Lee Man-hee aura réalisé une cinquantaine de films entre 1960 et 1975, l’année de sa mort prématurée, à l’âge de 45 ans. C’est dire à quel point il fit partie de la cohorte de ces réalisateurs sud-coréens populaires et prolifiques (Shin Sang-ok, Im Kwon-taek), contraints de tourner continuellement pour satisfaire aux exigences des quotas (l’importation de films étrangers en Corée du Sud était conditionnée par le nombre de films nationaux produits) et d’un public très friand de cinéma. Un tel système ne pouvait qu’engendrer une production segmentée en genres (films de guerre, mélodrames, films de gangsters), pour une audience tronçonnée en autant de publics à satisfaire (masculin, féminin, jeune, vieux). Lee Man-hee aura donc été un cinéaste de genres, mais aussi un cinéaste qui a su dépasser ceux-ci, l’auteur de films inclassables, échappant au fur et à mesure de l’évolution de sa carrière aux déterminations du système de production et d’exploitation coréen. La rétrospective qui lui est consacrée par la Cinémathèque française présentera douze titres, c’est-à-dire ce que permet pour l’instant la disponibilité technique et juridique des copies de ses films, en attendant la possibilité de montrer un échantillon plus complet d’une oeuvre qui fut particulièrement dense et riche, une des plus importantes du cinéma sud-coréen. Lee Man-hee est en effet considéré comme un maître par de nombreux réalisateurs contemporains, un artiste légendaire à la carrière trop brutalement interrompue par sa disparition.
Lee Man-hee est né le 6 octobre 1931, à Wangshimni, un district de Séoul. La guerre interrompt ses études et il est enrôlé dans l’armée. Il est démobilisé en 1953. Sa passion pour le théâtre le pousse à suivre des cours d’art dramatique, puis à se joindre à une troupe comme acteur. Il accepte, pour joindre les deux bouts, d’adapter une histoire pour le cinéma puis devient scénariste et assistant-réalisateur. Kim Seung-ho, qui est alors une vedette importante, favorise son passage à la réalisation. Lee Man-hee tourne son premier film en 1961. Il remporte un énorme succès avec Marines are gone sorti en 1963. Le film constitue une date dans l’histoire du cinéma sud-coréen, pour sa manière de contourner les impératifs de la propagande et de traiter la guerre d’une façon tout à fait originale. Lee Man-hee sera parfois, au cours de sa carrière, en butte aux tracasseries du régime, qui cherchera régulièrement à censurer ses films. En décembre 1964, il est poursuivi et arrêté pour violation des lois anti-communistes et les copies de The Seven Female P.O.W.s sont confisquées. Ses films deviendront de plus en plus sombres et désespérés, plus expérimentaux aussi, s’émancipant par ailleurs des conventions du cinéma commercial.
Plusieurs titres présentés dans cette rétrospective sont des films de guerre, genre essentiel en Corée du Sud qui conjuguait propagande anticommuniste et action violente. Marines Are Gone (1963), Soldiers of the YMS 504, 4 O’Clock, Nineteen Fifty (1972), When Wild Flowers Blossoms (1974) sont tous les quatre consacrés à la guerre entre le Nord et le Sud. Le premier décrit le calvaire d’une compagnie d’infanterie sacrifiée, le second, la vie d’un équipage de navire de guerre. Le troisième dépeint la lutte désespérée des combattants d’un bunker situé sur le 18e parallèle, aux premiers jours de l’offensive du Nord. Le quatrième s’attache au parcours de plusieurs personnages, dont un petit garçon, durant les semaines chaotiques qui ont suivi l’offensive du Nord.
Dans chacun de ses films, Lee Man-hee parvient à complexifier et à transcender la simple commande patriotique. Beaucoup plus qu’une apologie de la guerre, ces films tracent le portrait d’individus broyés par une violence inhumaine. Les trouvailles abondent. Dans 4 O’Clock Nineteen Fifty, par exemple, un bébé est posé en équilibre sur un pontet par un soldat qui assomme un ennemi en même temps. La progression des fantassins au milieu des ruines, au début de Marines Are Gone, atteint un sommet de terreur et d’abstraction plastique, que l’on ne retrouvera que dans le Full Metal Jacket de Stanley Kubrick. L’âpreté, la réflexion sur le courage, la profonde humanité des combattants, ont souvent chez l’auteur de Marines are gone des accents fulleriens. Pour accroître l’authenticité de certaines scènes, Lee Man-hee exigeait de réels bombardements.
Mais Lee Man-hee a abordé d’autres genres, auxquels il a donné quelques grands titres. Et il est facile de considérer Black Hair (1964), dont nous présenterons une version restaurée, comme un chef d’oeuvre bizarre du cinéma noir. Le film raconte comment un gangster fait défigurer, avant de la répudier, sa femme, selon les lois du milieu, parce que celle-ci é été violée puis, toujours amoureux d’elle, sombre dans la dépression et tente de la reconquérir. L’argument du scénario (comment un truand ne parvient pas à s’en tenir au code de l’honneur du milieu) peut aisément être mis en parallèle avec l’attitude de Lee Man-hee, artiste individualiste qui n’est pas resté à la place que lui assignait le système.
The Road to Sampo, en 1975, est une sorte d’odyssée picaresque qui décrit en creux la transformation de la société coréenne. On pourra aussi reconnaître en Lee Man-hee un cinéaste de la déambulation urbaine et désespérée et de la rétention sexuelle. Ce que Holiday (1968) confirme en décrivant, dans un magnifique CinemaScope en noir et blanc, les trajets d’un couple dans les rues de Séoul, un homme et une femme condamnés à ne se voir que dans les rues et les squares. S’allient ici, de façon étrange et peut-être inconsciente, les signes d’une certaine modernité cinématographique et les conventions du mélodrame populaire.
Jean-François Rauger

Quel genre d'homme était Lee Man-Hee?
Lee Hye-Young : Les personnages masculins des films de mon père lui ressemblent beaucoup. A chaque fois que je vois ses films, ils me rappellent la manière dont mon père se tenait debout ou était assis, la manière dont il regardait les choses autour de lui ou la manière dont il se comportait envers les femmes.
Comment définiriez-vous cette manière ?
Lee Hye-Young : Mon père avait diverses expressions, avait beaucoup d'humour et rigolait souvent. Les acteurs Jang Dong-whi ou Lee Dae-yub (qui joue dans Black Hair) ont notamment su transcrire à l'écran ses traits de personnalité.
Ya t'il une part d'autoportrait dans chacun de ses films ?
Lee Hye-Young : Mon père a été acteur et quand il dirigeait ses comédiens, il voulait trouver chez eux quelque chose de nouveau qu'il n'avait jamais vu d'eux dans d'autres films.
Quand on regarde de près sa carrière, qu'on voit qu'il s'est heurté à certains moments à la censure, on a le sentiment que Lee Man Hee était très individualiste et un peu rebelle ?
Lee Hye-Young : Mon père s'est vraiment consumé, il ne faisait jamais de compromis ni de concessions : il a tout sacrifié pour le cinéma. Je le comparerai à des flammes qui se réduiraient en cendres. Les personnes autour de lui devaient aussi se sacrifier. Quant à la censure, elle était perçue comme un arrêt de mort, il la supportait très mal, cela l'affaiblissait physiquement et moralement.
Est-ce qu'il n'y avait pas quelque chose d'autodestructeur chez lui ?
Lee Hye-Young : Ce n'est que depuis quelques années que je découvre vraiment les films de mon père et que je m'intéresse à son univers. En voyant ses films aujourd'hui, je comprends mieux son comportement de l'époque. J'étais trop jeune pour m'en rendre compte de son vivant.
C'était un désir de sa part de ne pas vous montrer ses films à l'époque ?
Lee Hye-Young : Je crois bien qu'il n'y a jamais pensé. Il était totalement plongé dans le cinéma, il ne pensait qu'à ça. Je n'avais pas non plus l'âge requis pour voir les films qu'il faisait.
Est-ce qu'il vous a donné le goût du cinéma et le désir de devenir actrice ?
Lee Hye-Young : S'il y avait une personne qui devait devenir actrice dans la famille, c'était ma grande sœur qui était beaucoup plus belle et avait déjà joué, enfant, à l'âge de 3 ou 4 ans, dans un des films de notre père (Living Days). Un jour, au collège, on m'a demandé ce que je voulais faire plus tard, et j'ai répondu « actrice ». Je l'ai répété à mon père qui a éclaté de rire en regardant le ciel. Il n'a rien dit de plus, je ne savais pas s'il trouvait ça bien ou non. Il m'a regardé ensuite dans les yeux, m'a remis une mèche de cheveux comme si j'étais justement l'une de ses actrices, avant de me gifler, pour rire. Ma mère avait un peu joué au théâtre, elle a tout de suite abandonné quand elle s'est mariée avec mon père. Ce dernier ne portait pas beaucoup d'intérêt au métier d'actrice bien qu'il soit tombé amoureux de l'une d'entre elles sur le tournage de A Road To Sampo. Je ne pense pas qu'il voulait que je devienne actrice parce que c'est un métier très difficile et qui a un statut particulier en Corée. Il avait dit à ma mère, « ne fais pas actrice, les actrices sont des prostituées ! ».

Lee Man-Hee a été un cinéaste très éclectique, réalisant de genres très différents, entre le film de guerre, le mélodrame ou même le fantastique. Est-ce qu'il avait un genre préféré ?
Mun Gwan-gyu : Dans le système du cinéma de l'époque des années 60 à 70, les films de genre avaient beaucoup de succès. Lee Man-Hee recevait des commandes pour en réaliser. Il n'a jamais dit quel genre il préférait mais ses plus grands films ont été des mélodrames comme Late Autumn et il aimait beaucoup aussi les films à grand spectacle, les films de guerre comme Marines Are Gone.
Lee Hye-Young : Quand on parle de mon père, les trois films qui reviennent le plus, ce sont A Road To Sampo, Late Autumn et Marines Are Gone. Je me demande si ce sont les films qu'il appréciait le plus. Les chercheurs qui ont étudié son œuvre disent qu'il excellait surtout dans deux genres, le film noir et le mélodrame. Mais je crois être un peu comme lui, j'ai fait des choses très différentes, j'ai été actrice pour le cinéma, le théâtre et dans des séries télé, j'ai même présenté des émissions et des actualités à la télé, j'ai eu besoin de faire tout cela pour me prouver que je pouvais faire diverses choses, peu importait le genre et le contexte. En ce sens je ressemble à mon père.
Partagez-vous l'avis général sur ces trois films que vous citez comme étant les meilleurs de Lee Man-Hee ou avez-vous un film que vous préférez particulièrement ?
Lee Hye-Young : Late Autumn est un film qui a disparu, A Road To Sampo est un film inachevé parce que mon père est décédé avant qu'il ne soit terminé : lui qui n'a jamais fait de compromis a été obligé d'en faire. Et Marines Are Gone lui a apporté argent et célébrité, mais c'est un film plus commercial. Pour moi, il y a d'autres films plus personnels qui peuvent le représenter, je préfère nettement Holiday, et peut-être aussi Black Hair.
On a l'impression que plus Lee Man-Hee avançait dans sa carrière, plus il s'affranchissait de la contrainte des genres. A Road To Sampo est par exemple un film totalement inclassable. Est-ce que c'était sa volonté de faire des films plus personnels ?
Mun Gwan-gyu : C'est vrai que Lee Man-Hee est associé au film de genre, c'est vrai aussi qu'il a essayé de se libérer des conventions des genres. Aujourd'hui, l'héritier du cinéma de genre en Corée est le réalisateur Kim Jee-woon. Il est très doué mais son approche du film de genre est encore très académique, alors que celle de Lee Man-Hee était vraiment très personnelle. Le cadre était toujours le film de genre mais il restait fidèle à ses convictions et à son style personnel. On peut peut-être dire que A Road To Sampo était l'apogée de son style, je n'en sais rien, mais beaucoup de personnes le qualifient de road movie.
Quand on voit un film comme A Road To Sampo (même si c'est un film inachevé) ou Holiday, ce sont des films qui évoquent la modernité européenne, à Antonioni, Fellini ou Rossellini. Est-ce qu'il en était conscient. Quels films voyait-il ? A-t-il été influencé par certains films ?
Lee Hye-Young : J'ai lu dans une interview qu'il ne regardait pas les films des autres réalisateurs par peur d'être influencé. Sinon je me rappelle qu'il lisait beaucoup.
Mun Gwan-gyu: Il avait vu beaucoup de films coréens et aussi un film français de Julien Duvivier, Pépé le Moko qu'il aimait beaucoup. Les chefs opérateurs étaient très importants, les acteurs aussi, tous ceux qui ont créé l'équipe Lee Man Hee. Il se demandait comment représenter l'histoire, la culture et la spiritualité coréenne de manière originale à travers les films et si on peut voir un certain aspect européen c'est qu'il a réussi à le créer sans copier qui que ce soit.
Lee Hye-Young : Ce qu'il voulait, c'était retransmettre par le cinéma son expérience personnelle. C'est quelqu'un qui aimait beaucoup raconter des histoires.

Comment se comportait-il avec les acteurs ? Etait-il autoritaire, tyrannique ?
Mun Gwan-gyu : Il était très proche des acteurs et les dirigeait en discutant souvent avec eux, en faisant des répétitions, il essayait de tirer d'eux quelque chose de nouveau en parlant beaucoup avec eux.
Lee Hye-Young : Il chuchotait à l'oreille de ses acteurs ou de ses techniciens quand il n'était pas satisfait d'eux. Il ne les humiliait jamais devant tout le monde. C'est quelqu'un qui aimait beaucoup faire la fête avec son équipe. Ma grand-mère lui disait d'ailleurs qu'il serait ruiné un jour à force de trop manger et de faire la fête !
Mun Gwan-gyu : Après le succès de Marines are gone, un club a été créé : le Club 17. Tous les 17 du mois, tous les membres de l'équipe de ses films se réunissaient et formaient le clan Lee Man-Hee, ils étaient autour d'une table pour manger, boire, discuter, en toute amitié.
Lee Hye-Young : Ils ne se réunissaient pas que pour manger et boire mais ils constituaient le clan Lee Man-Hee où se discutaient argent, casting et plan de travail pour les prochains tournages de films.
Quels ont été les rapports de Lee Man-Hee avec la censure ?
Mun Gwan-gyu : Les Sept Prisonnières (appelé aussi Le Retour de la guerrière) est le film qui a causé le plus de problèmes à Lee Man-Hee. Son expérience de prisonnier a donné lieu à la trame de Late Autumn qui évoque une permission de sortie. Lee Man-Hee a eu aussi des ennuis aussi avec le film When Wild Flowers Blossom, commande de l'Etat, mais quand il fut terminé, le gouvernement a trouvé que le film n'était pas assez anticommuniste et trop antimilitariste et il lui a supprimé le financement nécessaire pour le montage. Ce fut pour lui une grande blessure et c'est à partir de ce moment-là qu'a commencé pour lui une période de marasme jusqu'à A Road To Sampo.
Lee Hye-Young : Dans Les Sept Prisonnières, c'est un acteur comique qui incarnait un officier de l'armée nationale et les autorités ont cru que le film se moquait de l'armée nationale (les membres de l'armée communiste étant jouées par des acteurs plus « sérieux »). Ils ont cru que le film était une sorte de rébellion contre le gouvernement et le film a été tellement coupé qu'il n'en reste absolument rien. C'était une sorte de condamnation. La censure a tué mon père, c'est pour cela aussi qu'il ne pouvait pas aller à l'étranger, il était interdit de sortie.
Traduction : Yejin Kim
Propos recueillis par Jean-François Rauger et Bernard Payen le 3 juin 2010.
En partenariat avec

Remerciements
Korean Film Archive, Le Centre culturel Coréen, Korean Film Council, Won Seong-suk, Kim Young-hwan, Ho Hyun-chan, Hong Young-soo, Lee Tae-won, Kang Dae-jin, Yeonbang Corp. Mme Sung-ji Ho, Mr Junho Choe.
Vendredi 3 Septembre 2010
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