Le don Suzanne Durrenberger, scripte

Par Blandine Étienne*

Suzanne Durrenberger est une des plus grandes scriptes françaises. Elle débute en 1946 une carrière prolifique de plus de soixante ans, poursuivie avec énergie jusqu’en 2008. Scripte de Buñuel, Vadim ou Bertolucci, elle a confié peu avant sa mort, survenue en juin 2011, toutes ses archives professionnelles à la Cinémathèque française. Première approche d’un don exceptionnel venu enrichir les collections et qui n’a pas fini de révéler ses beautés.

En cours d’inventaire, le fonds n’est pas encore consultable.

 

Suzanne Durrenberger, script-girl

(6 avril 1922 – 30 juin 2011)

« Une grande figure de la profession » Laurent Terzieff  (1).

 

Suzanne DurrenbergerSuzanne Durrenberger fait ses débuts avec Robert Vernay, Henri Decoin, Marc et Yves Allegret ou Jules Dassin, avec lesquels elle travaille à plusieurs reprises. Elle est aussi présente aux côtés de Roger Vadim, rencontré sur le tournage de Et Dieu créa la femme en 1956 jusqu’à Une femme fidèle en 1976 ; le temps de seize films. Après une première expérience avec Buñuel sur La fièvre monte à El Pao (1959), elle devient sa scripte attitrée, du Journal d’une femme de chambre (1963) à son dernier opus, Cet obscur objet du désir (1977). Également fidèle complice de Bertolucci à partir de 1972 sur Le Dernier Tango à Paris, elle ne le quitte plus jusqu’aux Innocents (2003). Ensemble, ils tournent dix longs métrages pour lesquels Suzanne Durrenberger a confié à la Cinémathèque tous ses scénarios, polaroïds et autres nombreux documents de travail.


Patrice Chéreau et Isabelle Huppert sur le tournage de "Gabrielle" (2004)Elle exerce aussi régulièrement ses talents de scripte avec Alexandre Astruc, Philippe de Broca, Philippe Labro, Eli Chouraqui et Francis Girod, puis plus récemment avec Gabriel Aghion, Rémi Waterhouse et Patrice Chéreau. Elle tourne avec celui-ci son dernier film, Persécution (2008).
Au-delà de ces fréquentes collaborations, la scripte travaille également avec Jacqueline Audry, Léon Mathot, Jean-Pierre Melville ou Vittorio De Seta, passant de Jacques Poitrenaud à Jacques Doniol-Valcroze et René Clément mais aussi Michel Audiard, Bertrand Blier, Michel Deville, Nelly Kaplan, Peter Brook ou Milos Forman.
Un résumé de carrière (2), écrit de sa main, ainsi qu’un mémoire d’étude consacrée à la scripte (3) témoignent du riche parcours de cette personnalité qui a marqué les mémoires. Ces documents sont d’autant plus précieux que les filmographies de scriptes restent parfois incomplètes et difficiles à établir. 


Suzanne Durrenberger est à Buñuel et Bertolucci ce que Suzanne Schiffman est à Truffaut, ou Sylvette Baudrot à Resnais et Polanski : un collaborateur technique et artistique indispensable.


                                       

Bernardo Bertolucci et Suzanne Durrenberger : un tandem de plus de 30 ans


Les documents de scripte : toute la mémoire du film

Couverture du scénario de "Belle de jour"Le don Suzanne Durrenberger porte principalement sur la seconde moitié de sa carrière, malgré quelques exceptions comme le scénario de Belle de jour. Il couvre entre autres ses collaborations avec Bertolucci, Girod, Chéreau ou Aghion.
Ce fonds d’archives regroupe scénarios annotés illustrés de photos, feuille de service, plans de travail et autres rapports techniques ou administratifs qui sont autant de récits détaillés du tournage et en disent long sur la réalisation des films. Car la scripte, veillant à la bonne continuité du film, occupe une place centrale au sein de l’équipe et une position privilégiée entre le réalisateur et le producteur. Présente de la préparation du film (pratique qui se perd aujourd'hui) au tournage et parfois même au montage (comme c'est le cas pour S. Durrenberger), ses documents de travail représentent une mine d'informations, chiffrées ou écrites, prisées par nombre de chercheurs.


Page de scénario du "Dernier empereur" de Bernardo BertolucciAinsi les scénarii annotés révèlent l’évolution de l’écriture jusqu’au tournage : la moindre modification y est scrupuleusement reportée. Support de base de la scripte pour suivre le tournage, il est souvent augmenté de notes complémentaires, de croquis et de photos ; autant de gardes fous pour assurer la cohérence du récit et contrôler les raccords. La scripte y indique les prises tournées pour chaque plan en utilisant le procédé dit du script ligné (un système de fléchage – qui varie selon les scriptes - pointant le début et la fin du plan en couvrant les dialogues concernés). Il lui sert à rédiger les quatre rapports dont toute scripte a, en France, la charge quotidienne.
Le rapport image (4) fait état de chaque prise tournée pour préparer le développement de la pellicule et gérer le stock. Il permet d'en connaître le détail (métrage utilisé, indications du directeur photo, informations relatives à la pellicule…) et précise celles choisies par le réalisateur (5).
Nécessaire pour chaque plan, le rapport montage (6) indique à l’attention du monteur les nuances de chaque prises (dialogue, jeu des acteurs ou angles de prise de vue…). Plus rares, les Cutter logs sont des pré-rapports montage établis avant la projection des rushes. 
Les rapports productions rendent compte de l’avancée du tournage au jour le jour. La scripte y consigne l’ensemble des renseignements chiffrés, recensant chaque prise, chaque mètre de pellicule tournée, développée… le nombre de séquences complètes et incomplètes, de plans supplémentaires ou refaits, leur minutage, la consommation en kilowatt ou encore la présence des acteurs et de l’équipe … 
Le déroulé du tournage est consigné dans le rapport horaire, heure par heure, jour après jour. La scripte relate avec précision les heures d’arrivée et de départ, le temps de mise en place pour chaque plan, les pauses et toute perturbation entrainant un retard sur ce document qui fait foi auprès des assurances et livre à la postérité la vie du tournage.

                                        


Souvenirs de tournage, clichés inédits  

Mais le don Suzanne Durrenberger est aussi un témoignage en images de nombreux tournages,  immortalisés par une multitude de photos prises dans le cadre de son activité. Pour garder en mémoire l’agencement des décors ou le port d’accessoire mais aussi le temps d’un raccord coiffure ou d’une pause, la scripte prend une foule de polaroïds. Souvent annotés et numérotés, elle les classe par séquence quand elle ne les colle pas dans son scénario, offrant ainsi aujourd’hui des centaines de clichés de travail inédits.
Parmi les plus anciens, une série de polaroïds de La Voie Lactée (L. Buñuel, 1968), des photos de Brigitte Bardot et Jane Birkin sur le plateau de Don Juan (R. Vadim, 1972) ou encore des clichés de tournages de Philippe de Broca : La poudre d'escampette (1970), Chère Louise (1971) et Le Magnifique (1973).

  "La Voie lactée" de Luis Bunuel (1968)Brigitte Bardot dans "Don Juan" de Roger Vadim (1972)

Les photos de la scripte sont autant de portraits d’acteurs au travail : Catherine Deneuve sur les tournages du Bon plaisir (F. Girod, 1983), Paroles et musique (E. Chouraqui, 1984) ou Belle maman (G. Aghion, 1998), De Niro et Gérard Depardieu sur Novecento (B. Bertolucci, 1974) ou encore Valéria Bruni-Tedeschi sur Les Menteurs (E. Chouraqui, 1995) en passant par Jean Marais (Stealing Beauty, B. Bertolucci, 1995) et Jean-Claude Brialy (Monsieur Max, G. Aghion, TV, 2007) dans leurs derniers rôles.
A noter également la présence de films en costumes qui font l’objet de lots importants : ainsi les polaroïds de Valmont (M. Forman, 1988), Lacenaire (F. Girod, 1990), Le Libertin (G. Aghion, 1999) ou Gabrielle (P. Chéreau, 2005). Sur La Reine Margot (P. Chéreau, 1993), Adjani refuse d’être prise en photo d’où une décapitation systématique de l’actrice sur les photos… La scripte bricole encore des photomontages de polaroïds, parfois scotchés au gaffeur, pour reconstituer des vues panoramiques comme pour The Sheltering Sky (Un Thé au Sahara, B. Bertolucci, 1990). 

                         

 

Toute l'iconographie, sauf mention contraire, est © Suzanne Durrenberger, fonds Suzanne Durrenberger, Cinémathèque française

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Notes

*Blandine Étienne est chargée des éditions en ligne à la Cinémathèque française.

[1] in Suzanne Durrenberger scripte : l'essentiel est invisible, mémoire de Camille Sauzeau, P.38 (2004)
[2] Filmographie couvrant la période 1946 -1988.    
[3] Camille Sauzeau y analyse ainsi son parcours : « d’une façon quasi systématique, un assistant metteur en scène, une fois devenu réalisateur, reprend Suzanne comme scripte ». Elle cite en exemple Vadim, assistant de Marc Allégret, Francis Girod, assistant de Vadim, De Broca assistant de Decoin et les comédiens passés à la réalisation comme Maurice Ronet ou Didier Haudepin qui lui confient le poste de scripte. Elle participe également au téléfilm de Joyce Buñuel, fille adoptive du cinéaste (La Jument vapeur, 1977).
[4] Ou rapport Labo ou feuille de tirage.
[5] Aux Etats-Unis, en Allemagne et en Grande Bretagne, l’assistant opérateur s’en charge. En France, sa rédaction par la scripte est aujourd’hui remise en question, ce qui explique peut-être qu’il n’y en ait pas pour certains films tournés par la scripte.
[6] Ou rapport scripte.

Article publié en février 2012.