Les actrices et leur coiffure (dans les périodiques français des années 1940-1950)
Par Clélia Cohen*
L'exposition Brune/Blonde de la Cinémathèque française permet de revenir sur des articles parus dans les revues populaires des années 1940-1950 et accessibles en médiathèque. De l'importance du coiffeur pour les actrices, de la transformation de leur coiffure, ou encore de la méthode de soins capillaires. Bref, une autre façon de parler du cinéma et de ses stars.
Garland, le coiffeur des vedettes
Ce qui frappe immédiatement quand on feuillette les pages de revues comme Cinémonde, Cinévie ou Pour vous au cours des années 1940 et 1950, c’est l’importance accordée non seulement aux coiffures et aux cheveux des vedettes, mais aussi à leurs coiffeurs. Ceux-ci font et défont les modes capillaires, ils dictent aussi des « tendances narratives », comme le montre un article de Cinévie en juin 1946 (n° 39, 25 juin 1946) intitulé « Décision des coiffeurs : les vamps seront plus grandes que les ingénues ». Plus grandes parce que, plus leur coefficient de féminité sera élevé (la vamp incarnant le degré maximal), plus leur coiffure gonflera. La preuve en images est implacable : l’ingénue Lise Topart a les cheveux aplatis sur le haut du crâne, puis les chevelures gagnent progressivement en étages sur les têtes blondes de Claude Génia et Simone Renant, avant d’atteindre un pic de « mystère, cruauté et fascination » tout entier contenu dans le haut volume brun et inquiétant sculpté sur le dessus de la tête de Maria Casarès.
Mais un coiffeur en particulier tient la vedette et revient très souvent dans les pages de Cinémonde : Gabriel Garland, installé au 2, avenue Matignon, « dans l’immeuble de Cinémonde », précise la publicité au bas des articles qui le concernent. Cela sent le partenariat. De petits encadrés énumèrent régulièrement les stars « vues cette semaine » chez Garland : Viviane Romance, Anne Vernon, Simone Valère, Madeleine Renaud, Bella Darvi y côtoient d’autres noms oubliés… Les coiffeurs Jean-Lou, Patrick et Jean-Marie y officient gaiement, tirant par exemple au sort lequel coiffera quelle vedette pour l’avant-première du Conquérant en 1956 (n° 1120, 26 janvier 1956). On les voit à cette occasion tirer sur les longs cheveux blonds de l’actrice Anne-Marie Mersen, en précisant, bien sûr, qu’il faut « souffrir pour être belle ».

Les fleurs et les monstres
Anne-Marie Mersen est de retour chez Garland et dans Cinémonde en mars 1956, cette fois pour un délicieux « papotage surpris sous le casque » avec sa collègue comédienne Denise Carvenne :
« Iras-tu au Festival de Cannes cette année ?
– Tout dépend de Grace Kelly.
– Comment ça ?
– Son mariage va, paraît-il, en reculer l’ouverture. »
La suite du papotage est à l’avenant, entre potins et nouvelles échangées sur leurs carrières respectives, tandis qu’elles se font coiffer. « Ah ! Jean-Lou… coiffez-nous… nous séchons depuis un quart d’heure. » Le résultat final est présenté sur chacune, et puisque nous sommes au printemps et que les femmes sont des fleurs, un petit nom est donné à leurs coiffures respectives : « Jacinthe » et « Fraîcheur ».
Toujours chez Garland, Mylène Demongeot nous propose un « Voyage autour de sa coiffure » (Cinémonde n° 1234, 3 avril 1958). L’article est illustré de nombreuses photos de la jolie blondinette sous toutes les coutures, à l’intention des lectrices souhaitant s’inspirer du modèle. La coiffure est pensée pour s’harmoniser avec la mode vestimentaire du moment : « le volume s’harmonise avec le dos blousant ou " cache-cambrure " des robes " petite cuiller " ». Avec les années 1960 approchant, les robes sont trapèze, les maquillages « sweetie » et les coiffures « tulipe ». Les cheveux de Mylène Demongeot « s’enchevêtrent en ondes légères, la frange couvre presque entièrement le front et s’étale comme des pétales autour du pistil. » Décidément, la métaphore bucolique est tenace, et la coiffure des actrices bien souvent pour le journaliste une occasion de se laisser aller à des délires lyriques.
Mais il existe aussi des légendes barbares qui entourent la beauté, et principalement celle des blondes, surtout quand elle est sexuellement agressive. Cinémonde propose en février 1958 (n° 1228) une « enquête » à sensation : « Jayne Mansfield est-elle menacée de calvitie ? » Un trucage photo terrifiant montre la bombe de La Blonde et moi le crâne entièrement chauve. Les produits de décoloration auraient endommagé sa chevelure et la condamneraient à une calvitie prochaine… Évidemment, la star s’en défend et déclare ne pas vouloir renoncer à sa blondeur.
C’est une des rares fois où Cinémonde se laisse aller à une tentation franchement tabloïd. Les stars blondes ont toujours provoqué cela. On a longtemps cru que la mort (due à une infection rénale) de Jean Harlow pouvait être imputée à un poison contenu dans sa décoloration. Et d’ailleurs, l’appellation « blonde platine » qui la caractérisait était pour les bons jours. Parfois sa teinte était simplement qualifiée d’« albinos », comme dans l’article qui lui est consacré dans Pour Vous (n° 269, 11 janvier 1934). « Une chevelure, c’est une fourrure naturelle pour cet autre animal qu’est la femme », indique une légende de photo de l’article sur Jayne Mansfield.
Fleurs, animaux, monstres… les actrices blondes n’ont pas fini d’enflammer les projections fantasmatiques.
Les méthodes
Dans l’ensemble, on est frappé par le sérieux qui entoure tous ces articles sur la coiffure des actrices : c’est sans doute lié à la distance qui nous sépare de la langue employée, désuète, charmante, mais la « distance pop » à l’œuvre dans les magazines d’aujourd’hui est encore absente. L’aspect le plus proche de la presse féminine telle que nous la connaissons de nos jours concerne les nombreux articles consacrés à des méthodes particulières de soin conseillées par les actrices elles-mêmes. Ainsi, Dominique Wilms nous enseigne, photos à l’appui, l’art du « chignon 56 » (Cinémonde n° 1113, 8 décembre 1855).
La très jeune Danièle Delorme explique comment soigner ses cheveux. Adepte de la moelle de bœuf, elle conseille de la faire fondre au bain-marie « mélangée avec quelques gouttes de rhum jusqu’à consistance de mayonnaise. » À garder toute la nuit. Elle préconise aussi le « brûlage » des pointes de cheveux pour éviter qu’ils ne fourchent. S’agit-il de conseils de beauté ou de sorcellerie ? Les lignes se brouillent… (Cinévie n° 3, 1er juin 1948)
Enfin, Mary Pickford confie laver ses abondantes boucles soyeuses toutes les… deux semaines environ. Et affirme sa préférence pour l’eau de pluie, plus douce. Elle ne précise pas comment la recueillir… Elle revient ensuite sur la capacité des studios d’Hollywood à dicter les coiffures qui conviennent le mieux à tel ou tel rôle. On ne coiffe pas une institutrice comme une bourgeoise. La coiffure obéirait, elle aussi, à une forme de « politique des auteurs » (Pour Vous n° 302, 30 août 1934).
Transformations, passages, Brune/Blonde
Les changements de couleur de cheveux des actrices sont très commentés, comme par exemple le choc provoqué par le passage de Martine Carol du blond au brun pour Lola Montès, illustré par Ciné-Révélation au moyen d’un judicieux jeu couverture/4e de couverture. Cela fait aussi partie des choses que l’on peut retrouver régulièrement aujourd’hui dans les magazines féminins, plus rarement dans les revues de cinéma.
Le changement de couleur peut être sévèrement jugé lorsqu’il est à l’origine d’un sentiment de dépossession de la vedette : on ne reconnaît plus Michèle Morgan, brune aux cheveux courts à Hollywood, et on le dit (« 1941 : Sourire et teinture made in Hollywood. Où est Michèle ? »), dans un article autobiographique de l’actrice, illustré par ses changements de look. Où l’on réalise que Michèle Morgan, immense star de l’époque, a été plus souvent brune qu’on ne l’aurait soupçonné. Et que cela lui va très bien (Cinévie n° 118, 30 décembre 1947).
Son quasi-sosie Madeleine Sologne a elle aussi droit au test « La préférez-vous en brune ou en blonde ? » dans Cinévie (n° 42, 16 juillet 1946). Ce qui frappe, c’est que l’article (là encore, sur ses débuts) n’a rien à voir. On pourrait ainsi illustrer n’importe quel texte sur une actrice avec des photos de ses cheveux ? Il faut croire que oui.
Dans Ciné mondial, la journaliste France Roche, à l’occasion d’une double page intitulée « Les Hommes préfèrent les blondes », donne libre cours à la veine poétique que la chevelure, et plus encore le changement de couleur de celle-ci, peut inspirer : « Vous aimerez ces blondes à qui leur splendeur épargne la banalité… Vous préférerez peut-être les autres qui sont revenues au lustre épais et luisant des boucles noires, telles Viviane (Romance), que la blondeur vulgarisait. » La page est richement illustrée de divers virages blonde/brune opérés par certaines actrices (Danielle Darrieux, Edwige Feuillère, Marie Bell, etc.).
La star et son séchoir à absorption
Il y eut effectivement une star dont le changement de couleur fut une question narrative, tragique, obsessionnelle, qui allait changer l’histoire du cinéma : c’est Kim Novak, devant les yeux avides d’Alfred Hitchcock, dans Sueurs froides (1958).
Deux ans plus tôt, en 1956, l’innocente ne sait pas encore ce que le vieux pervers lui réserve. 1956 est son année. En juin, elle fait la couverture des Cahiers du cinéma. Après son passage triomphal au Festival de Cannes 1956, Kim Novak est en visite chez Garland, qui a créé une nouvelle coupe pour elle. Gros événement pour Cinémonde du 14 juin, qui lui consacre un article à l’intérieur du magazine, ainsi que sa 4e de couverture. Il est précisé que cette coupe courte qui encadre le visage de boucles floues est « ce dont on parle actuellement un peu partout ». Kim Novak apparaît comme une grande maniaque capillaire : elle voyage avec son casque-séchoir à absorption, « qui permet de ne pas écraser les boucles, de les " aspirer " au contraire ». Encore une fois, la barbarie propre à la féminité n’est pas très loin… Si l’on apprend au détour d’une légende que Kim s’apprête à tourner Pal Joey (La Blonde ou la rousse, George Sidney), tout l’article s’attache à la précision de la coupe, qui nécessite un rafraîchissement toutes les deux semaines, ainsi qu’à l’importance de la mise en plis. Kim Novak est loin d’être présentée comme une blonde incendiaire : entre les tons passés de sa tenue (beige, gris, une touche de pêche) et la tonalité cendrée de son blond particulier, tout évoque transparence, douceur, flou. La star fait un détour par le département esthétique de Garland, où la spécialiste beauté Madame Carole se déclare éblouie par ses yeux, « les plus doux qu’elle ait jamais vus dans sa carrière ». La sensualité à la fois rauque et triste de la future interprète de Liaisons secrètes n’est pas mentionnée.
Mais ce que l’on retient avec délice, c’est surtout la poésie économe de certaines légendes. Deux ans après la parution de Bonjour Tristesse, on se croirait dans un roman de Françoise Sagan : « Kim venait d’acheter une écharpe grise à pois saumon qui s’harmonisait parfaitement avec sa robe grège. Elle passa sa dernière soirée parisienne dans une boîte de nuit russe. »
Toute l'iconographie est DR.
* Clélia Cohen est scénariste et journaliste. Ancienne critique aux Cahiers du cinéma, elle a publié Le Western (CNDP-Cahiers du Cinéma, 2005), Steven Spielberg (Cahiers du cinéma-Le Monde, 2007), et réalisé un documentaire sur les Teen Movies (Teen Spirit, les ados à Hollywood, Arte 2009).

Brune blonde
Une expositon arts et cinéma
Du 6 octobre 2010 au 16 janvier 2011
Extraits de films, archives télévisuelles, photographies, tableaux, et courts métrages inédits réalisés par de grands réalisateurs internationaux : l’exposition Brune/ Blonde met à l’honneur le thème de la chevelure féminine pendant trois mois à la Cinémathèque.
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> Voir l'exposition virtuelle Brune Blonde et en particulier l'entetien avec Christophe Robin, coloriste.
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