Deux films de Georges Méliès : Robinson Crusoé et Automaboulisme et autorité

Olivier Auboin-Vermorel, l’un des plus grands collectionneurs européens d’appareils cinématographiques anciens depuis une trentaine d’années, a bien voulu confier en dépôt à la Cinémathèque française sa collection de films des premiers temps.

On trouve dans cette collection des pièces uniques qui datent des premiers pas de la cinématographie : films 90 mm d’Etienne-Jules Marey et Georges Demenÿ (1890-1895), films 35 mm à perforations centrales du Phono-cinéma-théâtre (1900), films 35 mm Nadar à perforations Edison ou sans perforations (1896), films Pathé, films de la Cinès, etc., et un incunable extrêmement précieux : un film original du kinetoscope Edison, A Bar Room Scene, peint à la main (réalisé aux Etats-Unis en janvier 1895).

La collection comprend aussi plusieurs films de Georges Méliès : Le merveilleux éventail vivant (1904), Le Palais des mille et une nuits (1905), et deux films invisibles jusqu’à présent depuis leur sortie : Automaboulisme et Autorité (40 mètres, 1899) et Les Aventures de Robinson Crusoé (280 mètres, 1902).

Fragment d’Automaboulisme et Autorité

Automaboulisme et Autorité est malheureusement fragmentaire mais les images qui subsistent, en couleurs, permettent tout de même d’apprécier l’humour de Méliès.

Robinson Crusoé a été tourné aux studios de Montreuil en 1902 après le fameux Voyage dans la Lune. Méliès joue le rôle de Robinson Crusoé. Cette adaptation de l’œuvre de Defoe dure 15 mn environ et comprend 280 mètres de pellicule. La particularité de la copie originale nitrate qui a été retrouvée est son extraordinaire fraîcheur au point de vue des couleurs. En 1902, toutes les images de ce film ont été peintes soigneusement au pinceau et avec des couleurs à l’aniline, couleurs utilisées aussi pour les plaques de lanterne magique. Et les effets de couleurs sont précisément très nombreux dans ce film ; tous les trucages et la narration reposent sur l’utilisation des coloris. Pour la première fois, Méliès mêle avec virtuosité trucages, décors et couleurs, avec une maîtrise extraordinaire. Un perroquet bicolore, des effets de foudre rouge, des explosions jaunes et oranges : c’est un vrai feu d’artifice et une merveille pour le regard du spectateur d’aujourd’hui.

Fragment de Robinson Crusoé

Robinson Crusoe a été restauré en numérique (4K) par la Cinémathèque française et les laboratoires Eclair. Les 10 669 images du film ont été numérisées, nettoyées et stabilisées (dans les règles de l’art, sans trop pousser la restauration). Le film a été présenté pour la première fois le 8 décembre à la Cinémathèque française, lors d’une soirée-hommage à Méliès. Il ne s’agit encore que d’une première restauration, un work in progress qui sera achevé en 2012.

Il est miraculeux de nos jours de trouver encore des films de Georges Méliès : il faut donc remercier le collectionneur, Olivier Auboin-Vermorel, d’avoir fait confiance à la Cinémathèque française pour sauver et restaurer ce chef-d’œuvre du Magicien de Montreuil.

Texte du catalogue :

« Les Aventures de Robinson Crusoé ne sont pas une féerie ou une suite de tableaux fantastiques, mais une pièce cinématographique qui représente très fidèlement les différents épisodes du roman. Une « apothéose » (tableau 25) a été ajoutée pour terminer avec éclat cette vue. Durée du spectacle, environ 20 minutes ». Métrage originel : 280 m.

1.— Le naufrage.

2.— Le radeau.

3.— Navigation sur la rivière.

4.— Trois jours après.

5.— Le dernier espoir.

6.— Le signal de détresse.

7.— La construction de la hutte.

8.— Les cannibales.

9.— La danse de guerre.

10.— Au secours de Vendredi.

11.— La fuite de Robinson. L'effondrement de la falaise.

12.— La poursuite.

13.— L'attaque de la hutte.

14.— Après la bataille.

15.— La confection du canot.

16.— La tornade.

17.— La chasse dans la forêt.

18.— Navigation autour de l'île.

19.— La mutinerie.

20.— Sauvés.

21.— Les quais de Southampton.

22.— Le retour triomphal de Robinson.

23.— Ô, doux foyer !

24.— La famille s'est agrandie.

25.— Apothéose. »

 

Les Aventures de Robinson Crusoé, 1902.

La vue que vous allez voir n'est pas une féerie ou une suite de tableaux fantastiques, mais une pièce cinématographique qui représente très fidèlement les différents épisodes du roman de Daniel Defoe. Vous verrez à la fin une « apothéose » qui termine avec éclat les extraordinaires aventures de Robinson Crusoé.

Le vaisseau sur lequel Robinson faisait route vient de faire naufrage. Vous le voyez au loin, ballotté par les flots en furie. Robinson parvient néanmoins à se hisser sur les rochers.

Il construit un radeau avec lequel il récupère toutes les provisions restées à bord.

Luttant contre le courant de la rivière, Robinson réussit finalement à mettre le pied à terre.

Trois jours ont passé et l'épave finit de se briser. À sa grande joie, Robinson découvre un chat et un chien, les seuls rescapés du naufrage avec lui.

Robinson tente de signaler sa présence à un navire qui passe au loin, mais, à son grand désespoir, l'équipage ne l'apercevra pas.

Robinson allume un feu en haut des falaises, espérant encore attirer l'attention d'un bateau, mais ce signal de détresse reste sans effet.

Avec les arbres qu'il a coupés, Robinson construit une hutte qu'il appuie contre les rochers et entoure d'une palissade.

Des sauvages ont débarqué sur l'île et viennent de dévorer un de leurs prisonniers. Les cannibales se livrent alors à une horrible cérémonie rituelle autour des reliefs de leur odieux festin.

Ils allument un grand feu au pied des falaises et exécutent une danse de guerre. Ils ont reçu l'ordre de tuer le prisonnier qui reste, mais Robinson, posté derrière un rocher, entre tout à coup en scène en abattant un des sauvages d'un coup de fusil.

Désorientés par le coup de feu et par la singulière apparition de Robinson, les sauvages abandonnent le prisonnier que Robinson appellera Vendredi, en mémoire du jour où il l'a sauvé.

Alors que Robinson et Vendredi escaladent la falaise, les sauvages se lancent à leur poursuite, mais les fugitifs se défendent courageusement. La vingtaine de sauvages qui restent se ruent sur eux en masse, mais Robinson, aidé de Vendredi, réussit à provoquer la chute d'un gros bloc de rocher qui arrête, pour un temps, la progression des assaillants.

Enfin, Robinson et Vendredi arrivent au sommet de la falaise. Robinson montre le chemin de la cabane à celui qui va devenir son compagnon dévoué. Resté en embuscade, Robinson tue plusieurs sauvages.

Plus rapide que Robinson, Vendredi atteint le premier la cabane et, d'un bond, il monte sur le toit. Robinson arrive avec les sauvages aux trousses. Alors commence un terrible combat. Les assaillants sont toutefois expédiés ad patres jusqu'au dernier.

Robinson initie Vendredi à divers travaux manuels. Ils commencent à se sentir chez eux, entourés d'animaux familiers.

Après avoir rebâti sa cabane avec Vendredi, Robinson creuse un tronc d'arbre pour en faire une pirogue.

Robinson et Vendredi reviennent d'une promenade quand, tout à coup, une tempête se lève, qui emporte le toit, tandis que les palmiers se tordent, pliés par l'ouragan. Un gros orage éclate avec des éclairs aveuglants. Cet effet a été obtenu par un moyen encore jamais utilisé en cinématographie.

Robinson et Vendredi chassent dans la forêt. Puis, ayant examiné attentivement la pirogue, ils prennent la mer et naviguent autour de l'île.

Cela fait maintenant vingt-cinq ans que Robinson a fait naufrage sur cette île déserte. Un jour, il aperçoit quelques marins débarquer sur l'île après une mutinerie contre leur capitaine et les officiers qu'ils retiennent prisonniers.

Robinson et Vendredi tiennent bientôt les mutins à leur merci et ils délivrent les prisonniers. Ils peuvent alors quitter l'île avec le capitaine et ses officiers.

Le navire qui ramène Robinson et Vendredi entre dans le port de Southampton au milieu des acclamations de la foule massée sur les quais.

La nouvelle du retour de Robinson et l'histoire de sa merveilleuse aventure suscitent un enthousiasme général à Londres où il est porté en triomphe.

Robinson est enfin de retour. Il retrouve tous les siens, et sa femme a, comme lui, bien vieilli. Ô, doux foyer ! Ses enfants ont, eux aussi, bien changé. Ils se sont mariés et Robinson embrasse tout son petit monde. Vendredi, tout heureux, bénit cette famille qui l'a maintenant adopté.

Apothéose : Robinson et Vendredi, maîtres des sauvages tombés à leurs pieds. »

Les collections de la Cinémathèque française

L’institution créée en 1936 par Henri Langlois avait pour particularité, dès sa naissance, d’accorder autant d’importance au « non-film » (archives, livres, appareils, costumes, affiches, maquettes, etc.) qu’aux films. C’était là, outre la programmation de films, l’originalité de la Cinémathèque française par rapport aux institutions alors existantes. Grâce à cet esprit visionnaire, la Cinémathèque a collecté au fil des ans une importante collection de films, d’archives et d’appareils ; elle a su, par la même occasion, et grâce à ses fonds, influencer d’une façon majeure la muséographie et l’historiographie du cinéma.

La Cinémathèque française se trouve à la tête de l’une des plus belles collections au monde. Nous vous proposons de suivre l'actualité de ces collections, et notamment des enrichissements.