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Entretien avec Audrey Norcia, commissaire de l'exposition « Quand Fellini rêvait de Picasso »

Audrey Norcia - 19 avril 2019

Comment avez-vous pris conscience de la dette de Federico Fellini envers Pablo Picasso ?

C’est avec le Satyricon. Deux scènes m’ont ouvert les yeux, deux scènes qui sont à l’origine de cette exposition. Celle de la Pinacothèque, dans laquelle le couple formé par Mars et Vénus est une référence assumée au Picasso classique des années 20. Et celle du Labyrinthe, complètement inspirée du Picasso des années 30, période surréaliste. Le taureau, tout comme la créature hybride, mi-monstre mi-cheval, que l'on découvre gravés sur les murs du labyrinthe, sont des références directes à Picasso. Le premier s'inspire d'une série à la mine de plomb réalisée par le peintre autour de la figure du taureau en 1946 et qu'il reprend en 49 à travers deux sanguines présentées dans l'exposition. Le second est une combinaison des formes monstrueuses et élastiques des figures féminines que Picasso met en scène dans les années 30. Et puis, il y a le Minotaure version Fellini, pure réinterprétation de celui de Picasso. C’est vraiment ainsi que le réalisateur et Danilo Donati, son chef décorateur, l’ont pensé. En ce sens, le Satyricon a été un vrai révélateur.

Et puis il y a les rêves, qui sont venus corroborer votre intuition.

Absolument. Fellini a rêvé de Picasso à plusieurs reprises, et il en a fait trois magnifiques dessins qui ouvrent l’exposition. Il y a donc un élan de l’un vers l’autre, mais seulement en songe. Et c’était peut-être mieux pour Fellini, qui pouvait ainsi fantasmer Picasso, et se servir de lui comme d’un guide qui accompagnerait son errance artistique. Car Fellini fait ces rêves principalement dans des moments de doute, notamment avant les tournages de 8 ½, du Satyricon et de La Cité des femmes. À chaque fois, il rêve de Picasso comme de l’artiste par excellence. Pour lui, c’est un « démiurge », le seul capable de lui donner la force d’aller de l’avant, de le conforter dans ce qu’il est en train de réaliser.

Fellini/Picasso - Scénographie de l'exposition

Fellini parle aussi régulièrement de Picasso dans ses entretiens. Pas d’une peinture ou d’une période en particulier, mais de l’œuvre en général, de la matrice picassienne, de ce qui est au tréfonds de l’artiste, et du personnage Picasso. C’est assez récurrent.

Sommes-nous certains que Fellini et Picasso ne se sont jamais rencontrés ?

Fellini et Picasso se sont croisés plusieurs fois en rêve, mais seulement deux fois dans la réalité, en 1957 et en 1961, à l’occasion de deux festivals de Cannes.

En 57, Fellini est sur la Croisette pour présenter Les Nuits de Cabiria, son épouse Giulietta Masina obtient le Prix d’interprétation féminine, et lors d’une soirée, en compagnie de Simenon, Fellini se trouve non loin de Picasso, que Simenon tient absolument à lui présenter. Malheureusement, à ce moment-là, Picasso est happé par une foule de journalistes et de paparazzi, et Fellini ne peut pas l’atteindre. Puis en 61, un an après avoir remporté la Palme d’or avec La Dolce vita, Fellini monte les marches pour l’ouverture du festival, en simple invité. Suivi quelques minutes plus tard par Picasso.

Ce sont les deux seuls événements que j’ai pu retrouver où l’un et l’autre se retrouvent dans un même lieu, au même moment.

Sur quels thèmes se sont-ils finalement retrouvés et croisés ?

Le grand thème, c’est la Femme. Il y a une formule de Fellini, le “Continent-Femme”, que nous reprenons dans l’exposition, et qu’il invente à l’occasion de 8 ½, notamment pour évoquer la séquence du harem, où l’on voit tous ces visages de femmes, d’origines et de physionomies différentes. Cette scène, c’est le fantasme masculin absolu, un homme avec toutes les femmes possibles autour de lui, l’épouse, la mère, la maîtresse, des femmes croisées, des passantes, des figurantes. L’œuvre de Picasso est elle aussi nourrie de visages féminins, de modèles, de muses, de compagnes, Olga Khokhlova, Marie-Thérèse Walter, Françoise Gilot, Dora Maar, Jacqueline Roque et bien d’autres… La femme, c’est le point de convergence. C’est la déesse antique, c’est une Ménade et Vénus, c’est Anita Ekberg et Claudia Cardinale. Ce sont les écuyères, les danseuses, les trapézistes. Autant de figures que l’on retrouve dans toutes les salles de l’exposition.

Et puis il y a le cirque. Fellini comme Picasso le fréquentaient, et tous deux avaient une grande admiration pour leurs artistes. Les clowns, les dompteurs, les acrobates, tout cet univers, cette vie-là, cette vie de bohème, ce monde forain que l’on retrouve aussi bien chez Fellini (La Strada, Les Clowns…) que chez Picasso (les différentes gravures, très belles, issues de la série des 347).

Et enfin, l’Antiquité. Fellini comme Picasso ne l’envisagent jamais comme une période figée de l’Histoire, mais s’en servent pour parler de nous. Chez l’un comme chez l’autre, l’Antiquité est un prétexte. Pour évoquer les pulsions, émotions et désirs ressentis par l’Homme.

Scenographie De Lexposition Quand Fellini Revait De Picasso

Dans les œuvres respectives de ces deux artistes, il y a quelque chose de joyeux, d’exubérant, de festif. Est-ce que cet esprit traverse l’exposition ?

Je l’espère bien. Déjà avec des choix forts de scénographie, comme ce magnifique chapiteau de lumières et de guirlandes s’élançant vers le ciel, qui est au cœur de la visite. Avec aussi la place centrale consacrée aux masques, aux clowns, à la pantomime et la Commedia dell’arte, tout cet esprit théâtral et festif, exubérant, et burlesque. Il y a un véritable sentiment de vie et de spectacle dans l’exposition, que l’on perçoit aussi à travers la musique de Nino Rota, qui accueille le visiteur dès l’entrée du parcours, et que l’on retrouve au fil des nombreux et formidables montages d’extraits qui émaillent la visite.

Et puis il y a les couleurs, les couleurs des films de Fellini, des peintures de Picasso. C’est toute la démonstration de la dernière salle, dire que si Picasso s’est un temps rêvé cinéaste, Fellini était aussi un peintre du cinéma.

Tous les deux ont su, tout au long de leur vie, se mettre en scène, se faire photographier, dessiner, filmer… Un art consommé de la représentation, que l’on retrouve dans l’exposition.

Oui, complètement. À la fin du parcours, on a un très bel espace qui montre Fellini et Picasso dans des attitudes comparables, avec des poses parfois étonnantes. Fellini qui mange un plat de spaghettis, Picasso qui dévore un poisson. Les deux au travail, Fellini sur son fauteuil de réalisateur, Picasso sur celui de Clouzot. Ou encore Picasso en train de peindre, tandis que Fellini retouche au pinceau un détail de décor… Autant d’inversions, de collusions étonnantes auxquelles le public ne s’attend pas forcément. Ces tirages sont dûs à de grands photographes, André Villers, Edward Quinn, Duncan, qui ont fréquenté et Picasso, et Fellini.

Scenographie De Lexposition Quand Fellini Revait De Picasso Photographies

Quelques incontournables dans l’exposition ?

Ce qui plaira au public, assez inédit parce que jamais montré, jamais sorti des collections de la Cinémathèque, ce sont les costumes et les masques du Satyricon. Il y a vraiment une mise en majesté de ces pièces, qui sont de véritables œuvres d’art, et qui à ce titre côtoient des Picasso éblouissants, tels La Femme Enceinte - un bronze très expressif et primitif, un peu à l’écart, qui inaugure le parcours sur les femmes.

Il y a une petite vitrine assez extraordinaire, qui rassemble à la fois un objet très fantaisiste lié au Satyricon de Fellini et des Picasso, une casserole priapique, réalisée par Danilo Donati, qui côtoie des sculptures de Picasso et un taureau de l’Iran antique ayant appartenu à Picasso. C’est un parti pris complètement assumé, cette confusion de genres un peu “bordélique”, des matériaux différents, des provenances différentes, des univers différents, mais qui se rassemblent sous le thème commun de la masculinité, du rapport à la femme. C’est le duel homme/femme mis sous cloche…

J’ai un faible pour la pièce centrale de l’exposition aussi, autour du cirque. Il se passe quelque chose autour du cirque chez les deux artistes, quelque chose de très festif, d’amusant et d’amusé. On y a rassemblé des pièces felliniennes et de très belles gravures de Picasso. Enfin, un peu plus loin, dans la section liée aux femmes, il y a les extraordinaires variations autour des Femmes d'Alger d'après Delacroix, et la série intitulée La Maison Tellier, qui est une relecture picassienne, pleine d'humour et de vie, du roman de Maupassant. Ces oeuvres sont assez peu connues et de fait, plutôt inédites.

En tant que commissaire, et puisque vous avez exploré l'œuvre de ces deux génies, lequel, de Fellini ou de Picasso, serait votre propre « démiurge » ?

Si je dois l’avouer quelque part, c’est peut-être ici... Je me sens extrêmement attachée à Fellini, j’ai pour lui une forme d’admiration qu’on pourrait rapprocher de celle qu’avait Fellini pour Picasso. Il y a quelque chose dans son œuvre qui m’émeut, qui m’habite, et sur quoi je reviens constamment. C’est de l’ordre de la déclaration amoureuse.


Exposition "Quand Fellini rêvait de Picasso"

Du 4 avril au 28 juillet 2019


Audrey Norcia est historienne d'art, spécialiste des relations entre l'Antiquité et l'art contemporain. Sa thèse, Ruines, rebuts et traces (à paraître en 2019, aux Presses du réel) convoque ces deux grands génies que sont Fellini et Picasso dans leur rapport aux civilisations et rites archaïques méditerranéens. Elle a signé plusieurs textes sur le Maître de la peinture moderne et réalisé au Museo Picasso de Málaga l'exposition « Y Fellini soñó con Picasso ». Elle est commissaire de l'exposition « Quand Fellini rêvait de Picasso », présentée à la Cinémathèque française.