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Revue de presse du « Joli mai » (Chris Marker et Pierre Lhomme, 1962)

Véronique Doduik - 29 mars 2018

Mai 1962. Chris Marker et son opérateur Pierre Lhomme partent avec leur caméra interviewer des Parisiens. Ils ne rencontrent pas de personnages connus, mais des gens comme ceux que nous croisons chaque jour dans la rue, le métro, au café. Ils sont de tous les milieux, de tous les âges, de tous les quartiers. Au fil d’entretiens informels, ils abordent des thèmes les plus variés, le bonheur, le travail, les loisirs, la politique, l’argent, le racisme. Le film est tourné en noir et blanc avec un dispositif technique discret (caméra légère et prise de son synchrone). À partir des 55 heures de rushes, Chris Marker monte une version de 2h45 qui est présentée sur les écrans français le 3 mai 1963. Le mois de mai en question, c’est celui de 1962. La France, qui vient de signer les Accords d’Évian mettant fin à la guerre d’Algérie, retrouve la paix après une longue période de conflits débutée en 1946 avec la Guerre d’Indochine. Une question sert de leitmotiv au film : « qu’avez-vous retenu d’important pendant ce mois de mai 62 ? ».

Le Joli Mai (Chris Marker et Pierre Lhomme, 1962)

Le Joli Mai (Chris Marker et Pierre Lhomme, 1962)

Cinéma-vérité

La plupart des critiques s’accordent pour rattacher Le Joli mai au « cinéma-vérité », un genre nouveau initié en France par Jean Rouch et Edgar Morin, et inscrivent le film dans la filiation directe de leur Chronique d’un été, tourné à Paris en 1960. Comme eux, Chris Marker et Pierre Lhomme utilisent un matériel de tournage léger, qui se fait oublier, pour recueillir une parole spontanée. Georges Sadoul (Les Lettres françaises) parle d’une « caméra vivante » qui peut filmer dans toutes les conditions et cherche à saisir au plus près la réalité. « Les interviews doivent aussi la vie au fait qu’on ne voit jamais l’enquêteur, on entend seulement sa voix », précise Arts. « Pas de question-type, pas de schéma imposé, une libre conversation qui avance au hasard, bien que la patiente obstination de l’enquêteur réussisse le plus souvent à ramener l’interlocuteur à essentiel », observe Image et son. « On trouve toujours chez Marker cette espèce de découverte de l’humain, des personnages vrais, un cinéma en contact avec la vie de tous les jours » constate L’Humanité. Dans ce « ciné-reportage », le duo que forment Marker et sa caméra tient « organiquement plutôt du centaure » pour le magazine Arts, qui ajoute : « leur entente est souvent miraculeuse, comme si la caméra était branchée directement sur le système nerveux et sensoriel de son maître ».

Le portrait psychologique d’une époque

Voici donc Paris en mai 1962. « Les derniers sursauts du conflit algérien et la réadaptation des Français à une vie sans guerre, où la préoccupation numéro un devient le bien-être, le bonheur sans autre forme de procès », commente Les Cahiers du cinéma. « Les fleurs, les feuilles, l’amour, les menus plaisirs et l’odeur de l’herbe. Mais sous son titre allègre qui sent bon le muguet, Le Joli mai parle aussi des problèmes sociaux, des grèves dans les usines, de la condition ouvrière, du procès Salan et de l’O.A.S. », précise Le Monde. Tous les milieux sociaux sont représentés. « Les héros du film, c’est vous, moi, votre tailleur, votre voisine, un passant anonyme, la mère de famille d’Aubervilliers, l’architecte des HLM, le bougnat de la « Mouff », écrit L’Humanité. Et « ce qui s’exprime par leur bouche, c’est leur vérité, une vérité partielle, partiale » (Cinéma), c’est « un moment de la vie de ces Français tels qu’ils sont avec leurs préoccupations quotidiennes, leurs petits et leurs grands problèmes, leur manière d’être, de penser ou de ne pas penser » (Libération). « Marker traque l’avouable, c’est-à-dire ce que des passants dans la rue ou des individus chez eux acceptent de dire sur eux-mêmes, sur la vie, sur l’avenir. La somme de ces interrogatoires propose une analyse spectrale de Paris à un moment donné de son histoire, et, à travers Paris, de la France, de cette civilisation blanche occidentale dont la France et Paris se veulent la représentation la plus achevée », ironise Jean-Louis Bory dans Arts.

De vrais personnages

Si le film est construit autour de quelques figures clés, « jamais les personnages ne sont choisis parce qu’ils sont typiques, dans ce film qui n’est pas une démonstration, mais une approche » souligne Image et son, qui ajoute : « le cinéma direct leur permet de conserver leur personnalité et leur spontanéité ». On rencontre ainsi un vendeur de confection pour ne vit « que pour le pognon », un couple d’amoureux indifférent au monde extérieur, mais aussi, comme le remarque Le Canard enchaîné, « des hommes avec de vrais problèmes : cet ancien prêtre-ouvrier devenu militant syndicaliste, trouvant plus urgent de changer la condition de l’ouvrier que de prouver l’existence de Dieu. Ou des représentants de peuples neufs, porteurs de valeurs nouvelles, peut-être régénératrices : un Noir, étudiant en sociologie, ou un jeune ouvrier algérien, qui nous parlent de leurs difficultés et de leurs espoirs ». Jean-Louis Bory en convient dans Arts, « Marker nous montre des gens qui vivent libres et d’autres qui sont prisonniers à l’intérieur d’eux-mêmes ». « À nous de nous y retrouver, à nous de reconnaître dans cette galerie de portraits les lignes de force d’une réflexion », conclut Image et son.

L’illusion de l’objectivité

Cependant, certains journalistes contestent à ce « cinéma-vérité » la capacité de rendre compte du réel dans sa complexité. Françoise Giroud (L’Express) critique sévèrement ce dispositif « reposant sur l’enregistrement réel de ce qui s’est passé, mais qui ne saurait remplacer l’œuvre, la restitution composée de la vérité ». Elle poursuit : « si nous pouvions voir aujourd’hui des bandes filmées sur la révolte du Potemkine, elles seraient moins « vraies » que le film d’Eisenstein ». Jean Rochereau (La Croix) s’indigne : « S’il ressort du film que 90% des Français se soucient comme d’une guigne, en mai 1962, du destin de l’Algérie ou de la paix du monde, est-ce pour autant la vérité ? ». Mais d’autres critiques défendent Le Joli mai comme une œuvre originale qui peut trouver sa justification en elle-même. Paris-Presse écrit : « à défaut d’un document d’une impartialité irréfutable, reste un essai brillant, intelligent, sincère et personnel, merveilleusement mis en page par un homme qui a des idées neuves sur le cinéma ». Positif partage ce point de vue : « Si le cinéma-vérité en soi n’existe pas, Le Joli mai existe, comme un film fait par des gens qui ont un point de vue sur la question qu’ils montrent, qui ne sont pas des enregistreurs, qui prennent parti, qui ordonnent leur film dans un certain sens. Et dans ce film tout imprégné d’un écrivain qui s’appelle Giraudoux, nous voyons un appel à changer le monde ».

Un film « markerien »

« Un exercice de cinéma-vérité ressemble beaucoup à un journal intime », écrit Georges Sadoul dans Les Lettres françaises. Comme lui, de nombreux critiques reconnaissent dans Le Joli mai un film profondément « markerien ». Pour Image et son, « on y retrouve les caractéristiques essentielles du cinéaste, mais renouvelées, épanouies ». « Derrière les visages multiples présentés par le film, il y a surtout l’irremplaçable présence de Marker », déclare Arts. Par le texte d’abord : « Ces documents multiples, Chris Marker les a liés les uns aux autres par la voix d’Yves Montand, en chanson, et à travers un commentaire élégant, subtil, parfois ironique, souvent émaillé de formules heureuses » (Le Monde). Par les images ensuite : Arts apprécie « la très belle ouverture du film sur les brumes matinales, et l’ahurissant final sur Paris en proie aux frénésies de la circulation ». Tandis que L’Humanité admire en Marker « ce cinéaste diabolique qui, entre deux pirouettes, sait vous plonger dans une insoutenable émotion : avoir enregistré un oiseau qui chantait place de la République au moment où nous étions tous là en train de pleurer aux obsèques des victimes de la police au métro Charonne le 8 février 1962, c’était une fulgurance. Il fallait un cinéaste et un poète pour l’entendre et enregistrer cet instant sublime ».

La caméra vivante de Pierre Lhomme

Filmer, c’est choisir. Les critiques soulignent le « remarquable travail de Pierre Lhomme, beaucoup plus qu’un cameraman » (Cinéma), et lui reconnaissent le statut de co-auteur du film que Marker lui avait attribué. « C’est Pierre Lhomme le responsable de la matière visuelle qui a donné au film sa beauté plastique » (Jeune cinéma). Positif parle de « la souplesse et la virtuosité de la prise de vue, du caractère effrontément passe-partout de la caméra ». Cinéma ajoute : « Pierre Lhomme montre à chaque instant son intelligence de la chose filmée, son intuition qui lui permet d’aller saisir l’image qui entrera en résonance avec les paroles, qui les confirmera ou les ridiculisera ». Pour Image et son, « sa caméra très mobile furète à la recherche de la chose sans importance qui va donner aux paroles authentiques une signification différente, un brin d’humour (une araignée qui se promène sur un veston), une nuance de moquerie (le chat coiffé d’un chapeau de haute couture par sa maîtresse), voire une pointe de cruauté ». La caméra sait aussi se fixer. Ainsi, « la caméra reste immobile, comme attentive, pendant l’entretien avec l’ancien prêtre-ouvrier. Elle ne quitte guère le visage ou les mains. C’est que le personnage a une réelle présence et parle avec une dignité qui mérite le respect », observe Image et son.

Une orchestration subtile

Sous son apparente spontanéité, notent les critiques, Le Joli mai est un film à la construction très subtile. « Loin de chercher simplement à aligner les faits, le cinéaste les compose en méandres aux caprices savants, en arabesques longuement méditées. Son apparente désinvolture s’appuie sur un art consommé du montage et du contrepoint entre des thèmes, des images, des mots », note Télérama. Pour Image et son, « les éléments pris sur le vif ne sont que des morceaux de réalité qu’il faut assembler, rapprocher, opposer, pour en faire jaillir la signification profonde ». Le montage est ici d’une importance capitale, il révèle un véritable auteur. C’est dans les rapports du son et de l’image que l’intervention de l’auteur est la plus visible, poursuit Image et son : du clin d’œil (la foule triste et fatiguée quand le Noir parle de « ceux qui nous ont vaincus ») à la réflexion pénétrante sur le caractère même de notre civilisation (sur le commentaire parlant des valeurs européennes opposées aux valeurs africaines, le film nous propose des images de la Foire de Paris) ». « Après l’ironie amère voici l’humour : les « improductifs » dont parle cet ingénieur-conseil, Marker nous les montre : ce sont Godard, Resnais, Rouch et Morin ! », écrit Cinéma.

Chris Marker, un cinéaste progressiste ?

Certains critiques apprécient le tableau que Le Joli mai dresse de la société française. Pour France-Observateur, « Chris Marker est un féroce dénicheur de bêtise et de lâcheté, au tableau de chasse affolant. À l’indifférence martienne des uns, il oppose l’horreur, l’indignation des autres. Et ce qui au départ pouvait sembler une promenade de Huron dans une capitale à l’heure des touristes devient le constat rageur d’un écartèlement national soudain fixé en termes aveuglants ». Cinéma écrit : « La vision de Chris Marker est celle d’un homme socialement et politiquement conscient, qui refuse le rôle intenable et prétentieux d’historien du présent pour nous présenter son carnet de route pendant un mois de sa vie en disant : « Voilà ce que j’ai vu ». Et si « le film ouvre toute grande une porte hermétiquement fermée, celle du mystère de l’apathie morale et politique des Français en 1962 » (Cinéma), « loin de ridiculiser l’homme, Chris Marker le décrit dans sa grandeur, avec ses faiblesses et ses erreurs (L’Humanité). Le Joli mai témoigne « de la sensibilité à fleur de peau d’un cinéaste progressiste qui trace, pour les hommes d’aujourd’hui et ceux de demain, la chronique vraie d’un moment de notre vie » (Arts). D’autres critiques s’opposent violemment à ce point de vue : Henry Chapier dans Combat juge « incompatible avec le respect humain la monstrueuse façon dont Marker nous montre ces « insectes », considérant que la caméra du cinéaste ne traque pas la vérité, mais le sordide, l’inavouable, la bêtise, et même la bête ». Le critique poursuit sa charge : « Sous prétexte de chercher à faire dire à des Français moyens ce qu’ils ont retenu d’important du mois de mai 1962, Chris Marker se livre à une série d’interviews qui nous prouvent ce que l’on savait : l’abrutissement généralisé d’une nation, et même d’une civilisation, mécanisée à l’extrême, mais incapable de profiter des bienfaits de la technologie. Il accuse finalement le cinéaste engagé qu’est Chris Marker de trahir ses convictions politiques : « Où est le courage de Marker ? Est-ce cela qu’on est en droit d’attendre d’une opposition « virulente » qui est celle de la gauche ? ». Le débat prend parfois un ton résolument accusateur. Les Cahiers du cinéma stigmatise « l’incapacité de Chris Marker d’entrer en contact avec le peuple », et en particulier avec « ceux qui ne sont pas (comme lui) des intellectuels ». La critique est virulente : « On ne le voit à aucun moment tenir compte de cette donnée élémentaire : ces gens sont autres. Ils n’ont la maîtrise ni des idées, ni du langage à quoi sont rompus ceux qui se sont frottés aux bistrots Rive Gauche, à la Sorbonne, aux peintres abstraits, aux critiques de cinéma, aux nouveaux romanciers, et aux penseurs des Temps Modernes et du Seuil. Il ne tient aucun compte des conditions dans lesquelles ils sont interrogés, ni du temps dont chacun a besoin pour s’exprimer ». Conclusion cinglante : « Le drame n’est pas que Marker les interroge en tant qu’intellectuel, mais qu’il manque à ce qui devrait être le premier devoir de l’intellectuel : la mise en jeu de sa qualité, de son privilège d’intellectuel ».

Le sens de l’Histoire

Hormis ces polémiques, une certaine unanimité se fait dans la presse pour dire que, militant ou non, Le Joli mai analyse le monde dans ce qu’il a d’absurde et en même temps de prometteur, et rend lucide le spectateur. « Chacune des personnes que l’on nous montre enclenche chez le spectateur un processus de réflexion dialectique. Les structures actuelles de la société sont absurdes et aliénantes, mais en dernière analyse, il dépend de nous de bien vouloir nous laisser aliéner », estime Cinéma. Pour Arts, « Chris Marker travaille à chaud. Avec le moins de recul possible. Marker s’intéresse plus à la vie qu’à l’Histoire. Plus exactement, il s’intéresse à la vie au moment où elle devient l’Histoire et où ce qui sera l’Histoire ne se démêle pas encore de ce qui n’est que le quotidien ». « Il y a dans Le Joli mai une vision dialectique de la réalité, une perspective, un sens de l’histoire et un appel à la conscience des hommes, une exigence de la prise de conscience, de la solidarité avec autrui. Et tout cela n’est pas abstrait : il y a une indication très nette des luttes qui se déroulent, et tout le film nous montre comment la lutte immédiate (indispensable) ne prend son sens que dans la perspective d’un développement de l’humanité », renchérit Positif. La clé de la vision de Marker est donnée par une des formules finales de son commentaire, déclare Cinéma : « la vérité n’est peut-être pas le but, elle est peut-être la route ». La vérité n’est pas, elle devient et c’est le rôle du cinéaste de nous montrer cette vérité en devenir ». Comme le relève le magazine Arts, Le Joli mai contient bien une « leçon de morale que le cinéaste adresse (la dédicace du film est explicite) to the happy many.


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.