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La Nouvelle Vague tchèque, mode d'emploi

Delphine Simon-Marsaud - 28 novembre 2018

Tchécoslovaquie, début des années 60. En réaction à la médiocrité des films du réalisme socialiste et encouragés par le dégel soviétique, une génération de jeunes cinéastes diplômés de l’Académie du film de Prague – la FAMU – entend bien défendre l’expression personnelle, alliant recherche esthétique et regard critique de la société. Ils s’appellent Jiří Menzel, Věra Chytilová, Jan Němec, Jaromil Jireš, Ivan Passer ou Miloš Forman, et pendant une petite décennie, ils vont offrir au cinéma tchèque un petit miracle, la plus belle des embellies, une parenthèse qui se refermera avec l’écrasement du Printemps de Prague en 1968. Introduction à la Nouvelle Vague tchèque en quatre films.

 


Trains étroitement surveillés (Jiří Menzel, 1965)

Pour son premier long métrage, Jiří Menzel adapte le roman d’un des plus grands écrivains tchèques, Bohumil Hrabal, dont les œuvres dérangent le régime et charment la génération montante du cinéma. Menzel frappe fort pour son premier coup – Oscar du meilleur film étranger –, avec l’histoire du jeune Miloš en apprentissage pour devenir sous-chef de gare, mais aussi pour devenir un homme, et même un héros. Sur fond de deuxième guerre mondiale, l’histoire intime rejoint la grande Histoire. Le cinéaste met le sexe et la guerre au même niveau, et dans la petite gare paisible qui vit au rythme des trains qui passent, chacun semble se réconforter comme il peut. Colombophilie, jeux érotiques et résistance, des situations souvent tragiques gonflées de poésie et d’humour mélancolique. L’enchaînement de plans simples très courts rappellent l’influence du cinéma muet. On pense à Chaplin, mais aussi au jeune Polanski avec son air timide et gauche. Avec Trains étroitement surveillés, Jiří Menzel devient le chef de file du cinéma tchèque aux côtés de Miloš Forman.


Les Amours d’une blonde (Miloš Forman, 1965)

Si les deux premiers films de Miloš Forman – Konkurs et L’As de pique (1963) – se font l’écho de la vague d’espoir qui envahit la Tchécoslovaquie, Les Amours d’une blonde annonce déjà un cruel désenchantement. Andula est une jeune ouvrière qui rêve au prince charmant. Au bal organisé près de son usine à chaussures, elle croit le rencontrer, mais perd rapidement ses illusions. Pour son conte de fée désespéré mais rempli d’humour, Forman mêle acteurs professionnels et non-professionnels. Sa caméra traîne partout, s’arrête longuement sur les visages, les corps. Par manque d’argent, on tourne vite, créant « une sorte d’anarchie générale » mais bénéfique, que le cinéaste entretient dans le but d’accroître l’authenticité des scènes. Sentiment d’étouffement, vies tristes, absence de perspectives, enfermement. En fin observateur de la société tchèque du milieu des années 60, Forman semble annoncer le drame à venir.


La Fête et les invités (Jan Němec, 1966)

Ses démêlés avec les autorités ont valu à Jan Němec le surnom « d’enfant terrible du cinéma tchèque ». Son deuxième long métrage est une fable allégorique aux accents surréalistes kafkaïens, mettant en scène un groupe d’hommes et de femmes, citadins bourgeois, qui s’adonnent à une partie de campagne, un déjeuner sur l’herbe, tout droit sortis d’un film de Jean Renoir. Sur le chemin qui les mènent à une fête champêtre, ils sont arrêtés et soumis à un interrogatoire. L’hôte mystérieux les sort de cette situation et les invite à prendre place dans un somptueux banquet. Mais la fuite d’un invité va déclencher colère et chasse à l’homme. Le message à peine caché derrière le motif onirique de La Fête et les invités ne parvient pas à échapper à la censure. Le film est interdit, privé de festivals de Venise et de Cannes, son auteur blacklisté. Si Němec est moins connu que ses compagnons de la Nouvelle Vague, il n’en reste pas moins une figure majeure du mouvement et le réalisateur d’un manifeste d’une grande force, un tableau à la fois drôle et effrayant, une œuvre phare sublime.


Les Petites Marguerites (Věra Chytilová, 1966)

« Qu’est-ce que j’peux faire, j’sais pas quoi faire » clamait Anna Karina dans Pierrot le fou en 1965. L’année suivante, sous l’influence de Godard, Věra Chytilová filme deux filles désœuvrées, dégoûtées par leur univers sclérosé, prêtes à tout pour « inventer une vie pire encore ». Impertinentes, dépravées, boudeuses ou hilares, elles mettent un beau bordel partout où elles passent. Un hymne à l’anti-conformisme, à la déconstruction, que la cinéaste manie jusque dans la forme de sa réalisation : fractionnement, filtres colorés, floutage, montage expérimental. Entre délire hippie, cinéma burlesque et manifeste féministe, Les Petites Marguerites, film dédié « à tous ceux qui ne s’indignent que de la salade piétinée », sera censuré officiellement pour ses scènes d’orgies et de gaspillages culinaires (aux allures de Grande Bouffe réalisé par Ferreri sept ans plus tard), augurant la mort de la Nouvelle Vague tchèque, peu de temps après, avec l’invasion des chars soviétiques qui sonneront le glas des espoirs du Printemps de Prague.


Delphine Simon-Marsaud est chargée de production web à la Cinémathèque française.