Le Mariage de Mlle Beulemans
La critique est sous le charme d'un film "tout public", et souligne à l'envi combien était grand le défi à relever par Duvivier, ainsi Jean Donzère dans "Comœdia" : "Quand fut publiée la nouvelle que cette pièce célèbre, pure fleur brabançonne, échantillon remarquable et remarquablement présenté des moeurs bruxelloises avec leur bonhomie, leur finesse et leur simplicité, allait devenir un film, donc abandonner son dialogue, son accent, des sceptiques s'écrièrent : "A quoi bon ? C'est du temps, de l'argent et un film perdus ! " Rien n'est perdu, l'honneur lui-même est sauf. Julien Duvivier et Marcel Vandal ont en effet réalisé ce tour de force de communiquer au scénario et à la mise en scène la saveur de l'œuvre originelle. Celle-ci n'a été nullement trahie ; tel ou tel développement cinématographique, celui du mariage par exemple, pour ne citer qu'un seul ajouté, complète l'action imaginée par Fonson et Wycheler, et renforce la portée de leur comédie... A comparer avec un scénario américain ou même avec le moindre épisode du moindre roman, l'action du film peut sembler mince et cependant les événements relatés prennent des proportions et ont des conséquences formidables. La rivalité entre M. Beulemans et M. Meulemeister, grossie de part et d'autre par le caractère de chacun, par la famille, par les amis, atteint au drame, des intérêts de premier plan sont en jeu et l'amour propre, la considération - donc toute la vie - inspirent le plus petit geste, le moindre mouvement. Il n'y a pas seulement antagonisme commercial dans la querelle des deux brasseurs, la morale, la tradition forment causes déterminantes chez les deux héros. Héros bourgeois, d'accord, entourés de gens imbus de leurs idées et de leurs principes dont la variation, en temps donné, ne constitue nullement une apostasie... Ceux qui iront voir... la transposition à l'écran de cette fameuse comédie avec la peur de ne pas trouver ses qualités primordiales de pittoresque, de relief et de charme, reviendront étonnés de les retrouver intactes, dans l'ensemble de la bande, et j'imagine que cette constatation n'ira pas sans plaisir... Le fond n'a pas changé, la forme reste aussi attirante et aussi plaisante, bien qu'obtenue à la muette, façonnée avec les seuls jeux de la lumière, de l'ombre et du mouvement, dans un rythme d'intelligence et de vérité..." Le même "Comœdia" renchérit, quelques mois plus tard, cette fois sous la plume de Pierre Lagarde :" Ce film a été réalisé avec un sens parfaitement conjugué des possibilités techniques et de la psychologie de l’écran... Autour de [l'] intrigue, en somme assez mince, les réalisateurs du " Mariage de Melle Beulemans " ont su évoquer avec autant de précision que d’humour l’atmosphère si curieuse et si spéciale de la petite bourgeoisie bruxelloise... Le réalisateur a réussi ce tour de force de faire de cette petite chose une grande chose, toute dans la nature et dans la vie. Le sourire y est tout proche des larmes, et c’est au demeurant une œuvre très française, en même temps que très belge ". "Cinégraphie" se félicite que le film, privé de l'accent, en sorte presque meilleur que la pièce : " Le joli film ! et si bien fait... Oui, " Melle Beulemans ", la pièce " inadaptable "... " l’accent " belge... les dialogues si séduisants... tout cela à l’écran, quel sacrilège ! Eh bien oui, Melle Beulemans au cinéma. Duvivier a compris que " l’accent " masquait autre chose et de ce personnage accaparant, il a fait un accessoire de second plan et sorti de l’ombre d’autres éléments plus propres au développement cinégraphique. On rit peut-être moins qu’en écoutant la pièce, mais le charme opère tout autant, sinon plus. Ce n’est pas un film sensationnel. Il n’a pas coûté 150 millions ; il n’a pas de star prédominante (mais je donnerais toutes les étoiles du ciel pour la Suzanne d’Andrée Brabant), pas de revolver, pas de chevauchée, pas de soirée mondaine, pas de Riviera ensoleillée, enfin, rien de ce qu’il est élémentaire de placer dans un film ! Voilà de bien mauvaises références... Mais sur la ravissante histoire bourgeoise, Duvivier a mis beaucoup de goût, de tact, de mesure... beaucoup de talent... Peut-on demander autre chose ? ". Même une scène inventée de toutes pièces trouve grâce pour le critique du "Cinéopse" : " Il faut donner une mention particulière aux scènes du mariage, tournées avec l’autorisation des édiles sur l’admirable place de l’Hôtel-de-Ville de Bruxelles, un des plus beaux cadres monumentaux qui soient. L’effet est très grand, car la beauté du cadre souligne fort bien tout l’ensemble des sentiments exprimés... et il y a là un effet psychologique que des Américains, par exemple, n’auraient jamais eu l’idée [sic] " Bref, comme le dit M. Astier dans Hebdo-Film, " Il serait impardonnable de critiquer un tel film. Il s’en exhale une si constante bonne humeur que l’on reste longtemps sous le charme après la fermeture de l’iris sur le dernier tableau ". Le même ajoute cependant : "Très bon film de famille dont le succès est certain partout, mais qui cinématographiquement parlant, est à la pièce dont il est tiré, un peu ce que serait une galéjade d'Escartefigues dans la bouche d'un Ch'timi".