L'Expression des passions : Duchenne de Boulogne (1806-1876)Une préhistoire du cinéma, épisode 2
Guillaume Duchenne de Boulogne (1806-1875) est un médecin qui va utiliser en pionnier la photographie pour ses expériences sur le visage humain. « Lorsque l'âme est agitée, la face humaine devient un tableau vivant ». C'est ce tableau vivant que Duchenne cherche à capter, et comme il n'a pas la machine adéquate, c'est au moyen de l'électricité qu'il fige les mouvements du visage. Et enregistre sur plaques photographiques chaque expression, qu'il répertorie et classe selon un alphabet très nuancé des passions (désir, haine, amour, envie, colère, mépris, etc.). Et si on réanime aujourd'hui ces séries photographiques, on recrée les expressions humaines.
Numérisation soutenue par le CNC. Remerciements à Joël Farges et Kolam Productions.
Le mot du réalisateur
À partir de la moitié du XIXe siècle, un grand nombre de pionniers tentèrent, avec plus ou moins de réussite, de créer un médium qui préfigure le cinéma. Et parmi ces très nombreux chercheurs d'inconnu, il y eut de nombreux médecins. Tous voulaient produire des images des corps souffrants à des fins de connaissance. Parmi eux, et en premier, Duchenne de Boulogne, spécialiste des maladies nerveuses, chercha à établir ce qu'il appela un alphabet des passions. Ne disposant pas d'appareil chronophotographique – nous étions vingt ans avant l'invention d'Étienne-Jules Marey –, il eut l'idée, au moyen d'impulsions électriques, de saisir sur un visage l'expression des sentiments : joie, crainte, amour, dévotion, colère, effroi... « Je pensais qu'on pouvait contracter les muscles de la face humaine pour lui faire parler le langage des passions. » Duchenne reproduisit ainsi la palpitation de la vie et découvrit avant l'heure la puissance du gros plan, qui est l'âme même du cinéma. Dans le même temps, le photographe Eugène Disdéri déposa un brevet de carte de visite photographiée et établit le portrait social de la bourgeoisie triomphante du XIXe. Disdéri le disait lui-même : « Il faut que le photographe fasse plus que photographier. Il faut qu'il biographie. »
Duchenne : l'expression des passions humaines.
Disdéri : l'expression du statut social.
Autant dire, les deux signifiants imaginaires qui sont principalement à l'œuvre dans l'histoire du cinéma.
Joël Farges
Éditeur, réalisateur, producteur de fictions et de documentaires, Joël Farges est né à Angers en 1948. Après avoir fréquenté l'École pratique des hautes études, il a travaillé comme éditeur. Il participe en 1973 à la fondation de la revue Ça/Cinéma, qu'il anime. Il fonde en 1992 la société de production Artcam. Grand voyageur, il sillonne l'Asie, produit près de vingt films dans une dizaine de pays et réalise des films pour la télévision et le cinéma. Il est membre de la Société civile des auteurs, réalisateurs et producteurs (ARP). Il réalise des courts métrages sur la peinture contemporaine et l'archéologie du cinéma, et enseigne le cinéma à l'université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, puis à la Fémis. Parmi ses films : Georges Demenÿ (1979, Cannes, Perspectives cinéma français, et nommé en 1980 pour le César du meilleur court métrage documentaire) ; Une préhistoire du cinéma (1980, compétition courts métrages à Cannes) ; Pondichéry, juste avant l'oubli (Prix Jean-Vigo 1983) ; la collection « Cinémas mythiques » (2015), qui compte Le Campo Amor de La Havane (Étoile de la Scam en 2018).
Pour aller plus loin :
- Duchenne de Boulogne sur le site de la Société de biomécanique : https://www.biomecanique.org/fr/les-pionniers-sdb/441-duchenne-de-boulogne
- « Les effarés, ou l'orthographe des émotions du docteur Duchenne », podcast France Culture, série Voyage sonore, épisode 7/28 (décembre 2017) : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/creation-on-air/les-effares-ou-l-orthographe-des-emotions-du-docteur-duchenne-7662126
- Catherine Mathon (dir.), Duchenne de Boulogne, catalogue de l'exposition à l'ENSBA (École nationale supérieure des Beaux-Arts) du 26 janvier au 4 avril 1999