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Restauration de « Plein soleil » de René Clément

Céline Ruivo - Béatrice Valbin-Constant - 10 juin 2013

Restauré par StudioCanal avec la Cinémathèque française et le Fonds Culturel franco-américain, Plein soleil de René Clément a été presenté dans le cadres de Cannes Classic. Le film a fait également l'ouverture de la rétrospective que la Cinémathèque a consacré au réalisateur en juin 2013.

Les variantes du projet

Plein Soleil n'a a priori pas fait l'objet de censure, et ne contient pas de scène manquante, même si l'on a pu constater en se référant à une première version du découpage technique, que certaines séquences auraient été coupées ou n'auraient simplement pas été tournées. Le découpage technique contenait à l'origine un préambule avant le générique, dans lequel Philippe et Tom se trouvent à Mongibello en Italie, devant une fontaine, les pieds nus dans l'eau, lorsqu'un personnage nommé Enrico arrivant dans un fiacre leur propose de les emmener à Rome dans son avion personnel. Les deux hommes fuient avant que n'arrive Marge, en route pour les rejoindre à cette terrasse du Mongibello.

Ce préambule n'existe pas dans le film, même si le générique s'ouvre sur le décollage de l'hydravion, dans lequel se trouvent Tom et Philippe. La première séquence du film intervient donc à Rome lorsque Tom et Philippe sont déjà assis sur la terrasse. Romy Schneider apparaît à ce moment très brièvement avec l'américain Freddy. Cette version scénaristique demeure bien éloignée de l'ouverture du roman de Patricia Highsmith, où Tom est abordé à New York par Herbert Greenleaf, père de Philippe, qui lui confie la mission de rapatrier son fils. Le choix de René Clément et Paul Gégauff permet dès lors d'accentuer la mystérieuse relation qui lie Tom et Philippe, bien entamée au début du film, et qui d'ailleurs demeure équivoque jusqu'à la mort de Philippe puisque l'on ne sait pas s'ils se connaissaient vraiment avant l'Italie. Tandis que le roman annonce clairement que Tom côtoyait le fils Greenleaf à l'université.

La fin diffère elle aussi quelque peu en relation avec ce premier découpage : dans la version finale les policiers arrivent au café de la plage afin d'arrêter Tom, juste après la découverte du corps de Philippe. Ils demandent à la serveuse d'appeler Ripley et de le prévenir qu'il a un appel. Ce dernier se lève et sort du champ en souriant. Dans ce premier découpage, la scène est beaucoup plus elliptique : on ne voit ni les policiers, ni la serveuse, seul le téléphone sonne et Ripley disparaît du champ. Cette fin beaucoup plus suggestive n'a malheureusement pas été gardée, mais elle contenait l'idée assez forte de la volatilisation du personnage Ripley – qui finalement était un être faux et sans identité. Cette première fin fait curieusement écho au travail d'Antonioni, qui tourne la même année L'Avventura.

La restauration et l'étalonnage numérique

Plein Soleil a fait l'objet d'une numérisation en résolution 4K, d'après un interpositif en bon état, tiré entre 1959 et 1960 à partir du négatif original Eastmancolor. Un travail de nettoyage sur palette graphique (avec les logiciels Phœnix, Da Vinci Revival, Diamant) a permis d'enlever les poussières, et les quelques rayures physiques de l'élément, voire aussi le pompage de certaines scènes provoqué par le vieillissement de l'émulsion.

Cette restauration a essentiellement consisté en la restitution, la plus fidèle qu'il soit, de la lumière et des couleurs d'origine. Henri Decaë a en effet tourné avec un négatif Eastmancolor 5250, en format 1.66:1, à une époque où les tournages en couleur n'étaient pas encore systématisés dans les productions françaises. Chef opérateur « à qui l'on peut tout demander » selon René Clément, Henri Decaë considérait que la couleur donnait « plus de possibilités » comparé au travail en noir et blanc, « pour autant que le cinéaste sache s'en servir ». Ancien architecte et étudiant aux Beaux arts, Clément dessine bien souvent ses propres décors tout en choisissant les accessoires, et confie s'être inspiré de la palette de Braque pour son premier film en couleur, Un barrage contre le Pacifique, réalisé en 1958. Le cinéaste approfondit par la suite la dramaturgie de la couleur dans Plein Soleil puisqu'il utilise celle-ci comme un élément rythmique, qui « sert de contrepoint à la violente immoralité des personnages ». Les tonalités primaires vives, rouge, jaune et bleu cyan, apparaissent régulièrement associées dans un même plan, à travers des accessoires, des décors, dans la nature et s'agencent comme des imbrications abstraites rappelant les compositions de Mondrian. Les orientations graphiques du film dans la composition de l'image, font d'autant plus écho au générique animé et conçu par Maurice Binder.

Quelques faux raccords lumière sur les scènes du bateau ont été conservés, en prenant pour référence l'étalonnage d'un positif 35mm issu directement du négatif original, élaboré en 1990 du vivant de René Clément. Ce positif contient des dominantes résolument chaudes et dorées qui ont été prises en compte pour cette version restaurée. Enfin, les poils caméras visibles autour du cadre n'ont pas été effacés.

Le son Westrex d'origine a été restauré d'après un négatif son, avec le système Chace Audio utilisé par le laboratoire L'Imagine Ritrovata à Bologne en Italie. Cet outil est unique en Europe.

A propos de son travail sur le son, Clément prend pour référence le travail de Jean Epstein sur Le Tempestaire (1947) dans lequel interviennent des effets de ralentis et d'accélérations sonores afin de créer un sentiment d'étrangeté. Durant la séquence de meurtre sur le bateau, la mer déchaînée empêche Ripley de se débarrasser du corps : les effets sonores jouent sur une forme de saturation des vents et de sons de la mer qui intensifient cette séquence. La musique de Nino Rota, compositeur de renom qui travailla pour Fellini ou Coppola, agit en contrepoint dans Plein Soleil, les accents dramatiques et graves laissent aussi place à des moments joyeux qui anticipent la destinée tragique des personnages. La rythmique accélérée ou ralentie des mandolines napolitaines qui ouvrent et closent le film semblent presque ironiques face aux imprévus qui détruiront Tom Ripley.


Céline Ruivo est directrice des collections films de la Cinémathèque française.

Béatrice Valbin-Constant est directrice du pôle patrimoine d'Eclair Group.