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Le fonds Romain Goupil : genèse d'un cinéaste engagé

Magali Gaudin - 14 mai 2018

Romain Goupil fait partie de ces réalisateurs pour qui le cinéma ne peut se résumer à la fiction. Devant les caméras, il n’hésite pas à exposer son regard sur le monde, ses opinions politiques, ses réactions face aux conflits, attentats et autres sujets polémiques. Et c’est avec autant de conviction et d’engagement que, derrière la caméra, il filme, décrit, raconte.

Le fonds Romain Goupil conservé à la Cinémathèque française est cédé par le réalisateur en 2008. Il se compose de 265 dossiers qui rendent compte de ses projets de films, de son travail en tant qu’assistant réalisateur puis réalisateur. En parcourant ces dossiers, on découvre les notes personnelles et projets qui portent en eux la trame des films à venir, notamment de son premier long métrage, Mourir à trente ans.

Les prémices d’un cinéma politisé

En 1965, Goupil a 14 ans. Son indignation face au régime gaulliste et à ce qu’il nomme « l’oppression capitaliste », sa colère face à la guerre qui fait rage au Viêtnam, éveillent une conscience politique qui le poussera à s’engager.

Parler de Romain Goupil, explorer son cinéma, ne peut se faire sans aborder l’idéal révolutionnaire et l’activité militante qui l’animent à cette époque. En 1966, il intègre la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) et y fait la rencontre de Michel Recanati. Ensemble, ils créent Les Comités Viêtnam et recrutent des militants.

En 1967, Goupil participe à un concours pour aller filmer une ville d’Europe. Il part pour l’Espagne et réalise un premier court-métrage, Ibizarre. D’abord sélectionné, le film sera finalement déprogrammé par l’ORTF puis censuré, car jugé trop engagé politiquement avec un slogan clair « Non au fascisme ». Dans le même temps, il travaille sur un autre court-métrage, L’Exclu, suivi d’un entretien de Gainsbourg au sujet du Viêtnam. Jugé trop polémique, le film est lui aussi interdit et même détruit, effacé de son support vidéo. Cette expérience de double censure due à ses opinions politiques, rebute le jeune militant autant que le jeune cinéaste.

Par ailleurs, meneur d’une grève et considéré comme agitateur, Goupil passe en Conseil de discipline en 1968 et est exclu de son lycée. Suite à cet événement, il participe à la création des Comités d’Actions Lycéens (CAL), dont il est le leader et qui seront à la pointe de la révolte étudiante quelques mois plus tard, en mai 1968. La mobilisation des étudiants aboutit à sa réintégration dans un autre lycée. Le proviseur de son nouvel établissement lui fait alors jurer de ne plus faire de politique, ce à quoi Goupil répond « Oui, mais… ».

Projet « Oui mai » ou l’histoire de la révolte d’un jeune lycéen

Cette formule, utilisée par Goupil pour répondre aux exigences de son proviseur, se retrouve aujourd’hui dans les archives du cinéaste, dans un ensemble de dossiers intitulés Projet « Oui mai ». C’est dans ces dossiers, datés de 1967 à 1973, entre notes personnelles, repères chronologiques sur les évènements marquants de l’époque, idées scénaristiques et tapuscrits, qu’apparaît le personnage de Blaise, lycéen un brin contestataire.

Le projet « Oui mai », c’est aussi le titre de ce film inabouti qui deviendra ensuite De la Révolte à la Révolution. Goupil pense à Recanati pour interpréter le personnage de Blaise. Recanati refuse d’endosser le rôle mais accepte d’aider son compagnon dans sa réflexion autour du film. Le père de Goupil filme les séances de travail et quelques scènes du film. Fidèle dans ses amitiés comme dans son engagement, Goupil introduit également ses amis d’enfance, Coyotte et Baptiste. Le manque d’argent, la situation politique qui exige la présence militante de Goupil et de Recanati sur le terrain, et les problèmes qui s’accumulent auront raison du projet.

Après cette expérience, il ne s’agit plus pour Goupil d’aborder la politique à travers une histoire. Il filme Recanati dans ses débats, ses allocutions. Pour lui, il ne s’agit plus d’être des « cinéastes mais des illustrateurs » (propos de Romain Goupil extraits du film Mourir à 30 ans).

Le fonds Goupil : des archives personnelles aux archives de films

Le fonds est constitué de notes personnelles, repères d’actualités (articles découpés concernant le Viêtnam, la révolution d’Octobre ou autres sujets polémiques), références littéraires, citations tirées de discours de Trotski ou Staline. Très tôt, Goupil recense sous forme de calendriers les évènements politiques ou artistiques qui lui semblent importants, les éléments de réflexion qui peuvent l’inspirer, le questionner.
Extrait de "Ma Vie" de Trotsky, sélectionné par Goupil

Il tient une sorte de journal de bord dans lequel les idées scénaristiques côtoient les comptes rendus de meeting. Le fonds oscille en permanence entre « fiction » et réalité, la fiction de Goupil, qui n’en est pas vraiment une, étant définitivement inscrite dans cette réalité du quotidien à laquelle il participe de manière active. Ainsi on voit, comme déjà dit, le personnage de Blaise pour De La Révolte à la Révolution apparaître au milieu de documents relatant les faits de mai 68… personnage ou camarade ? La frontière est ténue.

Entre 1967 et 1977, l’écriture évolue, elle se fait plus ordonnée, plus méthodique. Goupil s’affirme de plus en plus dans un statut de réalisateur engagé. En parallèle il devient assistant réalisateur pour de grands noms comme Chantal Akerman, Roman Polanski ou Jean-Luc Godard, se familiarisant avec la caméra, les plateaux, la méthode de fabrication d’un film. Les prises de notes et les travaux préparatoires pour des projets non aboutis portent en ADN les films à venir, ce dont témoignent les archives.

« Mourir a 30 ans » : symbole d’une génération ?

En 1982, Goupil réalise son premier long-métrage, Mourir à 30 ans, sous la forme d’un documentaire qui le révèle au festival de Cannes.

Mourir à 30 ans, c’est l’histoire de cette période militante entre 1968 et 1974, c’est son histoire, mais c’est surtout celle de Recanati, l’adolescent révolté devenu révolutionnaire professionnel, Michel, l’ami désillusionné qui se suicide le 23 mars 1978. Ce suicide sert de déclencheur au film.

Le film se termine sur la lecture par Goupil d’une lettre poignante que Recanati lui écrit à peine 3 ans avant sa mort, dans laquelle il lui fait part de son malaise à vivre, à rire, à se laisser aller, cause d’une souffrance réelle.
Extrait du brouillon original de la lettre de Recanati à Goupil

Composé d’extraits des films réalisés par Goupil encore adolescent, des épreuves filmées par son père lors du tournage non abouti de De la Révolte à la Révolution, de documents intimes s’intercalant aux images d’archive, Mourir à 30 ans est au départ un film « personnel ». Il n’a pas pour ambition de devenir le film symbole d’une génération, et c’est pourtant ainsi qu’il sera perçu… un portrait intime qui devient le portrait de la jeunesse revendicatrice, insoumise et pleine d’espoir de mai 68.

Des années plus tard, en 2011, lors d’un entretien avec Jean-Christophe Berjon à l’occasion des 50 ans de la Semaine de la Critique, Goupil revient sur cette expérience : « Il faut que ce film existe pour que mon copain survive à cette mort, à ce suicide […] donc ma seule préoccupation une fois le film terminé est de le montrer à sa mère et à son frère »

Mais le destin, ou les personnalités en vogue dans le milieu du cinéma, en décident autrement. Un émminent critique de l’époque, Robert Chazal, voit le film et se prend d’amour pour lui. Il le montre lors d’une projection privée à d’autres critiques et le film est alors présenté au festival de Cannes où il obtient le prix de la Caméra d’or. Mourir à 30 ans devient « le film à voir ».


Documents consultables à la Bibliothèque du film

Fonds Romain Goupil

Dossiers utilisées pour le présent article : GOUPIL B10, GOUPIL B11, GOUPIL B17 et GOUPIL B18

Ouvrages

Bernard Lefort, Romain Goupil : Entretiens avec Bernard Lefort, Punctum, 2005.

Sébastien Layerle, Caméras en lutte en mai 68 : « Par ailleurs le cinéma est une arme… », Paris, Nouveau Monde éditions, 2008.

Romain Goupil, La défaite dépasse toutes nos espérances, Plon, 2006.

Articles de périodiques sélectionnés autour de « Mourir à trente ans »

Alain Philippon, « Celui qui avait un père… », Cahiers du cinéma, n°338, juillet-août 1982.

Lucien Logette, « Le pouvoir à 15 ans, un film à la première personne », suivi de « Entretien avec Romain Goupil » (propos recueillis par A. Tournès), Jeune Cinéma, n°144, juillet-août 1982.

« Tout sauf du cinéma militant… » (propos recueillis par Danièle Parra), La Revue du cinéma – Image et son, n°374, juillet-août 1982.


Magali Gaudin est médiathécaire à la Cinémathèque française.