Cour de la gare Saint-Lazare
Le trafic à la gare Saint-Lazare en 1899 : un joyeux mélange de calèches, bus à impériale, chevaux et passants.
Traffic at Saint-Lazare station (Paris) in 1899: a joyful jumble of carriages, double-decker buses, horses, and passersby.
Film numérisé à partir d'un négatif 35 mm original non perforé sur support nitrate issu de la donation Olivier Auboin-Vermorel et conservé dans les collections de la Cinémathèque française.
À l'usage de la recherche scientifique, le physiologiste Étienne-Jules Marey réalise des films « chronophotographiques » sur pellicule celluloïd depuis 1889 grâce à des caméras conçues par ses soins. En 1895, il laisse avec indifférence les photographes et industriels piller son œuvre, mais à cette époque, tous, de Lumière à Pathé, de Gaumont à Londe, saluent en lui le découvreur de la technique de prise de vues animées. Son nom est alors étroitement lié au cinéma. Le journaliste Henri de Parville assiste en septembre 1898, dans une fête foraine à Lucerne, à une projection cinématographique présentée par un « Barnum » qui « criait d'une voix sonore » en désignant le film : « « Illustrissimo professor Marey, le père du cinématographe ! Il padre del cinematografo ! » Et il saluait jusqu'à terre. » Tout cela changera par la suite, « lumiérisme » oblige.
Le 5 février 1897, Marey présente à la Société française de photographie un nouveau modèle de chronophotographe réversible (servant aussi à la projection). Mais, décidément, Marey ne veut toujours pas perforer ses films (90 mm) car les trous « prélèvent près du tiers de la largeur des bandes ». Faute de perforations, la projection reste problématique.
En 1898, Marey accueille dans ses laboratoires du bois de Boulogne un jeune Irlandais, Lucien Bull, qui s'empare des appareils dernièrement conçus par le physiologiste : une caméra réversible 35 mm et un appareil génial, le « fusil électrique » à pellicule 35 mm (toujours sans perforations), dont un exemplaire est conservé à la Cinémathèque française.
Avec ces deux appareils – le « fusil » est peut-être la première caméra électrique portable – Marey et Bull réalisent quelques films remarquables. Le 10 janvier 1900, Marey organise une projection de film au Photo-Club de Paris. Puis Marey meurt en 1904.
Un illustre collectionneur, Olivier Auboin-Vermorel, lui-même descendant d'une grande famille d'industriels (son ancêtre Victor Vermorel avait aidé les frères Lumière à s'établir), a confié à la Cinémathèque française, avant son décès, un ensemble important de films des premiers temps. Parmi les bobines Lumière, Méliès, Parnaland, quelques Marey, dont ce négatif 35 mm non perforé d'une vingtaine de mètres tourné en 1899 par le physiologiste et Lucien Bull. Le titre est précisément celui-ci : Cour de la gare Saint-Lazare. Les images sont optiquement parfaites, mais on constate sur le négatif un léger problème d'équidistance entre les images – toujours ce refus obstiné de la perforation !
La scène est bien pensée, car un bus à impériale tiré par deux chevaux se tient d'abord immobile et occupe le centre de l'image, tandis qu'un mouvement intense de fiacres et d'omnibus s'agite autour ; puis le véhicule chargé de voyageurs bouge enfin, se rendant soit à la gare des Batignolles, soit à Montparnasse, révélant en arrière-plan tout un trafic qui donne le tournis. Les calèches, chevaux, passants, carrioles se croisent en tous sens. Finalement, le piéton de Paris était bien plus en danger en 1899 qu'aujourd'hui !
Laurent Mannoni