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Revue de presse de « L'important c'est d'aimer » (Andrzej Zulawski, 1974)

Véronique Doduik - 15 mars 2022

L'Important c'est d'aimer, troisième long métrage d'Andrzej Zulawski, fait connaître au public français ce cinéaste polonais très attaché à la France. En 1974, il adapte à l'écran le roman de Christopher Frank, La Nuit américaine, publié en 1972 et lauréat du prix Renaudot. En raison de l'homonymie avec le film de François Truffaut sorti peu de temps auparavant, les producteurs imposent à Zulawski un titre jugé par la suite banal et conventionnel : L'important c'est d'aimer, contre le choix du réalisateur qui souhaitait l'intituler La Merci, c'est-à-dire la miséricorde, la compassion. Le film, sorti en France en février 1975, est en majorité bien accueilli par la critique.

L'Important c'est d'aimer (Andrzej Zulawski, 1974)

L'Important c'est d'aimer (Andrzej Zulawski, 1974)

Du roman au film

Les critiques apprécient diversement la transposition du livre à l'écran : « Qui reconnaîtrait le roman conformiste de Christopher Frank dans ce déchainement lyrique et passionnel, plus proche de Shakespeare que d'un prix Renaudot ? », s'interroge La Revue du cinéma. Zulawski, qui a néanmoins associé l'écrivain à l'écriture du scénario, apporte plus de complexité et de noirceur à cette histoire mélodramatique d'un photographe qui s'éprend de son modèle. « Parti d'un roman mineur, il faut attribuer à Andrzej Zulawski, à son inspiration, à sa puissance d'évocation à la fois sensuelle et sentimentale, ce vertige créé par des images vibrantes de musique, des cadrages de peintre, et des sons reflétant l'angoisse profonde de chacun des personnages », souligne Le Quotidien de Paris. Plusieurs critiques jouent de la référence au titre du film de François Truffaut. La « nuit américaine » est le procédé cinématographique qui permet de tourner en plein jour des scènes censées se passer la nuit. Pour Le Nouvel Observateur, chez Zulawski, « cette fausse nuit des studios de cinéma, c'est la vraie nuit des comédiens. Leur vie se joue tout entière dans l'incertain et fascinant territoire où la réalité, balançant entre mensonge et vérité, offre un visage ambigu. La nuit américaine de Zulawski est une nuit roulant des ténèbres traversées d'éclairs, secouée par la tempête. C'est la nuit de Macbeth, c'est la nuit du Roi Lear. Une nuit shakespearienne où se déchaînent le bruit et la fureur du monde ».

Résonances shakespeariennes

L'empreinte de William Shakespeare marque en effet l'œuvre d'Andrzej Zulawski : son cinéma est peuplé de « personnages sombres aux rages dérisoires, gangrénés par le pouvoir, la corruption et la violence » (La Croix). Le Nouvel Observateur écrit : « les personnages de L'Important c'est d'aimer montent une pièce de théâtre, et c'est ce Richard III, cet amas de noires difformités, qui est choisi ». Comme une mise en abîme. « Il n'y a pas de différence de ton, de couleur, entre la pièce que jouent les comédiens et la réalité quotidienne qu'ils vivent ». (La Revue du cinéma). Dans Positif, Frédéric Vitoux, dans un long article, rapproche le film du premier long métrage du cinéaste (La Troisième Partie de la nuit, montrant une Pologne meurtrie par la guerre) : « Andrzej Zulawski n'en a pas fini avec l'Apocalypse. Il pouvait s'agir auparavant du nazisme dans son acception politique, mais aussi presque métaphysique, comme l'incarnation du mal absolu. Ici, cette Apocalypse semble un châtiment infligé par la logique de leur propre conduite à des personnages qui ne se supportent pas ».

Une étonnante mosaïque d'acteurs

« Pour interpréter ce drame, Zulawski a choisi des acteurs de "familles" différentes, des personnages extrêmes, des natures qui s'imposent », relève France-Soir. La performance de Romy Schneider est saluée unanimement. « Zulawski lui donne le rôle peut-être le plus riche, le plus pathétique de sa carrière, dans lequel elle s'investit entièrement, oubliant les frontières entre la vie et le cinéma », observe Positif. Les critiques font aussi l'éloge d'un (presque) nouveau venu au cinéma, qui trouve ici le premier rôle à sa vraie mesure : « Jacques Dutronc, que l'on prenait souvent pour un aimable chanteur un peu impertinent, a su donner à son personnage de mari bafoué une réelle épaisseur. Il est la grande révélation de ce film », souligne L'Aurore. En revanche, la prestation de l'acteur italien Fabio Testi, (dans le rôle du photographe amoureux de l'actrice) ne convainc pas les critiques. La Revue du cinéma se désole : « Testi est muet, posé là comme une chaise, terne, flou, faible. On a cette impression gênante de suivre une partition écrite pour trois instruments et de n'en entendre que deux ».
Autour des personnages principaux, « des seconds rôles venus d'horizons différents et employés à contre-emploi », constate Positif. Pour incarner ce sinistre bestiaire humain, « Claude Dauphin, Michel Robin, Roger Blin, Klaus Kinski, un subtil mélange d'acteurs de théâtre, de cinéma, et de metteurs en scène, tout l'univers de Zulawski » (Télérama). « Tous ces êtres qui ne s'acceptent pas se laissent aller sur le flot tumultueux de la déchéance », précise Cinématographe. Pour Le Figaro, ils semblent tout droit sortis du cinéma expressionniste allemand des années 1920, avec chacun « quelque chose d'effrayant ou de grotesque ». « Tous ces personnages sont fatigués de vivre, traversent une crise existentielle aiguë, sont en constante représentation et demeurent dans l'attente d'un devenir », conclut Positif.

Réminiscences

Frédéric Vitoux remarque dans Positif : « chaque séquence semble vaguement en rappeler une autre, comme pour installer un malaise, le sentiment diffus du déjà vu, l'impression que tout ne fait jamais que se répéter, que les drames, les histoires, se multiplient et se renouvellent. Et pourtant, il n'y a pas redite, mais davantage réminiscence, impression d'étouffement et de peur. Il s'installe un continuel système d'écho entre des êtres et des événements qui ne sont toujours ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait d'autres, de répétitions enrichies de différences à l'effet de miroirs déformants, porteurs d'interrogations et d'incertitudes sur lesquels le film est bâti ». Le regard introspectif de Zulawski explore sans complaisance les tréfonds de l'âme humaine. Pour Le Nouvel Observateur, « la caméra, cruelle dans son mouvement même, épouse la fureur et la frénésie de ce carnaval sanglant des violences, cette parade dérisoire des faiblesses, des lâchetés et des peurs. Le réalisateur « passe de la fluidité apaisante et inquiète du travelling à l'insupportable tourbillon des panoramiques et des raccords précipités dans le mouvement, insistant sur l'urgence des passions qui se télescopent » (Positif).

Symphonie visuelle

Les critiques n'oublient pas la place essentielle de la musique de Georges Delerue, « une partition tour à tour lyrique et douloureuse, tonitruante et grotesque, ou rapide, violente, au ton désespéré » (La Revue du cinéma). « Omniprésente, elle a un rôle moteur à l'intérieur des images, elle participe de la narration, de cet effet d'inattendu qui fait la force des films de Zulawski, souvent comparables à des opéras », renchérit Positif. De même, les décors dans des teintes sombres de rouge et de gris de Jean-Pierre Kohut-Svelko sont comme le reflet des états d'âmes des personnages. « Les éclairages blafards et glacés dans les gris-bleus, que viennent soudain transpercer des éclats de lumière chaude, comme des taches de soleil, et la qualité des clairs-obscurs de Ricardo Aronovich, sont à la mesure exacte de l'univers de Zulawski » (Positif). L'Humanité ajoute : « à partir de ces éléments, Zulawski compose un film d'un lyrisme échevelé, une sorte d'opéra démentiel aux couleurs d'orage, où les verts sombres, les rouges sang séché, les gris foncés, les bruns, composent une symphonie visuelle aux accents apocalyptiques ».

La rédemption par l'amour

Pour Le Monde, « au terme de ce film-tunnel, de ce récit-catacombes, l'amour est vainqueur. Parce qu'ils se sont reconnus, parce que ces ratés pitoyables ont fini par trouver leur chemin à travers le labyrinthe de leurs échecs, de leurs humiliations et de leurs lâchetés ». « Cette sarabande désespérée tourne à la très belle histoire d'amour », note Jean-Louis Bory dans Le Nouvel Observateur. « L'amour est la seule grandeur, le seul salut pour cette créature misérable et solitaire qu'est l'homme. Ce film explore une humanité souffrante dominée par la lâcheté et l'orgueil pour trouver l'étincelle qui ranime l'être le plus vil. Un film noir illuminé par les lueurs de l'amour, un film amer, à la lucidité féroce, qui est une invitation à aimer », conclut Télérama.


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.