Ici et maintenant

Nos lèvres sont les miennes

Laurens Saint-Gaudens
France / 2023 / 10:07

À la tombée de la nuit, une femme regagne son domicile. Puis une autre apparaît. Une autre silhouette, bientôt des dizaines. Leurs regards se croisent, leurs trajectoires se frôlent, se répètent ou s'évitent. Dans l'obscurité, l'ombre d'un tueur masqué se profile et les pourchasse.

As night falls, a woman makes her way home. Then another appears. Another figure, soon dozens. Their eyes meet, their paths brush against one another, repeat or veer away. In the darkness, the shadow of a masked killer looms and hunts them down.

Film de montage réalisé à partir d'extraits de gialli, accompagné d'une musique originale de Dita von Tears. Remerciements à Laurens Saint-Gaudens, aux productions Morituri et à Juliette Armantier.


Le mot de la réalisatrice

À travers ce geste de réappropriation, je cherche à reconstituer un parcours intime au sein de ces représentations qui ont profondément nourri et façonné mon regard. Longtemps fascinée par ces figures féminines traquées, exposées, mises en scène dans leur vulnérabilité, j'ai progressivement pris conscience, non seulement de l'ambivalence de cette fascination, mais surtout de la profondeur avec laquelle je l'avais intériorisée. Je ne me contentais pas de regarder ces figures : je les embrassais, je m'inscrivais dans leur lignée, prolongeant leurs gestes au-delà de l'écran. Ce narratif infuse le réel et façonne la perception de moi-même, des regards portés sur mon corps.

En travaillant ces images, je mesure à quel point mon corps trans entre en résonance avec ces corps féminins cis traqués par la mise en scène du giallo. La figure de la proie, oscillant entre vulnérabilité et hypervisibilité, cesse d'être un simple motif esthétique pour devenir une expérience située. La logique du fétiche, où la femme est simultanément menace, objet de désir et de violence correspond peut-être davantage encore à mon parcours personnel qu'aux figures originelles : un corps liminal, à la fois central et marginal, dont la présence révèle les tensions persistantes entre visibilité, désir et menace.

C'est à partir de l'expérience d'un corps féminin, d'un corps trans traqué dans l'espace public, que se prolonge, pour moi, la notion de fétiche. Ce corps concentre les regards, cristallise les peurs, attire et menace à la fois. Ce que le giallo mettait en scène à travers la stylisation extrême des corps féminins trouve, dans le réel contemporain, une résonance troublante.

La transgression incarnée par les féminités trans vient questionner frontalement la construction même de la féminité. Dans l'Italie des années 70, la figure féminine participait déjà d'un bouleversement profond de l'ordre social : l'arrivée de la pilule contraceptive, la légalisation du divorce, les transformations des mœurs et les effets différés de la révolution sexuelle fissuraient l'image d'une féminité sanctifiée, héritée des icônes religieuses et du modèle maternel. Les héroïnes du giallo, souvent autonomes, désirantes, mobiles dans l'espace urbain, catalysaient les tensions d'une société en crise.

Leurs corps devenaient les surfaces de projection de tous les scandales, de toutes les menaces symboliques. Ils incarnaient la peur d'un ordre vacillant. À cet endroit précis, un écho se dessine avec les corps trans contemporains : corps exposés, commentés, instrumentalisés dans les débats publics. Comme dans les récits du giallo, ils se trouvent au croisement du fantasme, de la stigmatisation et de la violence, révélant en miroir les tentations autoritaires et les résurgences d'un imaginaire fascisant qui s'attaque d'abord aux corps les plus marginalisés et aux expressions les plus visibles de la féminité.

Le film est traversé par cette féminité à chaque plan, à chaque seconde. Les corps féminins ne sont pas seulement des figures narratives : ils constituent une énergie vitale. Il y a, dans leur persistance, une urgence de la féminité, un élan de vie qui refuse l'anéantissement. Bien au-delà de leur statut de personnages de fiction, elles ont accompagné la construction de ma propre féminité par leurs visages singuliers, intensément stylisés, presque excessivement féminins, qui portaient des traits aiguisés comme des lames ; leurs pupilles dilatées semblaient prêtes à éclater à la surface de l'écran. Il y a dans ces figures une hyperféminité troublante, à la fois vulnérable et souveraine, qui ouvre un espace de projection et de désir d'être. La dimension érotique, omniprésente, participe à cette fascination. Les corps y sont révélés, suggérés ou exposés : poitrines saillantes dévoilées au détour d'un strip-tease, nudité interrompue ou lacérée par l'irruption d'une lame. Cette articulation entre désir et menace, dévoilement et violence, construisait une féminité intensifiée, dramatique, presque opératique.

Ces corps glorifiés par la caméra étaient simultanément exposés à la blessure. Cette ambivalence a profondément marqué mon imaginaire et continue de traverser le film, où la féminité apparaît comme un lieu d'excès, de puissance et de vulnérabilité indissociables. La répétition des chutes et des relèvements, des blessures et des retours à la lumière, dessine une dynamique presque insurrectionnelle : le corps féminin comme force qui se redresse inlassablement, à la manière d'une machine de guerre.

Dans ce contexte, la vengeance violente m'apparaît comme le seul acte de justice possible au sein du récit. La violence, initialement subie, se renverse et devient réponse. Elle est tolérée, autorisée par la mise en scène qui construit un ressort empathique puissant : le regard nous place à leurs côtés. Par ce déplacement du point de vue, la violence n'est plus spectacle gratuit, mais geste vital, réaction urgente à un système. La mise en scène la rend compréhensible, sinon nécessaire, comme symptôme d'un monde qui ne laisse parfois d'autre issue que la riposte.

C'est dans cet espace instable, entre héritage cinématographique et expérience vécue, que je tente de produire un nouveau trope, une forme de déplacement critique où l'image n'est plus seulement reproduction d'un schéma, mais lieu d'incarnation, de trouble et de reconfiguration.

Le montage constitue, pour moi, un geste à la fois politique et poétique. Politique, parce qu'il me permet de mettre en crise des schémas narratifs qui semblaient immuables ; poétique, parce qu'il ouvre un espace d'invention et de déplacement. En manipulant les trajectoires, en suspendant certains dénouements, en rejouant les temporalités, je tente d'infléchir ces récits, de les détourner de leur fatalité première, voire d'imaginer des issues alternatives.

Laurens Saint-Gaudens


Pour aller plus loin :