Jacques Baratier et « le cercle des poètes disparus »

 

Des portraits d’écrivains pour recomposer la figure d’un cinéaste ? Le paradoxe n’est qu’apparent. Cinéaste de la marge, faisant fi des courants et des vagues, Jacques Baratier (1918-2009) n’a eu de cesse, toute sa vie, de musarder dans les chemins de traverse de la poésie, glanant au passage quelques vers et quelques rencontres qui ont nourri son existence.

Dans mes longues conversations avec lui, dont voici quelques extraits inédits, le souvenir de poètes et écrivains occupait une place de choix. La figure fondatrice était sans conteste Saint-John Perse, approché dans son intimité. Devenu journaliste, Baratier allait ensuite rencontrer André Gide et Antoine de Saint-Exupéry. La fréquentation du Saint-Germain-des-Prés pendant l’Occupation lui permit de lier amitié avec Boris Vian, Olivier Larronde (1) et Gabriel Pomerand (2). Devenu cinéaste, il n’aura de cesse de s’attacher la collaboration de poètes comme scénaristes et adaptateurs (Jacques Audiberti, Georges Schéhadé) ou comme interprètes (Jean Cocteau, Arrabal, Roland Topor). Et si les poètes étaient le vrai fil rouge d’une œuvre cinématographique protéiforme ? Une hypothèse à vérifier lors de la rétrospective que lui consacre la Cinémathèque française.

Bernard Bastide



Saint-John Perse (1887-1975)

Jacques Baratier sur le tournage de la poupée
« Le premier écrivain que j’ai rencontré et qui m’a fasciné, c’est Saint-John Perse. Vers l’âge de 19 ans, alors que je faisais ma deuxième année de droit, j’ai consacré quelques semaines à lire tout Proust. Dans Sodome et Gomorrhe, je suis tombé sur un passage où l’auteur raconte qu’il reçoit la visite de deux jeunes filles qui trouvent sur son lit un livre signé Saint-John Perse, de son vrai nom Alexis Leger. Or mes parents (3) comptaient parmi leurs amis Marthe de Fels, une aristocrate très mondaine, maîtresse d’Alexis Leger. Un été (4), sachant que l’écrivain habitait chez elle au Pyla, dans les Landes, j’ai réussi à me faire inviter. C’est ainsi que j’ai eu la chance de voir Alexis Leger tous les jours. Tous les jours, mais pas toute la journée ! Chaque matin, un chauffeur le conduisait sur une grève isolée – il n’employait pas le mot « plage » – avec son panier, ses livres et ses cahiers. Il y restait toute la journée à contempler la mer, puis revenait le soir à la maison. Il ne s’appelait pas encore Saint-John Perse et était secrétaire général du Quai d’Orsay. Je ne l’avais pas encore lu. Personne ne m’a dit, à ce moment-là, qu’il était poète. Seuls quelques écrivains de la NRF savaient qu’il avait écrit, au début de sa vie, Éloges  (5) et Images à Crusoé  (6).

Au dîner, il y avait généralement des hommes politiques ou des personnalités importantes. Les convives parlaient beaucoup et souvent à tort et à travers de la préparation de la guerre, du fascisme ou de la guerre d’Espagne. Lui ne disait pas un mot. À un certain moment, Marthe se tournait vers lui et lui demandait : "Et vous, Alexis, qu’en pensez-vous ?". Il observait d’abord un long silence, puis prononçait quelques phrases admirables et définitives qui suscitaient mon admiration. Après le dîner, une jeune Anglaise de mon âge et moi-même nous asseyions de part et d’autre de son fauteuil, sur les accoudoirs, et nous lui posions des questions. Il nous racontait souvent des histoires de la Guadeloupe (7), des contes entendus dans son enfance, et c’était merveilleux.

Je me souviens de deux autres fois où je me suis trouvé seul avec lui, à la campagne. Une fois, je lui ai demandé quel était, à ses yeux, le plus grand poète de notre époque. Il m’a répondu : "Claudel". Puis m’a demandé : "Mais vous, qui aimez-vous ?". Alors j’ai dit : "Pour moi, c’est Marcel Proust". Il n’a pas cherché à masquer son étonnement et m’a répliqué : "Comment, vous pensez que c’est un grand écrivain ? C’est un bol de lymphe !". Bien que Proust ait été l’un des premiers à souligner le génie de Leger, Leger ignorait totalement l’existence de Proust comme écrivain !

Un jour, alors que j’étais encore apprenti journaliste, je suis allé voir André Gide – que j’aimais et que j’admirais beaucoup mais que je ne connaissais pas. La conversation est venue sur Alexis Leger, que Gide avait connu, admiré et même publié au début de sa vie. Il m’a montré une photographie d’une petite île, un îlet – je crois que c’était l’îlet aux Feuilles ou quelque chose comme ça – qui appartenait à la famille Saint-Leger, à la Guadeloupe. Il m’a dit que cette photo dédicacée lui avait été envoyée par Leger pour le remercier d’avoir publié ses premiers poèmes ; il lui avait fait cadeau de cette petite île, symboliquement, à travers cette photographie. »

 

Olivier Larronde (1927-1965)

« Pendant les années noires de l’Occupation, que j’ai passées à Saint-Germain-des-Prés, j’ai rencontré beaucoup d’écrivains : Boris Vian, Gabriel Pomerand, Olivier Larronde, Jean Albany (8), Jacques Audiberti… Le poète Olivier Larronde a été l’une des rencontres importantes dans ma vie. Son père, l’homme de radio Carlos Larronde (9), avait publié en 1926 un essai sur l’éducation. Il l’avait dédié à son fils, qui allait naître quelques mois plus tard, en prédisant que ce serait un grand poète. (10) Est-ce qu’Olivier a été influencé par cette vision ? Peut-être pas par l’écrit lui-même, mais sans doute par la pensée de son père, qui est mort alors qu’il était jeune. Je sais que vers 15 ans, Olivier a refusé de continuer à aller à l’école. Était-ce à cause de la disparition de sa sœur Myriam, morte suicidée, ou à cause de la mort de son père ? Je ne me rappelle plus. À partir de ce moment-là, il est resté chez son grand-père, à Saint-Leu-la-Forêt, dans une petite cabane. Il la quittait souvent pour aller à Paris, où il traînait parfois plusieurs jours, boulevard Saint-Michel ou à Montparnasse, sur les traces des poètes dont il avait entendu parler, se nourrissant de rien, vivant de peu. Il avait une amie à peu près du même âge que lui, Janine de Riaz, qui travaillait à Paris comme secrétaire et lui apportait des vivres. Elle avait pour Olivier une grande admiration et un grand amour, totalement platonique. Lorsque j’ai rencontré Olivier, tout de suite après la Libération, j’ai aussi fait la connaissance de Janine de Riaz, qui m’a beaucoup parlé de lui et qui m’a sans doute transmis cette admiration et cet amour qu’elle avait pour lui depuis son enfance. Admiration et amour que nous avons conservés l’un et l’autre pour Olivier jusqu’à aujourd’hui. Pour moi, les quelques moments de la vie d’Olivier Larronde que j’ai partagés ou que j’ai entendu raconter m’ont beaucoup impressionné. Le désir de gloire que j’avais dans ma jeunesse, je l’ai reporté sur quelques grandes personnalités que j’ai rencontrées, qui avaient été touchées d’une façon beaucoup plus forte que moi par le rayon de la gloire. Je les aimais profondément comme si elles étaient des étapes, des indications sur le chemin de la vie ; comme si elles pouvaient m’apporter une connaissance ou une découverte de quelque chose de vrai, d’intéressant et de nouveau. »

 

Jacques Audiberti (1899-1965)


Jacques Audiberti et Jacques Baratier
« En 1943, alors que j’étais journaliste débutant, l’hebdomadaire culturel Comœdia m’a demandé une interview de Jacques Audiberti (11). Je l’ai rencontré à la Bibliothèque nationale (12) puis il m’a emmené dans un café et m’a raconté un peu sa vie. J’ai été tout de suite enthousiasmé à la fois par son œuvre et par sa personnalité. Comme lui-même était très sensible à la jeunesse et à l’amitié que pouvaient lui porter les jeunes gens, nous sommes devenus amis, malgré les vingt ans qui nous séparaient. Je l’ai vu souvent dans les années qui ont suivi et, un beau jour, j’ai décidé de faire un film avec lui. Il faut dire qu’Audiberti était passionné de cinéma : il y allait très souvent et collaborait aux Cahiers du cinéma. (13)
La poupée de Jacques Baratier, 1961
J’avais lu à peu près toute son œuvre et j’avais été très frappé par un de ses romans, La Poupée (14), qui n’est d’ailleurs pas le meilleur. Audiberti, qui écrivait très vite, s’était arrêté au bout d’un moment puis avait repris le sujet plus tard, mais sans aller au bout de son idée de départ. Le roman me paraissait en quelque sorte inachevé et je me suis dit qu’il allait le terminer en faisant le film avec moi. De plus, il y avait dans La Poupée l’histoire d’un dédoublement de personnalité, celle d’un dictateur et d’un révolutionnaire, qui m’avait beaucoup plu, peut-être en référence à deux films que j’ai beaucoup aimés, Le Dictateur de Chaplin et surtout To Be or Not to Be de Lubitsch. J’ai voulu faire à mon tour un film dans cet esprit-là, c’est-à-dire un film amusant sur un sujet dramatique, doté d’une portée historique et politique. À ce moment-là, dans les années 1960, florissaient dans les différents pays du tiers-monde les pires dictatures soutenues par les Staliniens. C’était certainement le sujet que voulait traiter Audiberti, qui, de son côté, était extrêmement sceptique quant à la vérité des meneurs politiques, qu’ils soient révolutionnaires de droite ou de gauche. Bien sûr, on a dit d’Audiberti qu’il avait été opportuniste pendant l’Occupation. En fait, il avait écrit dans des journaux tolérés par le gouvernement – il fallait bien vivre ! – mais sans jamais signer d’article politique, rien de semblable avec ceux qui, à la Libération, ont été jugés et condamnés.

Audiberti était un homme profondément modeste, qui n’avait pas l’impression de pouvoir jouer les philosophes, et qui, en cela, était très différent de son contemporain Sartre, qui avait pris parti d’une façon très violente pour l’engagement révolutionnaire. Audiberti avait de l’estime et de l’admiration pour Sartre, mais il se sentait lui-même très loin de tout engagement. Il ne se sentait engagé que comme écrivain. Il disait que, pour un écrivain, l’expérience, ce n’est pas de faire de la politique, c’est d’écrire. »

 

Georges Schéhadé (1905-1989)  (15)

Goha de Jacques Baratier, 1957
« D’un voyage en Égypte, Gabriel Pomerand avait ramené un roman d’Albert Adès et Albert Josipovici, Le Livre de Goha le simple (Calmann-Lévy, 1919), en me conseillant d’en faire un film. Au même moment, j’ai découvert les premières pièces du poète libanais Georges Schéhadé. La toute première s’appelait Monsieur Bob’le ; il l’avait écrite juste avant la guerre, mais elle a été créée en 1951, au nouveau théâtre de La Huchette. C’est une pièce admirable, qui m’a enthousiasmée ; elle contient toute la poésie du monde arabe, et de l’Orient plus précisément. M. Bob’le est un Oriental, un homme sage qui peut dire quelque chose sur la vérité, qui est entouré par des gens qui l’aiment et qui l’admirent. La pièce raconte son départ dans une île où il disparaît pour se recueillir et pour finir sa vie d’une façon plus intérieure. C’est ce personnage merveilleux qu’avait mis en scène Georges Vitaly. Ce fut un événement car, avec Jacques Audiberti, Schéhadé a été l’un des premiers auteurs à faire un théâtre totalement poétique, où le mot avait plus d’importance que l’action, créait l’action.

J’ai contacté Georges Schéhadé et je suis allé le voir au Liban, où il a accepté de faire l’adaptation du Livre de Goha le simple. Il n’a pas voulu être fidèle au roman, parce que c’était un écrivain tout à fait indépendant et authentique… Il a fait une re-création dans laquelle il a gardé l’idée, l’intrigue, tout en transformant le personnage de Goha et en réécrivant entièrement les dialogues. Il a fait du héros un personnage de Schehadé que j’aime beaucoup et qui n’est pas complètement infidèle au Goha de la tradition poétique. Il est même plus près de la tradition poétique que du Livre de Goha le simple, qui est un peu tragique. Une des choses qui m’a fait plaisir en réalisant ce film, c’est d’y avoir fait se rencontrer trois traditions : la tradition islamique de Goha, un personnage connu de la Turquie au Maroc, la tradition juive des auteurs de Goha le simple, et puis une tradition chrétienne à travers Schéhadé, qui est non seulement Libanais mais aussi un grand écrivain de langue française. Schéhadé a écrit, en trois ou quatre semaines, une adaptation composée de petites scènes qui se juxtaposaient les unes aux autres et à laquelle je n’ai plus touché tant elle était parfaite ».

Crédit © Diane Baratier/ Association Dossier en cours, Jacques Baratier pour toutes les photos.



(1) Olivier Larronde (1927-1965), poète français, auteur des Barricades mystérieuses (1946), de L’arbre à lettres (L’Arbalète / Décines, 1966). Baratier songea un temps à lui confier le rôle principal de son film Goha (1958).

(2) Gabriel Pomerand (1925-1972), poète et peintre lettriste, auteur du Cri et son archange (Fontaine, 1948) ; de Saint Ghetto des Prêts (OLB, 1950).

(3) Le père de Jacques Baratier, Léo Baratier de Rey, était un banquier d’origine aristocratique, ami d’enfance du cinéaste Jacques de Baroncelli.

(4) Nous n’avons pu dater après précision, sans doute l’été 1937 ou 1938.

(5) Éloges, éditions de la Nouvelle Revue française, 1911 ; poème écrit en 1904.

(6) Images à Crusoé, publié en deuxième partie d’Éloges.

(7) Alexis Leger est né à Point-à-Pitre, en Guadeloupe, où il a passé les douze premières années de sa vie.

(8) Jean Albany (1917-1984), poète et peintre réunionnais.

(9) Carlos Larronde (1888-1940), écrivain, journaliste et pionnier du théâtre radiophonique. Christopher Todd lui a consacré un ouvrage sous le titre Carlos Larronde (1888-1940), poète des ondes, L’Harmattan, 2007.

(10) Carlos Larronde, Pour préparer l'avenir. Essai sur l'éducation juste, Eugène Figuière, 1926.

(11) Éric Barjac (pseudonyme de Jacques Baratier), « Portrait Audiberti », Comœdia, 18 septembre 1943.

(12) Jacques Audiberti avait coutume d’écrire ses romans à la Bibliothèque nationale, rue Richelieu (à Paris).

(13) Ses articles sur le cinéma ont été réunis dans Le Mur du fond, écrits sur le cinéma, éditions Cahiers du cinéma, 1996.

(14 Jacques Audiberti, La Poupée, Gallimard, 1956.

(15) Poète et auteur dramatique libanais de langue française, né à Alexandrie en 1905, mort à Paris en 1989. Auteur de Monsieur Bob’le (Gallimard, 1951), des Poésies (Gallimard, 1952).



JACQUES BARATIER

Un inclassable du cinéma français. Son oeuvre témoigne d’une diversité autant que d’une ambition singulière. Sa carrière ne s’est inscrite dans aucune mode du cinéma français mais a suivi, au contraire,
un chemin parfois inattendu et toujours libre.

Plus d'informations sur Jacques Baratier (Ciné-Ressources)

Rétrospective à la Cinémathèque française du 9 au 28 février 2011