La Folie du docteur Tube

Abel Gance
France / 1915 / 14:21 / Silencieux
Avec Séverin-Mars, Albert Dieudonné.

Dans son laboratoire, le savant docteur Tube expérimente une poudre qui décompose les rayons lumineux et, ce faisant, altère la vision et l'apparence physique des êtres.

Un négatif et une copie nitrate de La Folie du docteur Tube ont été déposés en 1944 à la Cinémathèque française. Henri Langlois a sauvegardé le film en 1961. En 2010, une nouvelle sauvegarde a été effectuée, suivie du tirage d'une copie neuve en 2012 et de sa numérisation.


« Ils ont des yeux pour voir et ils ne voient point, dit l'Évangile. Alors on inventa pour eux les objectifs et toutes sortes d'objets de verre et de cristal. Et les têtes se déformèrent, s'allongèrent, grossirent ou diminuèrent devant les juges d'instruction. » (Henri Langlois, cartel de l'exposition « Images du cinéma français » au Musée des Beaux-Arts de Lausanne, septembre-octobre 1945, se rapportant à une vitrine où étaient disposés des appareils optiques de trucages ainsi qu'une photographie de La Folie du docteur Tube)

La Folie du docteur Tube est le plus ancien film d'Abel Gance qui nous soit parvenu, ainsi que l'unique représentant de ses débuts de carrière, constitués de courts métrages. Il s'agit d'un objet particulièrement curieux, du fait de son genre indéterminé (une pochade burlesque et/ou une expérimentation d'avant-garde ?) ; de son récit insolite (un savant fou expérimente les effets détonants d'une poudre qui distord les rayons lumineux) ; de sa forme peu commune (ses images sont en grande partie anamorphosées) et de sa réception mouvementée (ce titre méprisé par son producteur devint par la suite une clé privilégiée pour entrer dans l'œuvre de Gance). En historien hétérodoxe, Langlois promeut ce film de 1915, inachevé et non distribué, chef de file de l'avant-garde des années vingt. Jugé trop excentrique et laissé au placard par son producteur (Louis Nalpas, du Film d'art). La Folie du docteur Tube allait par la suite changer de statut : de rebut et accident de parcours, il devint un titre emblématique, alimentant la vision d'un Gance précurseur. En élisant cette œuvre contrariée premier film français d'avant-garde, Langlois transforme un non-événement (l'absence de diffusion), un non-lieu, en couperet. Ce titre n'ayant ni filiation, ni reconnaissance, devient le père et premier-né de sa lignée. Selon cette conception, les œuvres composent de toute autorité, indépendamment de leur contexte de réception, leur propre histoire : celle d'une apparition, dans le champ de l'art, d'un inédit, c'est-à-dire d'un « invu ».

Élodie Tamayo