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ANDRZEJ WAJDA

Du 9 février au 21 mars 2010
Il incarne le renouveau du cinéma polonais entamé dans les années 1950. L'Histoire parfois tragique de la Pologne et ses soubresauts politiques alimentent, ouvertement ou métaphoriquement, une œuvre ample.
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NUIT DE JUIN - ANDRZEJ WAJDA
Pologne - 2002 - 69' - SALLE GEORGES FRANJU - VOSTF - Vidéo
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Pologne - 1986 - 120' - SALLE GEORGES FRANJU - VOSTF - 35mm
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Pologne - 1975 - 179' - SALLE GEORGES FRANJU - VOSTF - 35mm
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Pologne - 109' - SALLE GEORGES FRANJU - VOSTF - 35mm

L'obsession de l'histoire

Andrzej Wajda incarne le renouveau du cinéma polonais, entamé dans les années 1950 avec des films jetant un regard critique sur la Pologne. L’Histoire parfois tragique de ce pays et ses soubresauts politiques alimentent, ouvertement ou métaphoriquement, une oeuvre dont on pourra mesurer l’ampleur en revoyant l’intégralité de ses films.

Hommage, en sa présence.

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La première chose à faire à propos d’Andrzej Wajda consiste à rappeler qu’il est Polonais. Cette remarque n’est pas une lapalissade. Rares sont les cinéastes en effet qui se vouent si fidèlement à l’histoire et à la culture de leur pays. Il le fit, lui, avec une détermination jamais démentie. Avec vocation, pourrait-on dire, au risque que cela le desserve sur le plan international. Plus polonais que Bergman était suédois, Fellini italien, Buñuel
espagnol ou Welles américain, Wajda a parfois pâti du caractère national de ses films. Il le dit fièrement : « Mes films sont polonais, faits par un Polonais, pour un public polonais ». Faut-il, pour apprécier Wajda et le comprendre, posséder les clés de l’histoire événementielle et fantasmatique de la Pologne ? Seuls le disent ceux qui n’aiment pas le cinéma. Wajda tient toutefois à son étiquette. Figure de proue de la cinématographie polonaise, ambassadeur autant qu’homme d’images, Wajda est le représentant officiel d’une nation qui a été tant de fois réduite au néant diplomatique, qu’elle scande autant que faire se peut des preuves de son identité. La passé politique de ce pays si souvent envahi, morcelé, réprimé, déchiqueté, proie des colons allemands, des hordes mongoles, des mercenaires suédois et russes, des Hongrois et des Turcs, otage des Chevaliers Teutoniques, a forgé ses citoyens à exalter une vocation héroïque, une orgueilleuse passion de la patrie.

Destin de martyre dont Wajda s’est voulu le chantre. Culte de la résistance opiniâtre, dont Wajda a montré à la fois la beauté, l’élégance du geste, et l’inutilité parfois. Pour Wajda, le romancier, le musicien, le peintre ou le cinéaste polonais est plus qu’un auteur : un mage, un guide, un gardien de la « polonité ». C’est la mémoire et le porte-parole d’une nation. Son exhibition artistique est compensatoire d’une vie politique bâillonnée. Tel est le sens du Chef d’orchestre (1979), où le vieux musicien comblé par une gloire internationale qui décide, pour un concert d’adieu, de revenir dans la patrie dont il s’était exilé cinquante plus tôt, est un clin d’oeil à Arthur Rubinstein. Ou au prix Nobel de littérature Czeslaw Milosz, dont Wajda disait
qu’en dépit de son exil, « il était des nôtres », non parce qu’il écrivait ou parlait polonais mais parce qu’il pensait polonais.

Relier l’home à l’Histoire

Wajda donc s’est fixé une mission : élaborer l’épopée de la survie d’un peuple, adapter les romans qui reflètent l’âme du pays. Il y a quelque chose de messianique dans sa conception du cinéaste, et sans cesse, il s’est appliqué à relier l’homme à l’Histoire, à analyser des rapports de l’individu avec la cité, la collectivité, l’Etat. Il a aussi le romantisme chevillé au coeur. La rébellion innée. La certitude qu’il n’y a pas de liberté nationale sans
liberté individuelle. Chez Wajda, l’obsession de l’Histoire est donc passée par Cendres (1965), exaltation du courage des combattants du prince Poniatowski engagé aux côtés des troupes napoléoniennes contre canons autrichiens et espagnols. Par Lotna (1959), hommage à ces ancêtres d’un détachement de cavalerie qui, en 1939, chargèrent sabre au clair et en gants blancs, debout sur leurs étriers, contre des blindés allemands. Et, bien sûr, par les films qui le révèlent, juste après la Seconde Guerre mondiale : Génération (1955), sur l’engagement de jeunes gens contre l’occupant allemand ; Kanal (1957), sur les actes de résistance d’un groupe de partisans encerclés par les nazis lors de l’insurrection de Varsovie ; et Cendres et diamants (1958), portrait complexe d’une génération prise entre les idéaux de l’Armée nationale et l’idéologie communiste.

A la fin des années 1970, Andrzej Wajda confiait volontiers que deux sujets lui tenaient particulièrement à coeur et qu’il avait l’ambition de leur consacrer un film avant de mourir. Le docteur Korczak était l’un d’eux. Ce célèbre pédiatre, qui accompagna deux cents enfants juifs arrachés à leur orphelinat pour être parqués dans le ghetto de Varsovie, les protégea de la souffrance et de la solitude avant de les accompagner à Treblinka pour mourir avec eux, se vit en effet consacrer un film, Korczak (1990). Il tint parole aussi pour le second sujet : Katyn (2007). Cette évocation du massacre d’officiers polonais en 1940, dont on crût les Allemands responsables avant de découvrir que les coupables étaient les Soviétiques, constitue pour lui une affaire d’autant plus douloureuse qu’elle est en partie personnelle : son propre père faisait partie des officiers exécutés.

L’histoire la plus brûlante devait lui offrir matière à ses deux films les plus célèbres, tournés dans la fièvre de l’événement : L’Homme de marbre (1977) mêle l’ancien et le nouveau, les champions du stalinisme, la grandeur et la décadence d’un héros du socialisme. Hier l’édification d’un ouvrier maçon stakhanoviste, aujourd’hui la frénésie d’une jeune cinéaste à faire toute la lumière sur les impostures et les zones d’ombre d’un régime totalitaire, la censure. Palme d’or au Festival de Cannes, L’Homme de fer (1981) plonge en plein coeur des luttes politiques, la grève des chantiers navals de Gdansk, la naissance de Solidarnosc et l’apparition de Lech Walesa.

Adapter les grands auteurs

Quand Wajda adapte un grand roman polonais, c’est pour une raison analogue. Les grands auteurs sont à ses yeux des prophètes, une conscience, une force spirituelle. Qu’ils parlent d’Histoire ou de sentiments, ils incarnent une idée de la Pologne, une civilisation, fureur et ferveur. C’est le cas de Jaroslaw Iwaszkiewicz, auteur du Bois de bouleaux (1970), où deux frères, un veuf et un moribond, incarnent deux manières de défier Eros et Thanatos, en communion charnelle avec le paysage. Le cas aussi de Tadeusz Konwicki, le scénariste de Kanal, qui replonge dans la Pologne de 1939 pour retrouver un peu de cette paix et de cette insouciance dans laquelle un jeune homme tombe amoureux d’une belle lycéenne de Lituanie,
avant que le territoire national ne subisse l’assaut des armées allemandes et ne soit partagé avec la Russie (Chronique des événements amoureux, 1986).

L’Histoire est là, ô combien, dans Les Noces (1972), d’après Stanislaw Wyspianski, une pièce du patrimoine national qui fait surgir les fantômes du passé, au début du XXe siècle, alors que l’on célèbre en grande pompe le mariage d’un jeune poète avec une paysanne. Dans l’allégresse de cette nuit burlesque et shakespearienne, surgissent des visions oniriques : celles du grand roi Sigismond, de Zawisza le héros médiéval, du massacre des nobles préparant une insurrection nationale avec l’aide secrète de l’Autriche en 1846, du devin ukrainien Wernyhova. Et s’immisce la prémonition d’une imminente catastrophe, tandis que la Pologne danse encore sous la monarchie austro-hongroise.

Wajda s’enflamme pour tout sujet qui lui permet de parler à demi-mots de ce dont son pays saigne encore et toujours. On peut décrypter derrière Danton (1983) et son bras de fer contre Robespierre, le portrait d’un juste assassiné, une réflexion contemporaine sur le pouvoir et la révolution, l’affrontement entre Walesa et Jaruzelski. Transposé d’un roman de Rolf Hochhuth, description d’une liaison interdite entre une Allemande et un Polonais, Un amour en Allemagne (1983) décrit le nazisme au quotidien, via la démarche pédagogique d’un fils interrogeant les témoins et cherchant à comprendre comment des hommes ont pu laisser faire de telles horreurs, comment peut s’entretenir l’amnésie.

Une sarabande d’images baroques

L’histoire, la patrie, le patrimoine culturel : n’omettons pas l’essentiel. Habile dialecticien, insolent tout en se gardant d’être dissident, Wajda, adepte du grand angle, est l’un des très grands cinéastes de sa génération, un peintre hors pair. Son oeuvre est une sarabande d’images baroques, romantiques, expressionniste, l’illustration endiablée de la sauvagerie des passions. Comment mieux évoquer Wajda que par l’intensité visuelle de ses fresques ? Verres d’alcool enflammés, sanglante poursuite entre des draps qui sèchent, duo d’amour dans une église en ruines, sous un Christ suspendu la tête en bas. Un air de Chopin saccagé par des musiciens barbares, une jument blanche galopant dans une plaine bordée d’arbres roux, le claquement sec des étendards et le galop des chevaux kamikazes. Un tuberculeux moribond joue des claquettes et de la sonate frivole avant de poursuivre de ses assauts fougueux une blonde pulpeuse, née de la paille et de l’eau de source. Tourbillon de robes bariolées et de chapeaux emplumés, filmé par une caméra qui chavire, s’enivre au son des violons. Portrait d’une campagne peuplée de demoiselles en vaporeuses robes mousseline qui consomment leurs siestes dans les langueurs tandis que leur monde glisse gracieusement vers sa fin, déjà figé dans un coma suranné. Ville en transes où les usines déploient leurs tentacules, jungle humaine où les pauvres sont soumis au rythme intraitable des cadences. Enquête sur un citoyen traqué par la politique du soupçon. La révolte et la mort entremêlés dans un paroxysme flamboyant.

Jean-Luc Douin

Rencontre avec deux comédiens d'Andrzej Wajda


Entretien avec Andrzej Seweryn

Sociétaire de la Comédie française depuis janvier 1995 (pensionnaire depuis 1993), Andrzej Seweryn connaît une importante carrière théâtrale en France et en Pologne depuis près de 35 ans (travaillant notamment avec Vitez, Chéreau, Lassale, Lavaudant, Brook), mais c'est le cinéma qui l'a fait connaître.  Principalement les films d'Andrzej Wajda, avec qui il a débuté, et tourné La Terre de la grande promesse (1975), Sans anésthésie, Le Chef d'orchestre (1980, prix d'interprétation au festival de Berlin), Danton (1983), L'Homme de fer (1981), Pan Taddeusz (1999), mais aussi quelques films français de Jacques Davila (Qui trop embrasse, 1986) Régis Wargnier (La Femme de ma vie, 1986 ; Indochine, 1992), Robert Enrico (La Révolution française, 1989, dans lequel il incarne Robespierre), Raoul Ruiz (Généalogies d'un crime, 1997), Michel Houellebecq (La Possibilité d'une île, 2008). Il a joué également dans La Liste de Schindler de Steven Spielberg (1993).

 

Comment avez-vous rencontré Andrzej Wajda ?

À Varsovie, dans les années 70, j'étais étudiant dans un petit centre théâtral de Varsovie où les spectacles de quatrième (et dernière) année étaient vus par à peu près tout le monde. Andrzej a vu un spectacle où je jouais, il a d'abord pensé à moi pour un film adapté d'un récit de l'auteur polonais Iredynski. Le film ne s'est finalement pas fait, mais Andrzej m'a contacté assez rapidement pour jouer dans La Terre de la grande promesse, qui fut considéré d'ailleurs il y a quelques années par les Polonais comme le meilleur film de l'histoire de leur cinéma.

Andrzej Wajda est quelqu'un d'essentiel dans la vie culturelle et de la société polonaise. Il a repoussé toujours plus loin les limites de la censure polonaise. Dès qu'il sentait qu'on pouvait dire plus, parler de plus de problèmes, évoquer tel ou tel événement, il le faisait. Je respectais beaucoup cela, même avant de tourner avec lui.

 

Comment avez-vous travaillé avec Wajda sur ce premier film, La Terre de la grande promesse ?

Nous répétions souvent, avant le tournage mais aussi pendant, avant d'aller sur le plateau ou bien le soir, dans les hôtels, quand on tournait à l'extérieur de Varsovie. Il faisait en sorte que circule une énergie particulière entre tous les membres de l'équipe du film. Je n'ai jamais eu le sentiment que c'était un homme qui faisait seul son travail, qu'il était comme un souverain qui indique à tout le monde ce qu'il doit faire. Bien sûr, en tant que metteur en scène, par définition, il était souverain, mais de telle manière que chacun se sentait en pleine liberté dans sa créativité. Wajda a une formule : quand le film est mauvais, il dit que c'est de sa faute, et quand il est bon, il dit que c'est grâce à l'équipe. Chacun avait l'impression qu'en participant au film, celui-ci serait meilleur et que le travail de chacun d'entre eux serait meilleur. Le caméraman avait l'impression que ses images seraient plus belles, le comédien que son jeu serait meilleur, et le scénariste savait que le travail pouvait ne jamais se terminer et qu'il évoluerait tout le temps pendant le tournage.

 

Cette liberté d'improvisation, comment s'est-elle traduite dans un film comme Le Chef d'orchestre ?

Dans ce film, plusieurs scènes étaient complètement improvisées, mais nous connaissions les bases de l'histoire, nous savions où nous allions, les objectifs étaient connus.

 

Quelles séquences du film ont changé ?

Tous les textes de répétition avec l'orchestre n'étaient pas écrits. Certains dialogues avec le pouvoir, certaines scènes de couple. Quand je dis « improvisées », cela signifiait qu'il y avait parfois des écarts de jeu entre la répétition et la prise. Nous prenions d'autre part des libertés par rapport au scénario même.

 

Et Andrzej Wajda prenait toujours en considération ce que vous proposiez ?

Oui, il compte toujours sur les propositions des comédiens. Mais il a quand même sa propre opinion : quand on a tourné Pan Taddeusz, il avait en tête précisément mon personnage, qu'il avait dessiné avec son maquillage, sa coiffure, son costume.

 

Wajda adapte la caméra au jeu des comédiens...

Il fait partie de ces cinéastes - et ils ne sont pas nombreux - qui convoquent tôt les comédiens sur le plateau, organisent la scène et adaptent ensuite les mouvements de caméra par rapport à eux. Cela dit, d'autres cinéastes font le contraire et obtiennent des résultats magnifiques. Il n'y a pas de règle.

 

Le personnage du Chef d'orchestre est important dans votre carrière, il vous a valu un prix d'interprétation au festival de Berlin. Comment avez-vous « trouvé » ce personnage ?

Je ne me souviens pas de m'être dit «ça y est, j'ai trouvé ce personnage ». Je suis comme un travailleur quotidien qui essaye de construire pas à pas le personnage. C'est toujours le résultat d'un dialogue avec le metteur en scène qui me met en scène. J'ai peur aussi de perdre immédiatement le personnage si je me dis que je l'ai trouvé. Ce n'est jamais gagné. Il faut tenir et chercher jusqu'au bout.

 

Et comment Wajda vous a-t-il présenté ce personnage du Chef d'Orchestre ?

Nous connaissions ce genre de personnage dans la vie publique en Pologne. Certains éléments de ce personnage nous étaient communs, et nous vivions nous-mêmes ce genre de conflit entre nos consciences artistiques, civiques, politiques. Personne n'est obligé d'être un héros, et personne n'est obligé de vivre comme d'autres le demandent. Je fais allusion au fait que sans se renier, sans se compromettre, nous ne vivions pas tous les jours comme des héros, nous ne protestions pas tous les jours contre la présence des tanks soviétiques. Cela n'aurait servi à rien. Il fallait enrichir et approfondir la conscience de la société et aussi la nôtre, nous, artistes. On ne donnait pas de leçons. C'était un long processus qui a donné ce qu'il a donné. Les films de Wajda et d'autres metteurs en scène polonais de son âge ont participé à ce grand processus de la naissance de la conscience sociale, politique, morale, de la société polonaise.

 

Il y a des règles de travail chez Wajda ?

Non, je ne le pense pas. Comme je vous disais, son travail se base beaucoup sur le comédien, il le laisse libre. Est-ce que c'est une règle ? Non, c'est un moyen, d'autres metteurs en scène travaillent très différemment et leur résultat est tout de même très intéressant. Dans ce sens, il n'y a pas de règle.

 

Mais il y a un dialogue continu avec le comédien.

Absolument. Alors si on peut parler de règle, cela en est une (rires) ! Il est très respectueux des comédiens.

 

Wajda est attaché à l'aspect physique, à la démarche du personnage ? C'est un peu la base de création d'un personnage.

Cela devrait l'être à chaque fois. Les comédiens brillent dans ses films, ils montrent leur visage inconnu, ils sont surprenants, très expressifs, sans être expressionnistes. Il sait organiser le travail du comédien de telle sorte qu'on voit extrêmement clairement le personnage. Comme si on faisait des taches blanches sur un fond noir, ou le contraire. Cela n'est pas abstrait. Être tout simplement énervé ou en sueurs, cela ne sert à rien, il faut l'être d'une manière particulière, aimer simplement n'est rien, il faut aimer d'une manière particulière...

 

Comment définiriez-vous le cinéma de Wajda ? Cinéma de résistance, de subversion, avec une pointe de romantisme ?

Il y a dans son cinéma toutes les définitions que vous venez d'évoquer et qu'on a déjà dites à son sujet. A vrai dire, j'aimerais revoir tous ses films que je n'ai pas vus depuis plusieurs années. Je suis plus adulte aujourd'hui, je connais plus de choses sur l'histoire de mon pays, ça m'intéresserait de les revoir et de voir mes réactions. Je n'ai pas de définition précise de son œuvre. Le cinéma de Wajda était indispensable en Pologne, cela a toujours été une obligation morale, philosophique, patriotique, culturelle, de voir ses films. Quand un Wajda sortait en Pologne, on ne pouvait pas ne pas le voir. Son œuvre a participé à l'approfondissement de l'esprit national, civique, moral, politique, artistique de la Pologne. C'est l'une de ses voix décisives.

 

Que vous a t-il transmis ?

La question du temps, cette idée qu'on n'a pas le temps. Peter Brook répétait la même chose : le théâtre, c'est comme la vie, mais le temps est compressé. Dans la vie, on peut passer vingt minutes au café à regarder passer les gens, au théâtre c'est un peu difficile, il faut rendre le temps artificiel. « Ne perds jamais le temps sur l'écran », c'est ce qu'il m'a enseigné. « Tu as cinq secondes sur l'écran, il faut en profiter, il faut les remplir, ces cinq secondes doivent être pleines, expressives, fais tout pour que je ne coupe pas ces cinq, dix, quinze secondes ».

Propos recueillis à Paris le 30 décembre 2009 par Bernard Payen.

 

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Entretien avec Daniel Olbrychski

Daniel Olbrychski est l'acteur fétiche d'Andrzej Wajda. Ensemble, ils ont tourné Cendres (1965), Tout est à vendre (1968), La Chasse aux mouches (1969), Le Bois de bouleaux (1970), Paysage après la bataille (1970), Les Noces (1972), La Terre de la grande promesse (1974), Les Demoiselles de Wilco (1978), Un amour en Allemagne (1983), Pan Taddeusz (1999), Zemsta (2002). Acteur vedette du théâtre et du cinéma polonais, il a acquis une reconnaissance internationale, en tournant pour Volker Schlöndorff (Le Tambour, 1978), Claude Lelouch (Les Uns et les autres, 1980), Joseph Losey (La Truite, 1982), Margarethe von Trotta (Rosa Luxembourg, 1985), Philip Kaufman (L'Insoutenable Légèreté de l'être, 1987), Philip Noyce (Salt, 2010).

 

Comment Wajda vous a-t-il choisi pour votre premier film en commun, Cendres ?

J'avais déjà dix-neuf ans, et j'étais à l'académie de théâtre de Varsovie en 1ère année. Wajda avait entendu parler de moi parce que j'avais fait un film avant, Blessé dans la forêt. Wajda ne l'avait pas vu, mais il avait entendu parler d'un jeune garçon un peu albinos, très doué, avec beaucoup de tempérament. C'était moi ! Pour Cendres, il pensait d'abord à des acteurs plus âgés mais il a changé d'avis en voyant l'adaptation de Guerre et paix de Sergueï Bondartchouk. Wajda a alors compris que c'était une erreur d'employer des acteurs de 30 ou 40 ans pour jouer les jeunes personnages de Tolstoï. Le directeur de l'école m'a recommandé auprès de lui. Cela m'amusait que mon personnage de Rafael Olbromski dans Cendres soit presque mon homonyme. Quand mon fils est venu au monde, je l'ai bien évidemment appelé Rafael. Et Wajda était son parrain.

 

Comment avez-vous créé ce personnage cruel de Karol dans La Terre de la grande promesse ? Comment vous l'avez composé? Physiquement par exemple, sa moustache, sa démarche déterminée?

Juste avant, j'ai tourné dans un très beau film romantique et historique, une trilogie du 17ème siècle à la Dumas, Le Déluge, dans lequel je jouais un personnage « symbole » de la littérature polonaise, à l'image de votre D'Artagnan. Le personnage est très aimé dans la littérature polonaise, c'est un héros très énergique, cruel mais romantique. Pour ce film, je portais une moustache. La psychologie de Karol, le personnage que j'interprète dans La Terre de la grande promesse, est proche de celle du personnage du Déluge. J'ai donc averti Wajda que j'allais l'incarner avec cette même moustache. Cela m'a aidé à l'interpréter. Seul le contexte du film (contrairement au Déluge) n'était plus romantique, c'était celui du capitalisme cruel.

 

Comment Wajda définit-il précisément ce qu'il attend d'un acteur? Que demande t-il à un acteur?

Wajda dit toujours que le plus important pour un metteur en scène est de bien choisir le comédien pour le rôle et qu'après le film se fait tout seul. Il choisit les comédiens en faisant confiance à son instinct et attend énormément d'eux. Il déteste les comédiens passifs. Il est aussi le metteur en scène idéal pour un comédien : au cinéma il n'y a pas de public, le metteur en scène doit être le plus amoureux des comédiens, et en même temps le plus cruel des critiques. Avoir ces deux qualités est presque impossible mais Wajda possède ce don.

 

Est-ce qu'il vous laisse improviser? Je crois qu'il vous a laissé changer des choses pour votre personnage de Boleslaw dans Le bois de bouleaux ?

Le tournage de ce film s'est déroulé très rapidement, en trois semaines, avec un saut à Cannes pour présenter Paysage après la bataille et la première de Hamlet au théâtre en même temps ! J'ai improvisé la plupart du temps. Par exemple, le face à face avec la petite fille n'a pas du tout été écrit, il n'existait même pas dans la nouvelle. Tout est parti d'une question que je posais à Iwaszkiewicz (auteur du scénario et du roman adapté) : « Est-ce que Boleslaw (mon personnage) aimait sa femme ? » Etonné, il m'a répondu : « Pourquoi tu me demandes ça ?... Elle est morte ! Tu veux une scène où le personnage pleure devant le tombeau ? J'ai répondu : « Non, je préfère évoquer l'idée qu'il l'aimait profondément. »
Je lui ai suggéré d'écrire un face à face avec sa petite fille pour faire passer cette idée. Le lendemain, j'ai reçu les dialogues. Mais ils étaient trop littéraires, pas évident à jouer et impossibles à apprendre pour l'enfant ! Alors j'ai improvisé les dialogues. La petite avait peur car elle m'avait vu à la télé où j'incarnais un personnage historique très cruel ! On a profité de cette peur et on a tourné cette scène en une seule prise, en champ contre champ.

 

J'ai lu que Wajda était parfois capable de changer rapidement l'idée d'une scène, comme celle où vous soutenez le personnage de Wojciech Pszoniak, ivre mort, dans La Terre de la grande promesse, scène qui devait au départ se tourner dans un lieu avec 200 figurants ?

Pendant le tournage du film, un soir à Lodz, j'avais un peu bu, et j'ai eu soudain une idée pour cette séquence avec Wojciech, qui dans le scénario devait effectivement se tourner avec 200 figurants pendant un bal. J'ai pensé qu'il serait mieux de la tourner dehors et de porter le personnage de Wojciech ivre mort, comme un morceau de bois, de lui lancer de l'eau à la figure avant de le faire vomir.  J'ai réveillé Wajda en pleine nuit, j'avais griffonné quelques dessins montrant les cadres de la séquence à laquelle je pensais. Il a appelé la production pour expliquer que nous n'avions plus besoin des figurants et de la salle. J'ai expliqué les changements de la séquence en me rendant avec Wojciech sur le plateau. J'étais l'auteur de cette séquence cadre après cadre, mais le plus important est toujours celui qui dit ACTION. Parmi les mille idées que peuvent inventer ses collaborateurs, le metteur en scène choisit la meilleure. Andrzej Wajda donne la possibilité de création à tout le monde, ses assistants, les comédiens, au chef op, il écoute beaucoup, dit ce qui lui plaît, et l'exécution se fait rapidement, en un éclair !
Pour Les Demoiselles de Wilco, on a beaucoup improvisé aussi. Un jour, toute la matinée, jusqu'à l'heure du déjeuner, on a essayé beaucoup de choses, sans tourner la moindre scène. Mais soudain, l'un d'entre nous a inventé quelque chose, un rythme, une situation et Wajda était alors très enthousiaste. Il a proposé qu'on déjeune pour permettre à l'équipe technique de préparer la scène. Et dans l'après-midi, la séquence de dix minutes fut tournée en deux heures. Voilà sa méthode !

Propos recueillis le 15 janvier 2009 par Bernard Payen

En partenariat avec

Allociné Fluctuat 

 

Danton en DVD et DVD Blu ray

Sortie mi-février
A l'occasion de la rétrospective Andrzej Wajda, Gaumont Vidéo restaure Danton.

Septembre 1793, le Comité de Salut Public, à l'instigation de Robespierre, instaure la "Terreur". La famine réapparaît, avec elle la révolte, et les têtes tombent. Danton regagnant Paris s'oppose à Robespierre : c'est le choc de deux politiques inconciliables, de deux fortes personnalités.

Prix Louis-Delluc 1982
César du Meilleur Réalisateur 1983

Inclus : documentaire inédit de Pierre-Henri Gibert avec les témoignages de Andrzej Wajda, Jean-Claude Carrière, Margaret Ménégoz


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Programmation et calendrier

Mercredi 17 Mars 2010

14h30LE BALLON ROUGE ET AUTRES HISTOIRESHL
15h00Cycle Tournages
ROBIN DES BOIS
ALLAN DWAN, DOUGLAS FAIRBANKS
GF
17h00KAIRO
KIYOCHI KUROSAWA
HL
19h30Alberto Moravia, l'anticonformiste
PLAISIRS DE FEMMES
GIOVANNI SOLDATI
GF
20h00Cycle Julien Duvivier
LA BANDERA
JULIEN DUVIVIER
HL
20h30FINIS TERRAE
JEAN EPSTEIN
JE
21h30Andrzej Wajda
NUIT DE JUIN
ANDRZEJ WAJDA
GF

Jeudi 18 Mars 2010

14h30Cycle Tournages
MONTE-CARLO
ERNST LUBITSCH
HL
17h00Cycle Julien Duvivier
AU ROYAUME DES CIEUX
JULIEN DUVIVIER
En remplacement du film initialement prévu dont la projection est annulée.
HL
19h00Cycle Julien Duvivier
QUI ETES-VOUS JULIEN DUVIVIER ?
HL
19h30Alberto Moravia, l'anticonformiste
UMANO NON UMANO
MARIO SCHIFANO
GF
20h30PROGRAMME 140: QUARTIER DES HALLESJE
21h00Cycle Julien Duvivier
PANIQUE
JULIEN DUVIVIER
HL
21h30Andrzej Wajda
CHRONIQUE DES EVENEMENTS AMOUREUX
ANDRZEJ WAJDA
GF
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Mars - mai 2010