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Agnès et ses « boni »

Samuel Petit - 15 janvier 2019

Le coffret DVD intégral (de 1954 à 2012) Tout(e) Varda de l’œuvre d’Agnès Varda est à l’image de la cinéaste. Elle en a supervisé la conception, notamment les bonus, qu’elle nomme malicieusement « boni ». À rebours des sempiternels « making of » hagiographiques et autres vidéos promotionnelles typiques, sont proposés ici des suppléments s’inscrivant dans la continuité de l’œuvre, quand ils n’en font tout simplement pas partie.

Tract « Sans toit ni loi »

Tract « Sans toit ni loi »

Indépendance et liberté

Atypique, frondeuse, franc-tireuse, éprise de liberté, généreuse, Varda pratique un cinéma qui lui ressemble. En 1954, dès la réalisation de son premier long métrage, La Pointe Courte, elle crée Tamaris films, afin de produire ses projets et d’être libre sur le plan artistique. La société va évoluer et racheter progressivement tous les films de la cinéaste qui ne lui appartiennent pas, et pour lesquels elle a dû faire appel à un financement plus classique (Cléo de 5 à 7, Le Bonheur). À partir de 1975, la société est rebaptisée Ciné-Tamaris et se lance dans la distribution de ses films et de ceux de Jacques Demy. Depuis quelques années, elle s’occupe de leur édition vidéo, et c’est avec l’aide d’Arte Éditions qu’elle réalise ce coffret.

Une intégrale et des inédits

Cette édition « complétiste » n’oublie rien : 20 longs métrages, 16 courts, des inédits et raretés, une myriade de boni, des inachevés, des films cachés et autres surprises…ainsi que la recette du gratin de blettes d’Agnès ! On y trouve également un livret de plus d’une centaine de pages, émaillé de textes de la cinéaste égrenant, toujours avec franchise, ses souvenirs, des anecdotes de tournages, des précisions sur le contexte de fabrication des films, des photos, affiches, scénarios, bref, une sorte d’album souvenir à feuilleter, toujours instructif et pertinent, teinté parfois de mélancolie mais jamais nostalgique. La cinéaste parle et vit au présent. Telle une édition complète de la Pléiade rédigée par son auteur même, Varda conçoit tous les suppléments autour des films, leur offrant un écrin unique, révélant ses secrets de fabrication, ses doutes, ses fulgurances.

Chemins de traverse

À travers ses boni, Varda « essaie de faire comprendre son travail, sa réflexion, ses choix », invitant le spectateur à s’interroger sur le processus créatif dans une démarche simple, directe, et artisanale. « Je me suis dit que le bonus prolongeait vraiment le film ». En créant ainsi de nouvelles passerelles entre les films, elle les fait dialoguer, et permet de déplacer le point de vue du spectateur,parfois même de lui faire découvrir des recoins insoupçonnés.
Tout(e) Varda (Coffret DVD intégral de l'œuvre d'Agnès Varda)
« Pour moi, un bonus est un travail en soi, des vrais courts métrages où je revisite les films que j’ai faits, les lieux, les personnes. » Ces suppléments s’articulent de différentes manières :
Pour le DVD des Glaneurs et la glaneuse (2000), elle réalise un film d’une heure, Deux ans après (64 min) où elle revient sur les lieux de tournage, voir ce que sont devenus les glaneurs : « je me suis posé la question de l’« après » que tous les documentaristes se posent. J’ai eu envie de retrouver les gens que j’avais filmés, je leur devais bien cela. Certains allaient mieux, certains étaient mal. » Plus qu’un état des lieux, cette suite est une nouvelle œuvre en soi.
Dans le DVD de Sans toit ni loi (1985), Varda prend le temps d’expliquer le choix d’une prise, plutôt qu’une autre, lors d’une séquence déterminante où le personnage principal, désespéré, chute dans un fossé : « Sandrine Bonnaire, qui avait à l’époque dix-sept ans et demi, tombe avec une telle brutalité qu’elle m’avait arraché les larmes. La différence entre les deux prises dans Sans toit ni loi est à peine perceptible. J’ai choisi la prise où elle a les bras écartés et, pendant un instant, on a l’impression qu’elle vole. »
En expliquant ses choix, Varda invite le spectateur à se retrouver au cœur des enjeux éthiques et esthétiques de son œuvre.

Du spectateur au regardeur

Surprenants, inattendus, drôles, instructifs, ses petits films, dans la précision du regard et des gestes, font indiscutablement partie intégrante de l’œuvre de la cinéaste. À partir des années 2000, Varda travaille sur des installations pour des musées d’art contemporain. Selon elle, il s’agit d’« une autre façon de montrer les images et les sons, un autre dispositif quant au rapport entre l’artiste et le regardeur. Le mot " regardeur " dans ce cas-là, me semble plus juste que " spectateur ". »

Ce médium apporte des expériences différentes du cinéma, en brisant notamment la continuité narrative traditionnelle, afin de laisser au public la possibilité d’écouter ou pas, de se déplacer, de revenir, bref de s’approprier intimement l’œuvre, et ce dans des espaces gratuits qui permettent une plus grande liberté de mouvement.

Ses boni, dans cette volonté de la cinéaste nourrie de l’expérience de l’art contemporain, d’interagir avec le public, semblent guidés par la même générosité : la possibilité de nouer un rapport plus intime aux films, faire participer le spectateur et/ou le « regardeur » au processus créatif, l’inviter à déambuler au gré de ses humeurs et de ses envies, et lui permettre d’emprunter des chemins de traverse, afin d’explorer en toute liberté l’œuvre, s’il le souhaite.

Documents consultables à la bibliothèque :

  • Coffret DVD, Tout(e) Varda, Ciné-tamaris, Arte vidéo.

  • Varda par Agnès, Cahiers du cinéma, Paris, 1994.


Samuel Petit est médiathécaire à la Cinémathèque française.