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Les faux suisses de Christian Bouche-Villeneuve, aka Chris Marker

Xavier Jamet - 2 juillet 2018

Après quelques mois passés à Vichy par obligation familiale (son père est un banquier lié à l’administration pétainiste), Christian Bouche-Villeneuve rejoint Paris, puis Lyon de manière plus épisodique. Acteur de la scène littéraire de l’époque, intime de nombreux hommes de lettres qui ont rejoint les rangs de la Résistance, le (très) jeune homme se rapproche d’Alliance, l’un des plus importants réseaux de l’armée des ombres. Nous sommes en 1943. Bouche-Villeneuve a 22 ans, il ne se fait pas encore appeler Chris Marker, et il va être le héros d’une incroyable histoire.

Mai 1943, donc. Christian Bouche-Villeneuve quitte clandestinement la France pour la Suisse voisine. À peine la frontière traversée, le jeune étudiant est arrêté et interné avec d’autres réfugiés - dont, hasard incroyable, Davos Bou-Hanich, futur acteur de La Jetée, que Marker réalisera 19 ans plus tard. Soupçonné d’accointances communistes, le jeune homme est placé sous surveillance et recueilli à son domicile par le docteur Jean Mayor, qui inspirera à Christian/Chris un de ses multiples pseudonymes : Chris Mayor. Rebelle et insoumis, Bouche-Villeneuve est envoyé quelques mois plus tard en camp disciplinaire, dans le Valais puis au camp de La Morge. Rapidement libéré grâce à l’entregent du Docteur Mayor, il décide de quitter la Suisse pour rejoindre les FTP en Haute-Savoie. Mais la situation est extrêmement tendue : sur les conseils des maquisards, il rebrousse chemin et retourne à nouveau en Suisse, clandestinement.

Sans le sou, et malgré l’interdiction de travailler, Bouche-Villeneuve se met en tête de vendre des articles à la presse locale. Il décide de mettre en scène un faux reportage photographique montrant l’exécution d’un milicien par des résistants. Avec l’aide de la fratrie Mayor, mais aussi de Bou-Hanich, Bouche-Villeneuve rédige alors un faux, illustré de neuf clichés truqués dans lequel lui-même joue le chef du maquis armé d’un pistolet.

Dénoncé quelques mois plus tard, Bouche-Villeneuve est incarcéré, et les photos saisies au domicile du docteur Mayor. Ces documents intriguent. L’auteur a-t-il vraiment assisté à un meurtre ? Et si oui, pourquoi n’a-t-il rien dit ? Le futur metteur en scène passe 24 jours en prison, et subit trois interrogatoires. Uniquement condamné pour le passage clandestin de la frontière, il est finalement libéré grâce au travail de son avocat et à l’influence du docteur Mayor, qui déclare à la justice suisse : “Bouche est un artiste, un poète, un musicien, un dessinateur, d’une sensibilité exquise et plein de délicatesse. Je l’aime beaucoup et le considère comme un fils.” Bien qu’assigné à résidence, Bouche-Villeneuve échappe une nouvelle fois à la vigilance des autorités et retourne une bonne fois pour toutes en France.

Témoins de cet étonnant incident, neuf photographies et plusieurs procès-verbaux, précieusement conservés aux Archives fédérales suisses. Les balbutiements frondeurs d’une carrière de théoricien, qui aura passé sa vie à réfléchir sur l’authenticité des images et la véracité indécise des représentations.

Acte d'accusation de Christian Bouche-Villeneuve


Xavier Jamet est responsable web à la Cinémathèque française depuis 2007. Il est co-fondateur du site DVDClassik et collabore au magazine Soap.