Les affiches des films de Stanley Kubrick
Par Jacques Ayroles (Cinémathèque française)
Connu pour sa minutie et sa volonté de contrôle, Stanley Kubrick ne pouvait laisser les affiches de ses films dans les mains des seuls publicitaires. Son art et son regard s’y retrouvent. L’exposition « Stanley Kubrick » est l’occasion de présenter un certain nombre d’entre elles, pour la plupart originales et conservées dans les collections de la Cinémathèque.
Killer’s Kiss et The Killing
La Cinémathèque conserve deux affiches américaines de format one sheet, c'est-à-dire 110 x 70 cm, des deuxième et troisième films de Stanley Kubrick. Ces deux films appartiennent à la grande époque du « film noir » américain des années 1950.
L’affiche de Killer’s Kiss (Le Baiser du tueur, 1953) est divisée en trois parties. Les aplats de couleur (le rouge, le jaune et le noir) forment une sorte de drapeau. Le haut de l’affiche est barré d’une accroche, « Her Soft Mouth Was the Road to Sin-Smeared Violence », soit littéralement ou presque : « Sa tendre bouche encourageait une violence condamnable ». Le texte, si important dans une affiche américaine, est inscrit sur le rideau à moitié baissé faisant apparaître une femme dans les bras d’un homme. En bas de l’affiche, un autre homme armé d’une hache surgit comme s’il menaçait le couple (la hache déjà, presque trente ans avant The Shining…). A priori, tous les ingrédients du film noir sont là. Mais si la scène de la hache et du rideau tiré existe bien dans le film, l’homme et la femme ici enlacés ne sont pas les héros du film, juste un couple anonyme de la scène du dancing et « déplacé » pour les besoins de la composition et de la dramatisation, principes à l’œuvre dans une affiche.


Les mentions écrites de l’affiche de The Killing (L’Ultime razzia, 1956) font directement référence aux modèles du film noir, Scarface d’Howard Hawks (1930) et Little Caesar de Mervyn LeRoy (1930). Ce troisième film de Kubrick est construit autour de la figure de Sterling Hayden, abonné aux rôles de perdants (il vient de jouer dans The Asphalt Jungle/Quand la ville dort de John Huston, 1950). Sa silhouette se découpe sur un carré noir, un halo rouge enserre ses cheveux et alerte le spectateur du danger que représente le personnage. D’ailleurs, celui-ci pointe un revolver encore fumant vers le titre du film. L’actrice principale, Coleen Gray, n’est pas représentée. Le bureau publicitaire aura sans doute préféré la plus aguicheuse Marie Windsor, qui colle mieux à l’esthétique du « film noir ». Sans doute, à cette époque de ses débuts, Kubrick devait-il laisser aux « professionnels » de la communication une certaine marge de manœuvre.
Les Sentiers de la gloire
Paths of Glory (Les Sentiers de la gloire, 1957) ne fut exploité en France qu’à partir de mars 1975. La révélation au grand public des procès et des exécutions sommaires de soldats français par leur propre état-major durant la Première Guerre mondiale était jusque-là un sujet tabou. Le film de Kubrick fut donc vu, en France, bien après les succès de Dr Folamour (1964) et 2001, l’Odyssée de l’espace (1968), ce qui explique que l’affiche française mette en avant le nom de Kubrick et non celui de la vedette Kirk Douglas. L’affiche en noir et blanc de Guy Jouineau et Guy Bourduge, spécialistes français des affiches de films américains, va droit à l’essentiel : le même sentier qui mène à la gloire (la médaille) mène aussi à la mort (la croix). Celle-ci représente toutes les croix des cimetières militaires. Elle dispense aussi une (fausse) clarté comme un projecteur éclairant la nuit noire, ou comme un projecteur en haut d’un mirador.
Ce n’était pas le premier projet de Jouineau et Bourduge. La première maquette, qui utilisait déjà le blanc et le noir, montrait une armée de poings brandissant des fusils. Bourduge s’était rendu à Londres pour discuter du projet avec Kubrick. Finalement, l’affiche retenue fut celle que nous connaissons aujourd’hui.
Spartacus
Spartacus (1959), superproduction hollywoodienne écrite par Dalton Trumbo, a bénéficié d’un budget publicitaire à la mesure de ses moyens. Si Saul Bass fut le créateur du générique du film, de nombreuses affiches, affichettes, de plusieurs formats (deux panneaux et quatre panneaux), ont été imprimées en France pour sa sortie. Le détail le plus anachronique de ces affiches reste l’accroche : « Adaptation française supervisée par Marcel Achard ». En mentionnant l’écrivain, c’est le prestige de l’Académie française qui est associé au film. La mention disparaîtra de l’affiche de ressortie du film dans les années 1980.
Pour cette dernière, Jean Mascii créa une affiche à partir de différentes sources. Les médaillons à l’effigie des personnages du film proviennent des affiches originales américaines. Le dessin de Kirk Douglas brandissant une chaîne brisée, symbole de sa liberté chèrement conquise grâce à son glaive, est une reprise de certaines affiches originales et, notamment, de celle d’Yves Thos. L’affiche montre surtout les différentes scènes de bataille qui ponctuent le film.
L’affiche la plus singulière de Spartacus reste celle dessinée par le Polonais Wiktor Gorka en 1970. Contrairement à l’affiche française, elle montre un Spartacus taillé dans le marbre, masque inébranlable et lance au poing. Le texte se fond dans l’image et devient la chevelure du héros libérateur. L’affiche pourrait être comparée à un sceau que l’on appose au bas d’une missive.
Dr Folamour
Parmi toutes les affiches des films de Kubrick conservées à la Cinémathèque, celles du Dr Folamour (1964) sont sans doute les plus attachantes.
Elles ont pour point commun un dessin de Tomi Ungerer créé pour l’affiche originale américaine. Ce Strasbourgeois d’origine, plus connu aujourd’hui pour ses ouvrages et illustrations pour enfants, s’est beaucoup engagé, à New York dans les années 1960, dans l’action politique et notamment contre la guerre du Vietnam. C’est peut-être pour cela qu’il fut sollicité pour la campagne publicitaire du film. Son dessin est humoristique : deux vieux messieurs dos aux spectateurs ont, avec leurs téléphones rouges, le destin du monde au bout du fil.
On retrouve sur les affiches jaunes et blanches les mêmes éléments évoquant la guerre froide : les drapeaux soviétique et américain qui se partagent la moitié de la planète. Les photos, alignées sur l’affiche jaune, assemblées sous forme de planisphère sur la blanche, sont les mêmes Elles expriment un monde saturé, au bord de l’explosion. Les légendes des quatre photos de l’affiche jaune appuient le côté loufoque, parodique du film : « Pourquoi le Dr. Folamour veut-il dix femmes pour chaque homme ? », « Pourquoi des parachutistes américains attaquent-ils leur base ? » Seule la vision du film permet de comprendre ces questions.
La troisième affiche, signée Georges Kerfyser, est la plus étonnante. Les hommes assis autour d’une table ronde sont désignés comme responsables de l’explosion nucléaire. « La bombe est un amour fatal », semble dire cette affiche où une pin-up juchée au sommet du champignon atomique couvre pudiquement ses fesses à l’aide d’un rapport confidentiel. Bien entendu, tout le monde attend qu’il s’envole dans un souffle de bombe… Cette affiche est la plus rare des trois. A-t-elle subi les foudres de la censure ? Elle n’en est que plus précieuse.
2001 : l'odyssée de l'espace
L’affiche de 2001 (1968) fut réalisée à partir d’un tableau du peintre officiel de la Nasa, Robert McCall, dont la signature est déchiffrable entre deux nuages d’étoiles. Ainsi, la production se servait d’une caution scientifique ne pouvant être remise en cause : « Le film que vous allez voir est au plus près de la réalité ». C’est l’une des scènes les plus emblématiques du film qui a été choisie et les détails du vaisseau spatial sont d’une précision étonnante. Mieux que quiconque, Stanley Kubrick a su exploiter la dimension fantasmatique du cinéma : à partir de certains éléments de la réalité, aller au-delà de cette dernière grâce à l’imaginaire.
Le film fut exploité en « Cinérama », un procédé technique d’écran large. Sur la première version de l’affiche, cette mention était imprimée au milieu des « mentions obligatoires ». Cette affiche est devenue encore plus précieuse que celle conservée par la Cinémathèque, où la mention – que l’on devine encore – a été recouverte par une encre noire.
Barry Lyndon
Stanley Kubrick adorait cette affiche de Barry Lyndon (1975). Il la préférait infiniment à l’affiche américaine. Guy Jouineau et Guy Bourduge la créèrent dans des conditions particulières. Selon la volonté du cinéaste, nulle information, nulle image ne devait paraître avant la sortie du film : Jouineau et Bourduge ont donc visionné le film dans une salle de projection surveillée.
La force de l’affiche est d’avoir su résumer en une image dépouillée la narration d’un film de près de trois heures. Si les bottes représentent l’aristocratie et le pistolet les duels du film, le destin brisé du héros se retrouve dans cette rose jetée à ses pieds qu’il piétine, comme une vie et un amour gâchés. Le pétale qui s’en détache évoque une goutte de sang. L’économie des couleurs – le noir (la tragédie) et le rouge (le sang) – ajoute une force indiscutable à cette affiche devenue désormais un symbole parfait du film.
The Shining
Jouineau et Bourduge, après avoir conçu les affiches des Sentiers de la gloire et de Barry Lyndon, furent sollicités par Warner Bros. en 1980 pour concevoir une maquette de l’affiche de The Shining. Malheureusement cette maquette, qui se focalisait sur l’enfant du film, ne fut pas imprimée. L’affiche française n’est qu’une simple adaptation de l’une des affiches américaines. C’est un parfait exemple du tournant pris par l’art de l’affiche dans les années 1980. Jusque-là, les affiches américaines étaient « réinterprétées » et « réinventées » pour les sorties françaises. Cette méthode disparaîtra petit à petit et l’affiche « à la française » y perdra peu à peu de son âme.
Ici l’affiche réunit dans un même plan, par un simple montage photographique, Jack Nicholson et Shelley Duvall, et utilise les codes du film d’horreur : couteau contre hache, cri de terreur contre cri terrifiant, regard apeuré contre regard halluciné.
Eyes Wide Shut
L’affiche française (adaptation littérale de l’affiche américaine) s’articule autour de groupes de trois éléments. Tout d’abord, en haut à gauche, les trois noms sont placés dans l’ordre alphabétique. Acteurs et réalisateur sont ainsi mis sur un pied d’égalité. Ces trois noms surmontent les trois mots du titre original, conservé tel quel pour l’exploitation française. À ces trois mots répond un trio de couleurs : le chaud jaune orangé chaleureux pour les personnages, un vert-bleu glacial pour le titre et un violet foncé dans lequel se fond l’ensemble. Le violet symbolise peut-être une certaine tristesse, une mélancolie, mais peut-être aussi la colère. La fusion amoureuse, la soumission, le besoin d'union et d'approbation sont également associés à cette couleur.
Si le baiser paraît sensuel du côté de Tom Cruise, le regard provocant de Nicole Kidman semble s’évader et chercher celui d’un tiers, aussi bien le cinéaste en train de tourner que le spectateur devant l’affiche, l’un et l’autre « voyeurs » démasqués de la scène intime.
Stanley Kubrick, attentif à tous les détails qui accompagnaient la sortie de ses films, ne pouvait rester insensible aux affiches. L’histoire le confirme : s’il a approuvé certaines d’entre elles, il en a également refusé plusieurs. Au bout du compte, il aurait pu déclarer, comme quelques siècles avant lui le peintre Nicolas Poussin : « Je n’ai rien négligé ».

Stanley Kubrick l'exposition

Exposition du 23 mars au 31 juillet 2011
Horaires d'été (tous les jours sauf mardi) :
- De 10h à 20h
- Nocturne le jeudi jusqu'à 22h



