film atteint amplement l’épopée », s’enthousiasme Positif.

Quelques longueurs critiquables

Néanmoins, des voix s’élèvent pour pointer quelques défauts. « On peut reprocher à Sam Peckinpah des longueurs un peu trop accusées après un prologue étourdissant », peut-on lire dans Le Figaro. Pour Le Coopérateur de France, « malgré sa virtuosité technique, le réalisateur n’a pas réussi à éviter plusieurs écueils, et de taille : des longueurs auraient pu être gommées, des confusions, évitées ; et la construction générale, davantage maîtrisée ». Dans un autre registre, Le Monde s’élève contre « ce baroquisme grand-guignolesque qui frise la provocation gratuite et détonne dans une œuvre par ailleurs si parfaitement maîtrisée ». Mais ce journal reconnaît malgré tout que « le souffle qui anime le film effacera dans notre souvenir ses outrances inutiles ».

Le chef-d’œuvre d’un cinéaste méconnu

En dépit de ces quelques bémols, La Horde sauvage a séduit la critique : « Sam Peckinpah est ici au sommet de son métier et de son inspiration. (…) Ce cinéaste méconnu, infortuné, et que le succès mérité rattrape en pleine force de l’âge, s’attaque enfin à ce qu’il peut appeler son œuvre », écrit Positif. Laissons le mot de la fin au Journal du dimanche : « Par son lyrisme, sa puissance, sa complexité et sa beauté formelle, par la rigueur de son interprétation, La Horde sauvage a la dimension fascinante d’une chanson de geste. Un grand fleuve pourpre. Un chef-d’œuvre. »


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.