Tout-monde

Claves, épisode 3 : Grande patrie, petite patrie

Claves, parte 3: Patria grande, patria chica
Atahualpa Lichy
France / 1984 / 29:31 / VOSTF
Avec Guy Hennebelle, Raúl Ruiz, Pierre-Henri Deleau, Claude Antoine, Jack Lang, Diego Rísquez.

À partir des années 60, la France et l'Europe montrent un réel engouement pour le cinéma latino-américain, mais celui-ci reste entravé par de nombreux obstacles économiques et politiques.

Numérisé en 2K par la Cinémathèque française au laboratoire du CNC en 2022 à partir d'une copie 16 mm déposée par le réalisateur. Remerciements particuliers à Atahualpa Lichy.


Grande patrie, petite patrie, troisième épisode de la série Claves, fait référence à plusieurs allers-retours entre la France et l'Amérique latine, en mettant en avant les enjeux auxquels sont confrontés les réalisateurs exilés dans ce pays, ainsi que les films quand ils arrivent sur les écrans français. Le témoignage du critique français Guy Hennebelle suit le premier extrait, qui correspond au film de Carlos Diegues Les Héritiers, pour souligner la valeur de ce cinéma et de ces élaborations théoriques. En effet, Hennebelle et le critique bolivien Alfonso Gumucio Dagron essayaient de faire connaître en France les cinémas (au pluriel) d'Amérique latine à travers un livre qui venait de sortir, coordonné par eux, mais écrit majoritairement par des personnalités latino-américaines. La contemporanéité de ce livre avec la réalisation de la série Claves réaffirme l'intérêt porté au cinéma latino-américain à l'époque en France. Cependant, les allers-retours ne sont jamais simples. Une illustration claire est la disparité de l'expérience de l'exil de l'Argentin Fernando E. Solanas et celle du Chilien Raúl Ruiz en France. Alors que Solanas revendique l'unité et l'importance du cinéma latino-américain en contraposition aux autres cinémas, Ruiz explique pourquoi il a décidé de devenir un réalisateur français. L'épisode donne la parole à plusieurs acteurs clés dans la diffusion des films latino-américains, dans les festivals et à la télévision en France, sans oublier d'évoquer les contraintes financières et l'impact qu'elles ont sur les réalisations. Ce troisième volet met ainsi en avant le recours à l'utilisation du Super 8, une pellicule moins chère, qui permettait néanmoins une grande liberté créative et à l'esthétique appréciée par les réalisateurs et les personnes qui pouvaient ouvrir la porte à leurs réalisations en France. En effet, les tensions entre l'intérieur et l'extérieur, le local et l'étranger, les attentes et les possibilités réelles, sont présentes tout au long de cet épisode qui décide, sans aucune innocence, de terminer sur un extrait du film brésilien Le Dieu noir et le diable blond (Glauber Rocha).

Le film inclut les témoignages des réalisateurs Raúl Ruiz (Chili), Carlos Diegues et Eduardo Escorel (Brésil), Marta Rodríguez (Colombie), Julio Neri, Diego Rísquez et Diego Castillo (Venezuela), et Fernando E. Solanas (Argentine), et des critiques Tomás Pérez Turrent (Mexique), Guy Hennebelle et Jean de Baroncelli (France). Cet épisode donne aussi la parole à d'autres personnalités françaises telles que Claude Antoine (producteur), Pierre-Henri Deleau (Quinzaine des réalisateurs) et Guy Braucourt (Festival de Biarritz) ainsi que Jack Lang (ministre de la culture). Les extraits intercalés avec les interviews proviennent des films Les Héritiers (Carlos Diegues), Le Courage du peuple (Jorge Sanjinés), L'Heure des brasiers et Les Fils de Fierro (Fernando E. Solanas), Les Divisions de la nature (Raúl Ruiz), Vidas secas (Nelson Pereira dos Santos), Electrofrenia (Julio Neri), TVO (Carlos Castillo), Bolivar, symphonie tropicale (Diego Rísquez) et Le Dieu noir et le diable blond (Glauber Rocha).

Beatriz Tadeo Fuica

Beatriz Tadeo Fuica est chercheuse en études cinématographiques, rattachée à l'IRCAV de l'université Sorbonne Nouvelle.


À propos de la série

Réalisé par Atahualpa Lichy entre 1980 et 1984, le projet Claves a été soutenu par le Ministère des relations extérieures à un moment où plusieurs pays latino-américains, comme le Brésil (1964-1985), le Chili (1973-1990), l'Argentine (1976-1983) et l'Uruguay (1973-1985), étaient sous des régimes dictatoriaux. En partant de ce que l'on appelait le Nouveau cinéma latino-américain, un cinéma réalisé entre la fin des années 50 et le début des années 70, qui, malgré des différences locales, partageait un esprit profondément révolutionnaire, Claves nous amène jusqu'au cinéma postérieur aux coups d'État, qui témoigne d'un autre contexte socio-politique. L'intérêt de l'Europe pour ce cinéma, au moment de la réalisation de la série, est démontré par la participation de plusieurs réalisateurs et critiques aux festivals de Cannes, Biarritz (France) et Pesaro (Italie), où les témoignages inclus dans les trois premiers épisodes ont été recueillis. Pour le dernier épisode, l'équipe s'est déplacée à Cuba.


Le mot du réalisateur

« Claves » en espagnol : les clefs pour le cinéma latino-américain. Lorsque qu'Ariel Chadourne, du service cinéma du Ministère des relations extérieures m'a proposé de réaliser un documentaire sur le cinéma latino-américain, j'ai bien entendu sauté sur l'occasion. Mais plutôt que de faire un résumé de l'histoire du cinéma sud-américain, je lui ai proposé d'évoquer ce que l'on appelait le Nouveau cinéma latino-américain (incluant le Cinema Novo brésilien), dont beaucoup de gens parlaient sans trop savoir ce dont il s'agissait. Il y a rarement eu des mouvements cinématographiques au niveau d'un continent – c'est d'habitude plutôt au niveau national : le néoréalisme italien, la Nouvelle Vague, le Nouveau cinéma allemand – et c'est certainement le seul cas.

Comme depuis des années, en particulier grâce à ma participation à des festivals comme ceux de Grenoble, Lille, que je programmais, la Quinzaine des réalisateurs et mon travail de longue haleine pour faire connaître le cinéma latino-américain, je connaissais la plupart de ces réalisateurs. Il m'était donc facile de les rencontrer et filmer des conversations avec eux. Eux-mêmes étant intéressés, conscients de l'opportunité de faire connaître les raisons et l'envie de faire un cinéma original, profondément latino-américain. N'oublions pas qu'ils étaient aussi souvent des théoriciens du cinéma, et en prise avec les réalités de leurs pays. Cette proximité avec eux permettait aussi d'obtenir plus facilement l'indispensable autorisation pour avoir des extraits de leurs films. Ce à quoi s'ajoutait, bien entendu, l'apport, pour la recherche et à l'écriture du scénario de Monique Roumette, grande spécialiste du cinéma latino-américain. Cela nous a permis de voir que la production de ce documentaire était possible.

Ce mouvement a eu une reconnaissance dans les festivals internationaux, et dans certaines villes du monde, même si ce n'a pas toujours été le cas dans toutes les salles de cinéma. Mais il existait.

Curieusement, dès le début, le film a eu un certain succès. La Makhila d'or au Festival de Biarritz a donné de la visibilité au film. À l'époque, les ambassades de France dans le monde avaient toutes un service de diffusion culturelle, avec des copies 16 mm, et pouvaient les prêter aux télévisions nationales, à des organismes culturels et pédagogiques. Apparemment ces quatre chapitres de Claves figuraient parmi les plus demandés, non seulement en Amérique Latine, mais dans le monde entier.

Aujourd'hui, alors que beaucoup des fondateurs de ce Nouveau cinéma latino-américain ont disparu, il nous reste ces conversations avec une partie d'entre eux, ces initiateurs du mouvement. Nous pouvons ainsi tenter de comprendre ce qu'il a été, ce qu'il a apporté au cinéma mondial, et constater que sans lui, le cinéma latino-américain actuel – bien plus présent aujourd'hui qu'à l'époque dans les festivals, les salles de cinéma et à la télévision – ne serait pas ce qu'il est. Un peu de nostalgie : apporter un peu plus de connaissances sur ce mouvement essentiel, pouvoir toucher d'autres publics. Mais un grand plaisir de le voir diffuser sur HENRI, une de mes plateformes préférées. Mes années de collaboration avec Henri Langlois y sont certainement pour quelque chose.

Atahualpa Lichy

Atahualpa Lichy est né à Caracas de parents français. En 1956, il part faire des études de géologie à Paris. Rapidement, il découvre la Cinémathèque française et en devient un spectateur assidu, à tel point qu'Henri Langlois le remarque et lui propose un poste. Proche des cinéastes de la Nouvelle Vague, Atahualpa Lichy se décide lui aussi à réaliser des films. Il contribue également à la création de la Quinzaine des réalisateurs et à la SRF (Société des réalisateurs de films).


Pour aller plus loin :

  • Guy Hennebelle et Alfonso Gumucio Dagron (dir.), Les Cinémas de l'Amérique latine : pays par pays, l'histoire, l'économie, les structures, les auteurs, les œuvres, L'Herminier, 1981
  • Beatriz Tadeo Fuica, « Guy Hennebelle et l'Amérique latine : entre stratégies collaboratives et les tensions géopolitiques », Théoreme, n° 50, 2025 (pp. 195-207)