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Toute la mémoire du monde 2022

Marlene Dietrich, “Der Blaue Engel” Screen Test

Josef von Sternberg
Allemagne / 1930 / 4:06

Essais de l'actrice Marlene Dietrich pour le film L'Ange bleu (Der Blaue Engel) de Josef von Sternberg.

Marlene Dietrich's acting tests for the film The Blue Angel (Der Blaue Engel) by Josef von Sternberg.

Une copie nitrate de cette audition est mystérieusement apparue à la Murnau Stiftung en 1988 et a fait l'objet d'une première sauvegarde safety. En 1995, une nouvelle sauvegarde est réalisée, puis numérisée pour la première édition DVD de L'Ange bleu. Ces images font partie également de l'exposition permanente de la Deutsche Kinemathek à Berlin.

Le patrimoine artistique de Marlene Dietrich, acquis en 1993, fait partie des éléments les plus remarquables des archives de la Deutsche Kinemathek. Cette vaste collection fournit une documentation presque sans faille sur la vie et la carrière de l'actrice et chanteuse. Les archives ont conservé plus de 300 000 pages de documents écrits relatifs à ses affaires personnelles et privées, dont plus de 45 000 pages de correspondance, 16 500 photographies et plus de 3 300 objets et costumes.

Remerciements à Werner Sudendorf, Martin Koerber et Anke Hahn (Deutsche Kinemathek), Luciano Palumbo et Fabio Quade (Murnau Stiftung).


L'Ange bleu est l'un des premiers films sonores produit par la UFA, la plus grande maison de production allemande. En 1929, la compagnie a fait construire un nouveau studio dédié aux films sonores, le « Tonkreuz » (littéralement « la croix du son », en raison de la forme de son bâtiment). Emil Jannings, tout juste rentré des États-Unis, couronné d'un Oscar pour son dernier film The Way of All Flesh (Quand la chair succombe, Victor Fleming, 1927), doit tenir le rôle principal du premier film parlant tourné dans le Tonkreuz. Pressenti pour la réalisation, Ernst Lubitsch est trop cher pour la UFA, et c'est finalement Josef von Sternberg qui est choisi : il coûte moins, il a déjà réalisé un film sonore et a collaboré avec Jannings aux États-Unis. De son côté, la UFA a acheté à Heinrich Mann, le grand frère du Prix Nobel Thomas Mann, les droits de son livre Professeur Unrat. Les dramaturges Carl Zuckmayer et Karl Vollmöller doivent écrire le scénario avec Robert Liebmann, employé de la UFA.

Professeur Unrat (de son vrai nom Rath) est le surnom d'un enseignant en poste dans un lycée d'une ville portuaire du Nord. Il tombe amoureux d'une jeune femme légère qui travaille dans un bouge, et il y perd sa réputation. Le rôle du professeur est réservé à Emil Jannings, mais quelle actrice pour endosser le rôle de la légère mademoiselle Rosa Frölich, également surnommée Lola Lola ?

Sternberg n'arrive pas à imaginer une actrice allemande, et les propositions qu'on lui a faites ne lui plaisent pas du tout. Heinrich Mann a amené son amie Trude Hesterberg, la favorite d'Emil Jannings est Lucie Mannheim, et Leni Riefenstahl se propose à Sternberg. Mais personne n'a pensé à Marlene Dietrich. Plus tard, dans ses shows, Marlene racontera ainsi l'histoire : « J'aime chanter cette chanson qui m'a permis de commencer au cinéma. J'étudiais alors dans une école de théâtre en Europe et un très célèbre réalisateur américain, Josef von Sternberg, est venu tourner un film. Le titre de ce film : L'Ange bleu. Il avait vu toutes les actrices, mais n'en avait trouvé aucune qui lui convienne. Il s'était rabattu sur les apprenties et, un jour, je reçois un appel pour passer une audition pour le rôle en question. On me dit de préparer une chanson grivoise. Bon, j'étais tellement sûre que je n'obtiendrais jamais le rôle que j'y suis allée sans la chanson grivoise. Mais le réalisateur a fait preuve d'une grande patience avec moi et m'a dit : "Vous savez que vous devez chanter une chanson pour cette audition.", et moi de lui répondre : "Je sais, mais laquelle " Il me répond : "Tant que ce n'est pas une chanson grivoise, vous pouvez chanter ce que vous voulez !" Moi : "J'aime les chansons américaines." Lui : "Très bien, chantez une chanson américaine." Et voilà la chanson qui m'a fait débuter au cinéma. » Et d'enchaîner avec You're the Cream in My Coffee. La version de Marlene est bien sympathique, mais elle appartient aux contes et légendes. Le 5 septembre 1929 a lieu la première de la revue Zwei Krawatten de Georg Kaiser au Berliner Theater. Josef von Sternberg veut y voir Hans Albers et Rosa Valetti, qu'on lui a recommandés pour L'Ange bleu. Marlene Dietrich est l'une des jeunes premières – Mabel, une riche Américaine. Naturellement, chaque acteur sait qui est assis dans l'assistance, mais Marlene Dietrich ne se fait pas d'illusions. Il est clair pour elle que Sternberg n'est pas là par hasard. Elle joue son rôle de manière délibérément désinvolte, comme si elle n'était pas impressionnée par l'invité de marque. Et c'est cela qui fascine le réalisateur, qui l'invite à venir passer une audition aux studios de la UFA, à Babelsberg.

À l'écran : une « Tonlampe » (« lampe sonore » servant de clap) apparaît à gauche de l'image, s'allume et sonne comme un réveil. À droite, une main tient un panneau qui cache le visage de Marlene Dietrich, et sur lequel sont mentionnés, le nom du producteur (Pommer), du réalisateur (Sternberg) et de l'actrice (Dietrich), ainsi que les numéro de production du film (701), de la scène (195) et de l'audition (3). Une voix off énonce ce qui est inscrit sur le panneau. La scène 195 est apparemment un numéro de code pour l'audition, mais que signifie le numéro de l'audition, 3 ? Est-ce le troisième essai de Madame Dietrich, ou s'agit-il de la troisième actrice auditionnée ? Cela reste un mystère.

Le panonceau disparaît et laisse place à une jeune femme qui nous regarde par en-dessous, les mains sur le haut d'un piano droit, avec, entre les doigts, une cigarette sans filtre. En off, une autre voix, calme, celle de Sternberg : « Bon et maintenant, lentement. » Marlene lève la tête, porte la cigarette à sa bouche, tire une bouffée et souffle la fumée vers le haut. Elle repose la cigarette sur le piano, retire un bout de tabac de sa bouche, tourne la tête de droite à gauche, baisse à nouveau le regard et fait signe au pianiste de commencer. Piano. Marlene commence sa chanson : « You're the cream on my coffee / You're the salt in my stew / You will always be my necessity / I'm lost without you... » Elle sourit, lève les yeux, balance la tête au rythme de la chanson. Au couplet suivant, tandis qu'au premier plan la cigarette se consume, le pianiste se trompe. Marlene l'enjoint de s'arrêter et s'écrie, furieuse : « C'est de la musique, ça ?! » Elle reprend sa cigarette, époussette un peu de cendre, prend une inspiration et ordonne : « Encore une fois. » La lumière balaie son bras, ses pommettes et la pointe de son nez.

Un autre essai, la même chanson, le même mouvement de tête, peut-être un peu moins marqué. De nouveau, le pianiste se trompe. Marlene se met en colère : « Bon sang, mais qu'est-ce que tu fais ? C'est ce que tu appelles jouer du piano ? Je suis censée jouer sur cette musique pourrie ? Dans mon bain peut-être, mais pas ici, imbécile ! ». Elle tire sur sa cigarette, retire une fibre de tabac, se cache derrière le piano. Et lance, narquoise : « Encore une fois. » Là, elle lève le bras, appuie son menton sur sa main et recommence à chanter. Elle adopte délibérément les pauses des stars américaines, et frappe si fort sur le piano quand le musicien se trompe une nouvelle fois, que sa cigarette tombe. « Ça ne va toujours pas ! Tu ne comprends rien, ou quoi ? Encore un génie de perdu ! À cause de toi, je vais devoir chanter quelque vieille merde que tu connais. » La caméra passe d'un plan rapproché à un plan américain. Marlene fait le tour du piano, prend appui sur le clavier et s'assoit dessus. Pour la première fois, on voit qu'elle porte une robe noire avec un surplis sur lequel sont cousus des strass. Elle remonte le bas de sa jambe gauche et avertit le pianiste: « Si tu joues mal, je te balance un coup de pied. » Et elle commence, son corps se balance de droite à gauche au rythme de la chanson, elle chante, naturelle et insolente : « Qui va pleurer quand on se sépare, alors qu'il y a en déjà un autre au coin de la rue ? On dit "au revoir" et on est bien contente, enfin un de perdu ! » Une main se glisse devant la caméra, le signal retentit. Marlene chuchote ce qui semble être un « pardon » au musicien. L'audition est terminée.

Qu'est-ce qu'a pu voir Sternberg ? Que lui a montré Marlene ? Tout d'abord une jeune fille, sage et réservée, aux yeux baissés, fan de chansons américaines qu'elle chante passablement. La demoiselle s'énerve et se met en rage quand le musicien se trompe. Elle utilise de l'argot des rues, joue avec sa cigarette, la fumée et les fibres de tabac, puis sans gêne aucune, remonte ses bas. Sternberg voit les jambes et une gamine berlinoise, sûre d'elle, qui interprète une chanson des rues. Autrement dit : il voit une femme, une souveraine sur son piano, qui tente le tout pour le tout et qui sait s'habiller. Les strass scintillent, attirent la lumière et détournent l'attention d'un corps un peu replet.

Cette audition est-elle spontanée, ou a-t-elle été mise en scène ? Il paraît évident qu'elle n'a pas été improvisée, aucun musicien professionnel ne jouerait aussi mal. Les éclats de colère étaient prévus, tout comme le fait de remonter ses bas. L'essai n'est pas un film de Sternberg, mais du Marlene à l'état pur. Cette audition marque le début de sa collaboration et de sa relation amoureuse avec Josef von Sternberg. A-t-elle revu ces essais, nous n'en savons rien. Quoiqu'il en soit, elle voulait absolument les redécouvrir dans le film Marlene de Maximilian Schell (1984). Schell contacta plusieurs archives, en vain. Une copie nitrate de cette audition est apparue fin des années 1980 à la Murnau Stiftung. Mais on ne sait toujours pas de façon claire où était cette copie des essais, avant qu'elle ne refasse surface en 1988, ni qui l'a donnée. Marlene Dietrich était connue pour intenter des procès pour des futilités et pour réclamer d'importantes sommes d'argent. Il est fort à parier que c'est pour cette raison qu'elle n'a jamais pu revoir les images de son audition.

Werner Sudendorf


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