Hitchcock-Truffaut : Secrets de fabrication
La rétrospective Alfred Hitchcock est l'occasion de rééditer un article paru en 2007 à propos du fameux "Hitchbook". Le Cinéma selon Hitchcock par François Truffaut paru en 1966 chez Robert Laffont, a profondément marqué l'édition du livre de cinéma. Cet article rend compte de la germination puis de la fabrication de cet ouvrage d'entretiens à travers une sélection d'archives versées à la Cinémathèque en 1998 par les Films du Carosse, la société de production créée par François Truffaut.
Alfred Hitchcock et la critique avant 1962
Depuis The Lodger (1926), les films d’Alfred Hitchcock sont généralement bien accueillis par le public français, anglais et américain. Pourtant, dans les années 1950 en France, les critiques sont condescendants : on le considère tout au plus comme un habile "créateur d’atmosphères".
C’est à cette époque que les "Jeunes Turcs" de la Nouvelle Vague (Eric Rohmer, Claude Chabrol, Jacques Rivette, Jean-Luc Godard et François Truffaut) prennent à contre-pied ces critiques à travers leur "politique des auteurs". Ils vont contribuer à faire d’Alfred Hitchcock un véritable auteur ayant sa propre originalité.
François Truffaut publie des critiques dans Arts et rencontre Alfred Hitchcock à deux reprises, en février 1955 avec Claude Chabrol et en août 1956 avec Charles Bitsch. Ces rencontres donnent lieu à diverses interviews publiées dans Les Cahiers du cinéma (n°s 44 et 62). Exprimée à plusieurs reprises, l’admiration de François Truffaut pour Alfred Hitchcock apparaît clairement dans une lettre (page 1 ; 2 ; 3 ) adressée en 1963 à Harold Mendelsohn, responsable de la publicité des studios Universal.
La rencontre Alfred Hitchcock - François Truffaut et la préparation des entretiens
En janvier 1960, à New York, François Truffaut rencontre Helen Scott, chargée des relations avec la presse pour le French Film Office. Celle-ci devient, dès lors, sa traductrice et sa collaboratrice attitrée aux Etats-Unis. En avril 1962, François Truffaut dévoile à Robert Laffont et à Helen Scott son intention de faire un livre sur le cinéma. Le genre des entretiens radiophoniques avec des écrivains, notamment Les Entretiens de Paul Léautaud avec Robert Mallet, lui donne l’idée de composer un ouvrage à partir d’entretiens enregistrés avec Alfred Hitchcock.
François Truffaut écrit à Alfred Hitchcock le 2 juin 1962 pour lui demander un entretien.
(lettre page 1 ; 2 ; 3 )
C’est avec émotion qu’Alfred Hitchcock lui répond favorablement de Los Angeles par un télégramme.
Dès lors, François Truffaut commence à réunir la documentation nécessaire à la préparation du livre : le Hitchcock de Claude Chabrol et Eric Rohmer publié en 1957, les critiques, les fiches techniques et notes sur les films, les romans adaptés par Hitchcock, des photographies, classés dans des dossiers, film par film. Il écrit également des centaines de questions à poser à Alfred Hitchcock.
En juillet 1962, Robert Laffont donne son accord de principe à François Truffaut pour publier l’édition française. Truffaut, qui veut publier conjointement son livre en France et aux États-Unis, demande à Helen Scott de trouver un éditeur à New York. Un accord tacite est conclu avec Simon & Schuster, qui signera avec François Truffaut, en janvier 1963, un contrat pour l’édition américaine, grâce à l’intermédiaire de Don Congdon, le nouvel agent littéraire de François Truffaut aux États-Unis.
Avant sa rencontre avec Alfred Hitchcock, Truffaut revoit une partie des films anglais de celui-ci.


Scéance d'entretiens entre Alfred Hitchcock, François Truffaut et Helen Scott
© Philippe HALSMAN / MAGNUM
Les entretiens ont lieu du 13 au 18 août 1962 dans les bureaux d’Universal. Helen Scott sert d’interprète entre François Truffaut et Alfred Hitchcock. Plus de trente heures d’entretiens sont enregistrées.
Écouter un extrait des entretiens Hitchcock - Truffaut.
L’élaboration du livre (1962-1966)
Helen Scott s’attaque à la transcription et à la traduction des entretiens en français et en anglais. Mais ceux-ci sont rendus difficiles par la mauvaise qualité sonore et la mauvaise compréhension entre les protagonistes. En novembre 1962, François Truffaut et Helen Scott obtiennent enfin satisfaction avec 800 pages dactylographiées.

Chantage (Blackmail), 1929. Premier film parlant d'Hitchcock
François Truffaut envisage la sortie du livre en France dans la seconde moitié de l’année 1963. La réalité sera tout autre. Truffaut consacre en effet plus de quatre ans à ce projet, d’août 1962 à décembre 1966. Pendant ces quatre années, plusieurs difficultés ralentissent le travail.
D’une part, François Truffaut continue à travailler en tant que cinéaste : en 1962, il démarre le projet de Fahrenheit 451, film qu’il mettra quatre ans à terminer. En 1963 et au début de 1964, le cinéaste écrit, tourne et monte La Peau douce. En janvier 1964, il accepte d’adapter Bonnie and Clyde pour les Américains, mais abandonne le projet trois mois plus tard. A la fin de 1965, il travaille sur le scénario de L’Enfant sauvage avec son ami Jean Gruault.
Dès 1962, François Truffaut donne aux entretiens l’ordre chronologique de la filmographie d’Hitchcock. Il envisage d’inclure dans le manuscrit le résumé de chaque film et continue pour cela de collecter les critiques sur les films d’Hitchcock, le matériel publicitaire et les romans-photos, qui l’aideront également à établir les génériques. Mais ce n’est qu’en 1964 que ces résumés seront finalement inclus dans le manuscrit.
D’autre part, la volonté de François Truffaut d’illustrer magistralement les propos d’Alfred Hitchcock retarde le projet. Les recherches iconographiques prendront en effet quatre ans. Pour obtenir des photographies, Truffaut s’adresse à toutes les maisons de production d’Europe et des États-Unis avec lesquelles Hitchcock a travaillé. Il obtient les photographies souhaitées et, quand il peut, fait effectuer des photogrammes.
En février 1965, le texte français est presque terminé, alors que l’éditeur Robert Laffont commence à s’inquiéter du retard pris par le livre. Il manque l’introduction, que Truffaut écrit en mai 1965.
La dernière difficulté est de trouver un titre évocateur. François Truffaut hésite entre Professeur Hitchcock et Entretien avec Hitchcock. Le cinéma selon Hitchcock sera finalement choisi, Hitchcock ne voulant pas d’un titre anglais qui fasse penser à l’interview d’un professeur ou à une biographie.
En novembre 1965, François Truffaut et Helen Scott travaillent sur les corrections demandées par Alfred Hitchcock.
En 1966, François Truffaut souhaite avoir un nouvel entretien avec Hitchcock pour actualiser l’ouvrage. A la fin de juillet 1966, les deux cinéastes se rencontrent à Londres pour parler des derniers films d’Alfred Hitchcock : Marnie et Torn Curtain. Deux mois plus tard, Hitchcock signe l’accord pour les deux versions, française et américaine, du livre. En 1966, l’ouvrage est mis sous presse. Robert Laffont s’inquiète alors du prix, fixé à 50 francs (plus de 45 euros), à cause de la richesse de l’iconographie.
Les différentes éditions
Après quatre années de travail, Le Cinéma selon Hitchcock sort enfin en France en octobre 1966. Il est accueilli avec réserve par le public : sur un tirage de 6 000 exemplaires, seuls 2 500 sont vendus durant les six premiers mois. Il faudra attendre le début des années 1970 pour que le stock soit épuisé.
Si le livre ne connaît pas le succès commercial escompté, le succès critique est, lui, incontestable. On loue l’originalité du livre, le fait que deux cinéastes s’interrogent sur la mise en scène. Qu’il concerne l’aspect technique de la fabrication d’un film ou l’aspect plus anecdotique, le livre "se lit comme un roman". L’importance de l’iconographie (plus de 300 photographies) et son lien direct avec le texte ne sont pas étrangers aux nombreux éloges parus un peu partout dans la presse. On parle même de révolution dans le domaine de l’édition cinématographique.
En novembre 1966, le livre reçoit le prix Armand-Tallier (prix du meilleur livre de cinéma) ainsi que la médaille d’or du Cercle de la librairie. En septembre 1967, lors de l’exposition internationale du livre de cinéma à la Mostra de Venise, on lui décerne la plaque "Lion de saint Marc".
Novembre 1967 : Hitchcock by Truffaut sort aux États-Unis
Le livre, édité aux éditions Simon & Schuster, sort aux États-Unis en novembre 1967 sous le titre Hitchcock by Truffaut et au prix de 10 $.
Contrairement à l’édition française, le livre connaît auprès du public américain un succès considérable. Ici aussi, la critique est unanime. Elle découvre, grâce au jeu des questions et des réponses, l’originalité du travail d’Alfred Hitchcock. Elle souligne l’abondante illustration et son rapport avec le texte. Le livre fait figure d’événement. En janvier 1968, 7 000 exemplaires ont été vendus, et l’on doit bientôt imprimer une deuxième édition. En 1969 sort une édition moins luxueuse (paperback), qui, grâce à son moindre prix, connaît un succès encore plus grand.
1975 : l’édition Seghers sort en format de poche
L’édition Robert Laffont étant épuisée en 1974, une nouvelle édition du livre en format de poche paraît en 1975 chez Seghers, dans la collection "Cinéma 2000", avec beaucoup moins de photographies et à un prix plus accessible. Malgré cela, cette parution est un échec commercial.
1983 : l’édition définitive sort chez Ramsay
Dès 1979, François Truffaut envisage de publier une édition augmentée et demande à Alfred Hitchcock un nouvel entretien, qui, finalement, ne se fera pas.
L’édition définitive sort en novembre 1983 aux éditions Ramsay. Elle comporte un seizième chapitre consacré aux trois derniers films d’Alfred Hitchcock (Topaz, Frenzy, Family Plot), plusieurs paragraphes sur la dernière partie de sa vie, une nouvelle préface et une vingtaine de photographies supplémentaires.
François Truffaut s’occupe lui-même de la promotion du livre : il donne des interviews pour des magazines et participe à plusieurs émissions de radio (sur France Inter, Europe n° 1, RTL et France Culture, entre autres) et de télévision (voir l'extrait de l'émission Apostrophe ci-dessous). La critique, qui annonce simultanément la rediffusion en France de cinq films d’Alfred Hitchcock et la parution de l’édition définitive, est à nouveau très élogieuse. Cette fois-ci, le public suit : le livre est épuisé rapidement, soit 120 000 exemplaires vendus.
En 1993, une édition de luxe sort chez Gallimard et connaît, elle aussi, un vif succès.
Apostrophe du 13 avril 1984
L'amitié Hitchcock-Truffaut
Après leur rencontre, en 1962, Alfred Hitchcock et François Truffaut entretiennent, grâce à une correspondance régulière, une amitié sans faille jusqu'à la disparition du premier, en 1980. Les deux cinéastes se rencontrent à plusieurs reprises (1972, 1974 et 1976). François Truffaut rend un dernier hommage à Alfred Hitchcock en mars 1979, à New York, lors d’une cérémonie organisée par l’American Film Institute.

Toutes l'iconographies est DR.
Apostrophe du 13 avril 1984
L'amitié Hitchcock-Truffaut
Après leur rencontre, en 1962, Alfred Hitchcock et François Truffaut entretiennent, grâce à une correspondance régulière, une amitié sans faille jusqu'à la disparition du premier, en 1980. Les deux cinéastes se rencontrent à plusieurs reprises (1972, 1974 et 1976). François Truffaut rend un dernier hommage à Alfred Hitchcock en mars 1979, à New York, lors d’une cérémonie organisée par l’American Film Institute.

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Cycle Alfred Hitchcock
Le maître du suspense. Cette étiquette, forgée par un demi-siècle de films est insuffisante à décrire son génie. Hitchcock fait en effet partie de ces réalisateurs qui ont su concilier, avec une virtuosité rare, métaphysique et divertissement.
Du 5 janvier au 28 février 2011
>Voir en particulier la projection de Monsieur Truffaut meets Mr Hitchcock, vidéo de Robert Fischer, 1999.
Retrouver Alfred Hitchcock dans les collections
Tous les documents illustrant cet article proviennent du Fonds François Truffaut. Celui-ci est consultable à l'Espace chercheur sur rendez-vous.
Voir toutes les interviews de François Truffaut sur son livre "Le cinéma selon Hitchcock" publiées sur INA POUR TOUS.
Voir égalemnt la conférence de Serge Toubiana "Comment pouvait-on être Hitchcocko-Hitchcockien ?".
