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Revue de presse des « Mistons » (François Truffaut, 1958)

David Duez - 24 septembre 2014

François Truffaut, connu des lecteurs des Cahiers du Cinéma et de la revue Arts pour ses chroniques dogmatiques, signe à 25 ans Les Mistons, et créé pour l’occasion sa propre société de production : les Films du Carrosse. « Primitivement, Les Mistons devait (…) former le premier volet d’un triptyque. Le vent a soufflé ailleurs depuis », précise Jacques Siclier pour Radio-Cinéma-Télévision. Tourné dans le Gard, d’après la nouvelle éponyme de Pierre Pons (dans Virginales, 1955), ce court métrage aux accents régionalistes affiche, pour titre, une expression provençale pour désigner une bande de gosses. Des gamins qui mènent la vie dure à un jeune couple d’amoureux.

« La valeur n’attend pas… » (Radio-Cinéma-Télévision) ; « Sans chauvinisme réaliste. Un film criant d’exactitude » (Arts) ; « La Pagode tient un tiercé gagnant » (Combat) ; « Un excellent programme » (L’Express) : la lecture des titres de la presse écrite est explicite. Programmé avec des films de Colin Low (La Capitale de l’or) et de Jean Rouch (Les Fils de l’eau), Les Mistons suscite l’admiration de la critique.

Un Jeune Turc de la nouvelle critique se glisse dans la peau d’un réalisateur : l’essai attise la curiosité de ses confrères. « Avec Les Mistons (…), le critique François Truffaut, à la fois agressif, déconcertant, paradoxal et souvent avisé, fait ses premiers entrechats derrière une caméra », rapporte Henry Magnan de Combat. Sous le titre : « Les Mistons (un critique à l’épreuve) », France Roche salue la bravoure du « plus bouillant des critiques de cinéma [qui] affronte à son tour la critique (…). On l’attendait au tournant. Il se tire avec honneur de l’épreuve que les metteurs en scène critiques proposent aigrement à leurs censeurs en disant : Essayez vous-mêmes », poursuit la journaliste de France-Soir. Appréciation similaire sous la plume de Jacques Doniol-Valcroze, qui écrit pour France-Observateur : « Critique, Truffaut a donné de grands coups de pied dans le derrière conformiste du cinéma français ; réalisateur, il continue d’en faire craquer les barrières ».

Jugé trop parisien par nombre de ses détracteurs, François Truffaut s’offre le luxe de tourner en Provence avec pour l’essentiel des comédiens locaux et anonymes. Animateur du jeu de massacre perpétré par les mistons, « François Truffaut a su les surprendre. Leurs yeux, leurs bavardages semblent avoir été saisis par ruse. Rarement un film parlé par des enfants a sonné aussi juste », salue Michèle Manceaux. Jacques Siclier emboîte le pas de sa consœur de L’Exress, qualifiant « tous les gamins nîmois [de] merveilleux de fraicheur et de spontanéité ». Si Gérard Blain n’est pas un inconnu des spectateurs des salles obscures (son premier rôle d’envergure dans Voici venu le temps des assassins en 1955), c’est bien une première pour la jeune Bernadette Laffont. Nîmoise de naissance, madame Gérard Blain dans le civil, elle campe une jeune ingénue, belle, sensuelle et fantasmée. Pour Jacques Siclier, ces deux interprètes donnent à voir « des personnages modernes qui nous consolent, heureusement, des Tricheurs », un film Marcel Carné sorti un an plus tôt et sévèrement critiqué.

« L’éveil de l’amour est le plus rebattu des sujets de cinéma, le moins fructueux aussi : je ne connais guère que Les Dernières vacances, de Roger Leenhardt, pour avoir traité le sujet sans le trahir et sans verser dans la facilité ou la vulgarité. Et aujourd’hui Les Mistons : de la tendresse à la cruauté et de la cruauté à la mélancolie, Truffaut a parcouru avec un mélange d’humour et d’émotion, de romanesque et de réalisme, les chemins de cœur des écoliers et des amoureux » (France-Observateur). Adaptateur pour l’écran de ce drame du quotidien, François Truffaut « a choisi de nous conter en demi-teintes comment les premiers émois d’une puberté à peine esquissée peuvent inciter une bande de garnements pas méchants ni bons (…) à troubler les amours d’une jeune fille dont la beauté les émeut, et d’un solide gars, plus moniteur de gymnastique que poète », résume Combat. « Mais, souligne Jacques Audiberti, clôturant l’ouvrage par l’aveu d’une intention cinématographique intrinsèque dépassant l’histoire racontée, les profils démesurés de Bernadette et de Gérard (…) s’avancent lentement l’un vers l’autre avec le tremblement particulier aux divinités mythologiques, mus par des prêtres mécaniciens. L’étrange chapeau pot de la charnue donzelle exprime inoubliablement un monde d’accents subtils », s’émerveille le journaliste d’Arts. De ce film sur l’amour, de la complicité naissante à la séparation forcément dramatique, « Truffaut en a fait un poème lyrique où ne manquent point, en hommage fervent, les citations de Vigo et, surtout, de Jean Renoir. Je dis citations ; le style est bien trop personnel pour que l’on parle d’influences », conclue Jacques Siclier dans les colonnes de Radio-Cinéma-Télévision.

Court par la durée (18 min) et modeste par les moyens mis en œuvre, Les Mistons est prometteur. Ainsi, pour Jacques Audiberti, « la matière physique de ce chef-d’œuvre feint d’être celle des longs métrages honnêtement narratifs. Mais son style profond s’adresse aux amateurs professionnels, si je puis dire, aux durs du clan, aux jurés frémissants à qui le septième art donne du film à retordre plutôt qu’un loisir enchanté». À la vue de ce « petit film étonnant, aussi important dans l’histoire du court métrage français que Le Rideau cramoisi ou Nuit et Brouillard, [dont le] cadre étroit de l’entreprise et la médiocrité des moyens matériels ne l’ont pas empêché de révéler une personnalité exceptionnelle », France-Observateur annonce la naissance d’un cinéaste à suivre. Et Jacques Siclier de se réjouir « de ce que le public puisse enfin juger sur pièces d’un essai cinématographique qui, contrairement à ce qu’on aurait pu croire, n’est pas du tout un ouvrage de critique mais bel et bien celui d’un vrai cinéaste en puissance. »


David Duez est chargé de production documentaire à la Cinémathèque française.