Film visible sur HENRI jusqu'au mardi 6 juillet
Carte blanche Thai Film Archive

Dark Heaven

สวรรค์มืด [Sawan mued]
Rattana Pestonji
Thaïlande / 1958 / 1:38:42 / VOSTA avec sous-titres français en option (English subtitles)
Avec Suthep Wongkamheng, Seubneung Kanpai, Pensri Poomchoosri, Adisak Sawatnan.

Nien, jeune orpheline affamée, vole la nourriture qu'un homme riche a achetée pour son chien. Poursuivie par la police, elle se cache dans la charrette de Choo, un éboueur doué pour le chant. Ils tombent amoureux et vivent ensemble dans la masure de Choo. Mais vient la guerre, et Choo doit partir sur le front. Nien, adoptée par une femme riche, déménage.

Nien, a young starving orphan, steals the food that a rich man has bought for his dog. Chased by the police, she hides in a cart belonging to Choo, a garbage man with a talent for singing. They fall in love and live together in Choo's shack. But the war breaks out and Choo has to go to the front. Nien, adopted by a rich woman, moves away.

Film restauré en 4K par le Thai Film Archive en 2018 à partir du négatif 35 mm original. Remerciements à Chalida Uabumrungjit et Kong Rithdee (Thai Film Archive), Diane Courtois (Ambassade de France en Thaïlande).


Dark Heaven est un drame musical romantique inspiré dans les grandes lignes par L'Heure suprême, le film de Frank Borzage réalisé en 1927, avec Janet Gaynor. À l'origine, il s'agissait d'une pièce de théâtre pour la télévision écrite par Rapeeporn, qui a ensuite été adaptée pour le grand écran. La star masculine du film, Suthep Wongkamhaeng, est l'un des chanteurs légendaires de Thaïlande, décédé en 2020, et c'est l'un des rares films dans lequel il apparaît. La romance tragique était alors un genre familier, extrêmement populaire dans les années 1950, et ce film occupe une place particulière dans le cœur des cinéphiles thaïlandais en raison des chansons douces-amères chantées par Suthep, connu pour sa voix « soyeuse comme de la mousse de bière ». L'actrice principale, Suebnuang Kanpai, est quant à elle une reine de beauté de la province de Chiang Mai, dans le nord du pays, et Dark Heaven est son unique rôle au cinéma.

Rattana Pestonji, le réalisateur du film, a été deux ans aupaeravant le producteur et le chef opérateur de Santi-Vina. Tout comme pour Santi-Vina, Pestonji a l'ambition d'améliorer la qualité des films thaïlandais. Celui-ci est donc tourné en 35 mm et en couleur, à une époque où presque tous les films étaient encore tournés en 16 mm et muets. La palette de couleurs vives qu'il utilise se retrouve dans presque tous ses autres films (Santi-Vina, Eternity, Black Silk). La mise en scène du film est influencée par son origine théâtrale, les personnages semblent être parfois bloqués dans un espace limité. Le directeur de la photographie est le légendaire Prasart Sukhum, qui a tourné de nombreux films importants des années 1940 à 1960.

Dark Heaven dégage un charme qui opère dès les premiers plans. Cela tient peut-être à la mise en scène qui parvient à faire cohabiter un décor artificiel minimaliste mais signifiant, un son de studio et des touches de réalisme métonymique. C'est peut-être aussi parce qu'il joue de la distance entre l'immense star qui interprète Choo et son personnage d'éboueur dont l'odeur nauséabonde est soulignée, entre la jeune reine de beauté et son rôle d'orpheline crottée, qui nous fait nous sentir si proches de ces personnages au plus bas de l'échelle sociale.

Dans ce mélodrame qui finit bien, illuminé par les magnifiques couleurs vertes, roses, beiges et rouges tout à la fois lumineuses et poudrées du Ferraniacolor, chaque scène en quasi plan-séquence se vit comme une capsule temporelle arrachée au quotidien : sous nos yeux, le temps d'un repas partagé sur un lit bringuebalant, naît une histoire d'amour aussi délicieusement naïve que puissante. Et puis, on est frappé par le message antimilitariste : Choo, amoureux transi, n'a aucune envie d'aller à la guerre (elle aussi montrée de façon allusive) et ne souhaite pas devenir un héros. Il reviendra avec un camarade, tous deux invalides et sans le sou. Sans être ouvertement féministe, le film insiste pourtant sur le droit de la jeune Nien à choisir librement son époux – soutenue par sa mère adoptive et la bonne de la maison, au-delà des considérations sociales. Ce sera finalement Nien, princesse charmante, qui sauvera son amoureux, devenu aveugle, de la misère. En un mot, la sincérité naïve et lumineuse de ce film en fait un conte de fées enchanteur, à découvrir d'urgence.

Kong Rithdee et Wafa Ghermani