Edwige et l'amour
Au cours d'un dîner très parisien, Dunois, metteur en scène célèbre, offre à Edwige, une jeune comédienne de vingt-deux ans, tout à la fois un rôle et une liaison amoureuse. Edwige refuse. Quelques heures plus tard, Dunois sera prétexte à une violente discussion entre elle et Patrick, son fiancé.
Film restauré en 2018 par la Cinémathèque française au laboratoire Hiventy d'après une copie 16 mm d'époque conservée dans ses collections.
Timidement diffusé sur France 3 en dernière partie de soirée de l'année 1988, Edwige et l'amour n'a depuis été montré que lors de rares projections. Le film dévoile pourtant le regard singulier et sensible de sa monteuse-réalisatrice Cécile Decugis sur le milieu du cinéma. Produit par sa propre société de production, Régimage, qui existera de 1983 à 1992, cette sixième réalisation révèle une grande liberté de ton.
Le restaurant dans lequel prend place ce dîner nous est montré comme l'échantillon d'une micro-société composée de divers couples. La mise en scène contemplative nous fait ressentir la ritualité pompeuse du service comme la théâtralité de ces relations ; et nous montre le ridicule des paniers tressés d'argent accueillant les bouteilles de vin, comme le côté risible du jeu dans lequel chacun trouve sa place. La jeune comédienne Edwige n'est déjà pas complètement à l'aise dans cet environnement clinquant qui dévoile surtout le côté pathétique du personnage de Dunois, essayant d'impressionner son invitée. Son discours érudit n'est en réalité qu'un étalage de phrases toutes faites, bien souvent porteuses d'une vision du monde surannée et sexiste. Edwige joue son jeu d'ingénue, mais doit aussi rassurer et encourager Dunois quand il prend la mouche parce qu'elle n'a pas assez performé son intérêt. Les deux incarnent leur rôle, au sein d'une classe sociale et d'une classe de genre, de la même façon que le font les autres clients attablés dans la salle de service. Il y a le jeune marchand de tableaux qui prend son rôle très à cœur de testeur de vin face à son amie qui s'efface patiemment, ou encore la femme qui a quitté son mari et qui raconte la même histoire à ses enfants comme si cet événement la définissait et qu'elle n'était pas passée à autre chose. Autour d'eux, les serveurs courent à travers les escaliers. Chacun interprète donc son rôle prédéfini jusqu'à l'absurde, et le refus d'Edwige face à la proposition de Dunois vient enrayer ce petit théâtre social.
Cécile Decugis donne accès au récit d'une femme qui choisit de dire non, et qui reste ferme dans son ressenti et son opinion. Mais davantage que le point de vue féminin de ce récit, elle met en avant le bloc que forme la classe des hommes. Informé des avances du producteur, même le fiancé d'Edwige choisit de prendre le parti de Dunois. Il excuse son comportement en le regroupant dans leur catégorie des « gens de l'art ou qui essaient de l'être... ceux qui trichent, ceux qui bluffent, ceux qui mentent ». Une vision singulière de la monteuse et réalisatrice sur ce milieu à propos duquel elle a d'ailleurs écrit un autre scénario resté inachevé, Les Tribulations de la petite assistante monteuse. Celui-ci regroupait, à travers une fiction, divers moments vécus et anecdotes entendues par Cécile Decugis, dont celle d'une jeune actrice hésitant à quitter le milieu du cinéma après la proposition déplacée d'un réalisateur. Une proposition que son petit-ami excusait de la même façon que Patrick, c'est-à-dire au nom de l'art. Dans cet environnement où la parole est monopolisée par les deux figures masculines, le point de vue d'Edwige est finalement peu présent. Elle exprime tout de même être prête à renoncer à sa carrière d'actrice pour ne plus rencontrer de situation semblable.
Cécile Decugis aborde frontalement mais aussi avec légèreté l'environnement propice aux agressions dénoncé par le mouvement #MeToo. Si elle montre effectivement le personnage de Dunois dans tout son ridicule, elle donne le dernier mot à la classe masculine. La dispute entre Edwige et son fiancé se termine sur le point de vue décomplexé de celui-ci, l'héroïne lui pardonnant finalement, ne pouvant lutter contre ses sentiments. Cécile Decugis pose un constat et révèle une lucidité sur le contexte de l'époque.
Zoé Richard
Pour aller plus loin :
- rétrospective Cécile Decugis Il Cinema Ritrovato (édition 2028) : https://festival.ilcinemaritrovato.it/en/sezione/cecile-decugis-montatrice-e-regista/
- Anne Feuillère, Dans le vif du sujet, Cécile Decugis, monteuse, Projections actions cinéma / audiovisuel, n° 12, juillet-août 2004