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« La Brune et moi », film punk, film maudit

David Duez - 22 mars 2017

La Brune et moi (1979), mythique remake punk-rock du film La Blonde et moi, est projeté pour la première fois dans son format original depuis sa sortie en salle, le 24 avril 1981.

Un remake de « La Blonde et moi »

Sorti en 1981, La Brune et moi s'avance comme la version moderne de La Blonde et moi. Dans le film réalisé par Frank Tashlin en 1956, une pin-up peroxydée (Jayne Mansfield) aspire à devenir une vedette de rock. Autour d'elle gravitent les plus grands noms du rock'n'roll : The Platters, Little Richard, Gene Vincent, Eddie Cochran... Vingt ans plus tard, Philippe Puicouyoul reprend cette même idée pour La Brune et moi. Pour devenir « une punk star », la jeune groupie Anouschka accepte les avances du banquier Xavier de Royan. Dès lors, la punkette entraîne son producteur-manager dans un marathon de décibels et de larsens. Moyen métrage de 55mn, La Brune et moi est construit comme une compilation sur 33 tours de hits post-punks. 11 groupes se partagent la piste musicale, huit se produisent à l'écran : Ici Paris, Marquis de Sade, Edith Nylon, Les Privés, Go-go Pigalles, The Questions, Astroflash, les Dogs.
La comparaison avec La Blonde et moi, grosse production hollywoodienne produite par la Fox, s'arrête là : tourné en 16 mm, La Brune et moi a tout d'un film amateur.

Un film de potes

Monteur sur Chronique du temps présent de Pierre Clémenti, Puicouyoul convainc l'acteur-réalisateur d'endosser le costume étriqué du banquier De Royan. Anouschka, sa partenaire aux cheveux crêpée, est recrutée via une petite annonce circulant dans le milieu punk. Deux pionniers du punk français complètent le générique : Rikky Darling, guitar hero d'Asphalt Jungle et Pierre-Jean Cayatte, neveu du réalisateur André Cayatte et bassiste de Gazoline. Musiciens et figurants seront engagés directement à la sortie des concerts ou dans la rue. Pour la production, Philippe Puicouyoul peut compter sur le soutien de la société Top Films et sa productrice Léone Jaffin. Un an plus tôt, cette proche du réalisateur Guy Gilles s'était déjà familiarisée avec les marginaux de la capitale avec Histoires de came, un documentaire coproduit avec le Centre Georges Pompidou.

La B.O. de l'année 1979

La bande originale est révélatrice de l'année 1979. Le 2 février, l'icône du punk Sid Vicious décède par overdose dans une chambre du Chelsea Hotel à New York. Sa disparition entraîne son lot de spéculations. Quel avenir pour le punk, orphelin ? La génération 79 n'attendra pas le célèbre « Punks not dead » d'Exploited pour réagir. Le punk est mort, vive le (post) punk ! Comme Hazan avec Rude Boy, Puicouyoul filme le mouvement punk à une époque charnière, entre désillusion, maturité, survie et éclectisme. L'accolade d'ouverture entre Anouschka et Rikky Darling et son flirt (final) avec Pierre-Jean Cayatte illustrent parfaitement cette transmission. Biberonnés au punk-rock, de nouveaux groupes et de nouveaux genres musicaux se font entendre. A l'exception des Questions et d'Anouschka (accompagnée des Privés), restés fidèles au punk-rock originel – le titre « Contrôle » raisonne comme « Panik » de Métal Urbain -, La Brune et moi saisit les différentes variantes du punk : de la new-wave de Marquis de Sade et de Taxi Girl, au garage des Dogs, en passant par la synthpop d'Artefact ou le rock plus exotique de Go-go Pigalles. Un an après La Brune et moi, Rude Boy témoignera lui aussi de l'assimilation des musiques jamaïcaines par les Clash.

Le Paris underground

Reconnu sur le plan musical, La Brune et moi s'apprécie aussi pour son atmosphère. Instantané de l'année 1979, le film de Puicouyoul est un biopic du Paris underground de la fin des années 70. Froide, granuleuse, sale, sombre, la photographie est à l'image du macadam parisien. Sur le passage d'Anouschka, les graffitis recouvrent les façades haussmanniennes ; la caméra s'attarde dans les rues du 13ème arrondissement, quand la Butte aux Cailles n'était pas encore un décor de carte postale ; elle pénètre à l'intérieur des clubs – ici le Club 31 à Saint-Germain-des-Prés (clin d'œil au Club 33 du Paris blues de Martin Ritt ?) ; et s'incruste dans des soirées qui faisaient la part belle à l'alcool et à la dope. La Brune et moi vaut surtout pour sa plongée au cœur d'une bande de punks du quartier des Halles. Sur le générique d'ouverture, l'objectif quasi-documentaire de Puicouyoul partage l'intimité et le quotidien des punks de la Fontaine des Innocents avec une grande sincérité. Jamais une caméra n'aura jamais été aussi proche d'eux.

Film maudit

Les trois semaines du tournage s'avèrent chaotiques. L'équipe tourne dans les sous-sols de Beaubourg. Aux caprices de l'actrice principale s'ajoutent des problèmes juridiques. A tout moment, producteurs et labels risquent de faire valoir leurs droits sur les groupes sous contrat et, ainsi, de faire capoter le projet. Profitant d'un flou juridique, la production passe en force. Les morceaux gravés sur disques seront tous réenregistrés. Pour le plus grand bonheur des fans, la B.O. ne présente que des versions inédites.
L'exploitation du film est rudimentaire. Méprisé par la critique, La Brune et moi ne restera à l'affiche qu'une semaine, pour un total de 570 entrées ! Petite consolation pour son réalisateur, le film obtiendra le Prix du jury du 1er Festival International du Film musical du Rex en mars 1981.

Si l'avenir musical du punk semble assuré, le film de Puicouyoul se targue d'une réputation de film maudit. Tournage difficile, échec critique et commercial, le sort s'acharnera sur son casting : R.I.P. Pierre-Jean Cayatte, suicidé quelques mois après la fin du tournage ; R.I.P. Rikky Darling ; R.I.P. Pierre Clémenti. Portée disparue dès l'avant-première du film, Anouschka – punkette fatale en lingerie noire – sera l'objet de nombreux fantasmes...


David Duez est chargé de production documentaire à la Cinémathèque française.