Ce que disent les scènes supprimées d’Adieu… Léonard !

Par Elvire Diehl*

 

Programmation à la Cinémathèque française des films de Pierre et Jacques Prévert, en écho à l’exposition temporaire « Les Enfants du paradis » (24 octobre-27 janvier 2013). Une occasion de revenir sur Adieu… Léonard !, tourné pendant la guerre ; un film « accidenté » des deux frères dont la Cinémathèque conserve plusieurs scénarios annotés de la main de Pierre. L’occasion donc d’essayer de comprendre ce que des coupes successives ont pu modifier de l’idée originale qui avait animé les Prévert.

 

Affiche d'"Adieu Léonard" DR En septembre 1943 sort sur les écrans français Adieu… Léonard !, un film des frères Prévert. Le scénario est de Pierre et Jacques, les dialogues de Jacques, la réalisation de Pierre. Dans une période où le cinéma, plus peut-être que les autres arts, à cause de sa popularité, permet de résister à l’idéologie officielle sans en avoir l’air, Pierre Prévert réalise un film qui peut faire réfléchir à la position que chaque individu décide de prendre dans la société.

Léonard (Julien Carette), vendeur de lampions et autres farces et attrapes, est ruiné par les réceptions artistiques que sa femme Bernardine (Denise Grey) organise en compagnie de son amant Tancrède (Jean Meyer). Tancrède pousse Léonard au vol et l’envoie forcer le coffre-fort de Bonenfant (Pierre Brasseur). Ce dernier surprend Léonard la main dans le coffre et profite de cette situation pour le faire chanter : Léonard doit tuer le cousin de Tancrède, Ludovic (Charles Trenet), qui vient de toucher l’héritage que Bonenfant convoitait. Mais à Souci-la-Jolie, où Ludovic embauche de nombreux « petits métiers » afin d’acquérir lui-même divers savoir-faire, Léonard se révolte contre Bonenfant et refuse de tuer Ludovic, avec lequel il partira finalement.

Affiche d'"Adieu Léonard" © Henri Cerutti / DR

Ludovic (Charles Trenet) chantant "Quand un facteur s'envole"La version actuelle d’Adieu…Léonard ! a subi de nombreux remaniements. À sa sortie en salle, en 1943, le film dure 1h50. Cependant, malgré la présence de Charles Trenet, il ne rencontre pas le succès escompté et les exploitants effectuent des coupes arbitraires dans les copies du film – copies dont il ne reste plus de traces aujourd’hui. Dans les années 1950, après de longues discussions avec le producteur Desfontaines, les Prévert parviennent à le convaincre de raccourcir le film initial pour tenter de lui donner une nouvelle chance. Adieu… Léonard ! dure désormais 1h25. Charles Trenet compose pour le film deux chansons, Quand un facteur s’envole et Je n’y suis pour personne, coupées en 1950 par les frères Prévert. Quarante ans plus tard, le producteur René Chateau ayant acquis tous les droits du film réintègre les deux chansons, dans une version non diffusée actuellement. Tout se passe comme si le producteur, agissant en propriétaire, s’estimait en droit de manipuler le film à sa guise et de passer outre les volontés des auteurs.

 

Léonard (Carette) et sa femme Bernardine (Denise Grey). DRLes deux cahiers de découpage technique conservés dans les fonds d’archives de la Cinémathèque française contiennent la totalité des plans qui se trouvaient dans le film de 1943 – sauf les chansons de Charles Trenet, apportées au tournage –  ainsi que les annotations manuscrites de Pierre Prévert qui précisent les scènes déplacées ou supprimées dans le montage de 1950.
Les scènes supprimées développaient l’aspect caricatural du couple Tancrède-Bernardine et le caractère libertaire de celui de Ludovic et Paulette. Dans la version actuelle, le couple Tancrède-Bernardine apparaît comme une entité qui chasse Léonard de sa maison pour prendre sa place, mais les différentes scènes supprimées accentuaient le mécanisme de l’exclusion. La portée caricaturale se manifestait notamment par une scène rayée dans le découpage technique, qui montre Bernardine recevant une lettre de Léonard lui annonçant son départ. Alors que Bernardine comprend sa ruine financière, Tancrède ne parvient qu’à répéter le prénom de celle qu’il prétend aimer, révélant la vacuité de ses grands sentiments :
« Bernardine : Non… c’est un cauchemar… oui… je rêve… non… ce serait trop terrible… oui, trop terrible ! la misère… Non, grands dieux, ce n’est pas possible, nous ne pouvons pas vivre comme des pauvres, comme des petites gens, Tancrède…
Tancrède : Bernardine, l’instant est tellement tragique que je ne trouve qu’une seule chose à vous dire : Bernardine, Bernardine ! »
De même lors de la scène de transaction des lampions chez Ludovic, le passage supprimé montrait Tancrède susurrant à l’oreille de Bernardine l’ode composée pour elle,  comme un chant envoûtant supposé la protéger de la vilenie que représente toute négociation financière pour un artiste. Du fait de ces suppressions, l’hypocrisie du personnage de Tancrède est atténuée.

Scénario d'"Adieu Léonard"Scénario d'"Adieu Léonard"

Ludovic (Charlet Trenet) et Paulette (Jacques Bouvier-Pagnol). DRÀ l’inverse, les personnages du couple Ludovic-Paulette (Jacqueline Pagnol) sont teintés d’une idéologie libertaire, que l’on retrouve affaiblie dans la version du film de 1950 – comme si cet esprit subversif, caractéristique des années 1930, avait décidément moins cours dans l’après-guerre… Les scènes supprimées montraient le couple évoluant dans un univers onirique qui marque son opposition à la société de Souci-la-Jolie. La séquence suivante, abandonnée, souligne par le jeu sur les mots le rapport poétique qu’ils entretiennent au quotidien avec le monde extérieur et dans l’expression de leur amour.
 « Ludovic : Et tu verras un jour on s’en ira tous les deux. […] Quand j’aurai choisi un métier, je me marierai avec toi et on s’en ira.
Paulette : Où ça ?
Ludovic : Je ne sais pas ! Ça dépendra ! si je raccommode la porcelaine, sûrement on ira à Limoges…
Paulette : Pourquoi Limoges ?
Ludovic : Parce que c’est le pays de la porcelaine…
Paulette : Comme ça doit être beau Limoges… les maisons, les trottoirs tout en porcelaine… ça doit être beau… oui… et facile à laver…
Ludovic : Et si je décide d’être marchand d’oiseaux… nous irons aux Iles Canaries…
Paulette : Tu voulais être aussi allumeur de réverbères ?...
Ludovic : Oui… alors, dans ce cas-là on irait à Paris !...
Paulette : C’est vrai… il paraît qu’il y a des milliers… des milliers de réverbères à Paris…
Ludovic : Oui !... ça brille comme en plein jour, même quand c’est la nuit !... »
Ce rapport onirique et poétique au monde devient l’arme des personnages pour ne pas se soumettre aux contraintes sociales et morales d’une société régie par l’argent et la représentation, valeurs illustrées dans le film par les personnages de Tancrède, de Bonenfant ou de l’épicier.

Extrait du scénario

Ludovic avec le vagabond et le chien Crusoé. DRL’éloge des comportements libertaires qui colore le film est également atténué par la manière dont Ludovic est présenté au public. Dans la version actuelle du film, lorsque Bonenfant et Léonard arrivent à Souci-la-Jolie, ils demandent à l’épicier le chemin de la maison de Ludovic. La mauvaise réputation de celui-ci dans le pays le précède au travers du discours insultant de l’épicier à son propos, discours soulignant également le nationalisme appuyé du personnage. Le spectateur entre alors pour la première fois chez Ludovic en compagnie de Bonenfant et Léonard. Dans le découpage original, la manière dont le personnage incarné par Trenet est présenté est bien différente : c’est à la faveur de l’arrivée d’un vagabond dont le « petit métier » consiste à marcher nu-pieds, tout droit sur la route, sans savoir où il va, que le spectateur rencontre Ludovic. Le vagabond, qui vient d’être rejeté par l’épicier auquel il est venu demander du travail, continue son chemin et atteint la maison de Ludovic.
Ludovic, Paulette et les bohémiens. DRAprès avoir croisé les bohémiens et les ânes, il interpelle chacun des artisans, des « petits métiers » qu’il rencontre pour savoir si « la maison est bonne », jusqu’à entrer dans le bureau de Ludovic. Cette introduction à l’univers de Ludovic par un personnage marginal accentuait l’idéologie libertaire que les frères Prévert voulaient insuffler dans Adieu… Léonard ! En 1943, les vagabonds, les nomades et les bohémiens étaient internés ou déportés. Ludovic, Paulette et Léonard, en quittant Souci-la-Jolie avec les bohémiens, sans but, protestent implicitement contre leur persécution et rompent avec les valeurs officielles – travail, famille, patrie – au profit d’une forme d’indépendance.

Cycle Pierre et Jacques Prévert

Jacques et Pierre Prévert ont contribué à la naissance d'un cinéma poétique et frondeur porté par une manière unique d'inventer des dialogues, à la fois imagés et vrais.

Du 31 octobre au 25 novembre

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Notes

* Elvire Diehl a un master de Lettres Modernes (sujet de mémoire: les films de Pierre Prévert, de la conviction idéologique à l'engagement poétique) et un Master "Métiers de la production théâtrale".


Crédit des extraits du scénario :
© Catherine Prévert / © FATRAS / Succession Jacques Prévert