Les Enfants terribles, une bande-annonce signée Jean-Pierre Melville
Par Olivier Bohler
Oliver Bohler analyse la bande-annonce des Enfants terribles grâce notamment au découpage technique qui est conservé dans les archives de la Cinémathèque française.
La bande-annonce des Enfants terribles, d’une durée de 2 minutes 50, est en soi un petit film que l’on doit très probablement à Jean-Pierre Melville. Sa facture est très originale, le cinéaste lui-même assurant le commentaire. Elle a, de plus, demandé du tournage additionnel, afin d’y faire figurer des dessins de Jean Cocteau (probablement issus d’un recueil paru chez Grasset en 1934). La Cinémathèque française conserve un découpage technique de cette bande-annonce, qui montre qu’elle a été préparée avec soin. Ce document de trois pages s’articule en cinq colonnes, intitulées ainsi : les titres ; les scènes (colonne qui intègre à la fois les séquences choisies dans le film, mais aussi les dessins de Cocteau) ; les commentaires ; les paroles et les bruits ; la musique. À l’exception d’un plan où Paul tire la langue à une petite fille, qui est indiqué à deux reprises dans le découpage mais qui ne figure qu’une seule fois dans la bande-annonce, ainsi que de l’ajout d’un dessin de Cocteau, ce découpage respecte exactement le film tel que nous le connaissons.
Le commentaire de Melville court sur toute la première moitié de la bande-annonce. Dans le découpage, il n’est que rappelé sommairement, faisant clairement référence à un texte déjà écrit, et peut-être même déjà enregistré. Nous le donnons ici in extenso : « Ce sont ses souvenirs de collégien et surtout l’impression profonde que lui laissèrent certains souvenirs de son enfance qui inspirèrent à Jean Cocteau un livre qui devait obtenir partout un succès considérable et influencer profondément la jeunesse du monde entier. D’après ce livre, Jean-Pierre Melville vient de réaliser un film qui vous replongera dans l’atmosphère, pure et trouble à la fois, de l’œuvre de Jean Cocteau et où vous retrouverez tous les personnages du roman célèbre. Voici Paul et Elizabeth, les enfants terribles. Paul, un adolescent mais encore un enfant. Elizabeth, sa sœur aînée, gardienne jalouse mais passionnée du monde dans lequel ils vivent enfermés. Un monde fait de jeux, de désirs enfantins, de rêves envoûtants, un monde bien à eux. Mais l’atmosphère empoisonnée [dans laquelle ils (1) vivent, la confusion de leurs sentiments d’adolescents, vont les conduire jusqu’au drame où ils entraîneront… Gérard, leur admirateur fidèle et dévoué… La tendre Agathe… Le charmant Michaël. » Précisons que c’est grâce au découpage de la Cinémathèque française que nous connaissons le début de la première phrase, malheureusement perdu dans la bande-annonce.
En prêtant sa voix au commentaire, Melville joue un double jeu. Il se comporte d’abord en auteur, maître de son film au point de le présenter lui-même. Cependant, il parle de lui à la troisième personne (« Jean-Pierre Melville vient de réaliser… »), se dissimulant au spectateur dans une posture inverse à celle, par exemple, de Welles, qu’il admire tant (2). Assurément, Melville aurait pu demander à Cocteau de prendre en charge cette voix off : bien plus reconnaissable du public que la sienne, cette voix aurait en outre été cohérente avec le film, dont Cocteau assure déjà le commentaire. Cependant, il aurait couru alors le risque de donner au spectateur le sentiment que Cocteau était le réalisateur du film. Or le message de la bande-annonce est bien différent : il met l’accent sur la fidélité du réalisateur Melville au roman célèbre et souligne le remarquable travail d’adaptation, tant littéraire qu’esthétique, accompli. Il est d’ailleurs intéressant de noter que Cocteau avait confié son adaptation à Melville justement après que la critique ait noté à quel point le réalisateur venait de bouleverser les principes traditionnels de l’adaptation cinématographique, en respectant à la lettre le texte de Vercors pour Le Silence de la mer (1949).
D’ailleurs, André Bazin débute ainsi en 1951, dans le numéro 3 des Cahiers du cinéma, un article consacré au Journal d’un curé de campagne : « Certes, c’est à Melville que revient, avec Le Silence de la mer, le mérite d’avoir osé le premier affronter le texte à l’image. Il est remarquable que la volonté de fidélité littérale en était aussi la cause. (3)» Cette fidélité au texte littéraire, Melville en fait donc, d’une certaine manière, sa marque de fabrique. Comme pour donner un cachet supplémentaire d’authenticité à l’adaptation, les dessins représentant Paul et Elizabeth entrent dans un principe de comparaison entre l’imagerie coctalienne et leur parfaite retranscription cinématographique : un dessin d’Elizabeth portant une pince à linge sur le nez est suivi du plan du film correspondant, etc. Les deux derniers cartons de la bande-annonce viennent réaffirmer ultimement l’importance du travail du cinéaste : « D’après le roman de Jean Cocteau », « Un film de Jean-Pierre Melville ».
Si cette bande-annonce se divise en deux parties clairement distinctes, ce n’est pas seulement du fait de la présence/absence de la voix off de Melville et de son remplacement par des cartons. Stylistiquement, les deux moments sont très différents. Le premier multiplie les plans courts, enchaînés par une multitude déconcertante de volets qui opèrent des transitions sous les formes les plus variées. Ce principe rappelle les « trailers » américains du début des années 1940, et dont le modèle pourrait être par exemple celui de Casablanca (Michael Curtiz, 1942) : une voix off vive et élogieuse, accompagnée d’une sorte de feu d’artifice de montage, faisant raccorder mille instants de danger ou d’amour. Cette partie s’achèverait à 1 minute 20, après la présentation du « charmant Michaël », que l’on voit s’accompagnant au piano pour une chanson, justement, américaine.
À partir de là, le style du montage change radicalement. Remplaçant la voix off, les cartons se répondent d’abord selon une dialectique « Jeux de l’enfance »/« Jeux dangereux », appuyés par des scènes illustrant ces thèmes, pour s’achever sur « Jeux terribles », avec la mort d’Elizabeth dans les paravents. Mais surtout, les extraits choisis s’étendent sur plus de temps, laissant s’imposer les dialogues, tandis que les volets se raréfient complètement. Il s’agit là d’une présentation qui paraît plus moderne, un peu à l’image de celle de The Asphalt Jungle (John Huston, 1950). On peut remarquer enfin que, contrairement à la pratique traditionnelle, le nom d’aucun des acteurs n’est mentionné, et ce malgré le fait que celui de Nicole Stéphane avait déjà été remarqué grâce au Silence de la mer.
Les choix de Melville sur la bande-annonce des Enfants terribles sont d’autant plus intéressants qu’ils anticipent ses futurs travaux dans ce domaine. S’il ne les a pas expressément signés, il ne fait que peu de doute là encore qu’il en soit l’auteur. Aucune de ses bandes-annonces suivantes ne se contente simplement d’aligner extraits et informations publicitaires, comme le veut la pratique dominante. Au contraire, toutes possèdent pour point commun d’avoir une voix off très écrite (dite par Alain Delon pour Le Cercle rouge, par Jean Negroni pour Le Doulos, et par Melville lui-même pour L’Armée des ombres), une présentation des personnages à la fin qui est l’occasion de montrer les différents acteurs, et une mise en valeur particulière du nom du cinéaste – que ce soit par des cartons ou par la voix off. À plusieurs reprises aussi le commentaire sert à intriguer le spectateur par des questions. « Qui sont-ils ? », « Que cherchent-ils ? » en sont les tournures récurrentes, aussi bien pour présenter les personnages de Deux hommes dans Manhattan que de L’Armée des ombres. Visuellement, les bandes-annonces qui suivent Les Enfants terribles révèlent semblablement un goût assez immodéré pour les volets de toutes sortes. C’est le cas de celle de Bob le Flambeur, dont les cartons « Jeux de l’amour » et « … et du hasard ! » révèlent par ailleurs de troublantes similitudes avec ceux précédemment étudiés. Rompant avec cette grande cohérence, et néanmoins véritable coup de maître, la bande-annonce de Un flic, le dernier film de Melville, se distinguera de toutes les autres en présentant, presque in extenso, les trois premières minutes du film, qui ne comportent aucun dialogue. Renouvellement total, qui placera le spectateur face à la radicalité brute du film.
Crédit : © Théâtre du Temple pour l'ensemble des images et de la bande annonce sauf la premier photographie : © André Dino / Théâtre du Temple

Cycle Jean-Pierre Melville
Son premier long métrage, Le Silence de la mer, adaptation d’un roman publié clandestinement durant l’Occupation, tourné hors de tout cadre corporatiste, secoue le cinéma français en 1947. Cocteau lui demande d’adapter Les Enfants terribles, un an plus tard. [...] Considéré comme un maître du cinéma policier, il est l’auteur d’un cinéma qui, avec des titres comme Le Doulos, Le Samouraï, Le Cercle rouge et Un flic est moins une relecture maniériste et mélancolique des codes du film noir qu’une mise en scène de ce qui semble être de secrets rituels masculins.
Du 3 au 22 novembre 2010



