INTERVIEW DES COMMISSAIRES DE L'EXPOSITION

© Figaroscope / Nicolas d'Estienne d'Orves / Olivier Delcroix

La Cinémathèque française présente, à partir du 10 mars, l’exposition « Tournages Paris-Berlin-Hollywood, 1910-1939 ». Grâce à des clichés uniques, des objets rares, des extraits de films, les deux commissaires, Isabelle Champion et Laurent Mannoni, nous font découvrir l’envers du décor du 7e art. Les photographies illustrant cette interview sont cliquables, afin d'en profiter en meilleure définition

Ingrid Bergman et le chien Buzzy en marge d’Intermezzo (id., Gregory Ratoff, 1939) devant un projecteur Mole- Richardson à ampoule incandescente. Production : United Artists. Premier film américain de la vedette suédoise, il s’agit d’un remake du film de Gustav Molander qu’elle tourna en 1936.

Le Figaro : Comment est né le projet de cette exposition ?

Laurent Mannoni : C’est Isabelle Champion qui, héritant d’une collection magnifique de photos anciennes, remarqua dans ce fonds des clichés de plateau particulièrement rares et captivants. Ils montraient d’une façon précise et vivante comment les cinéastes travaillaient durant l’âge d’or du cinéma muet et sonore. Cet intérêt pour les coulisses du 7e art, le « behind the screen », est partagé par la Cinémathèque française qui, depuis ses origines, collecte tout ce qui concerne l’histoire des techniques cinématographiques. La Cinémathèque a donc apporté de son côté les richesses de sa photothèque et ses exceptionnelles collections.

 

Pourquoi n’y en a-t-il jamais eu de telle jusqu’à présent ?

Isabelle Champion : Il n’est pas facile de rassembler une collection de photos de plateau (à ne pas confondre avec les photos de tournage !) qui montrent le cinéma en train de se faire. Nous avons eu la chance de trouver des photos rarissimes, parfois inédites, et de les présenter avec des appareils, des maquettes, des affiches, des costumes de stars, d’extraits de films, au sein même de la Cinémathèque française.

 

Comment monte-t-on un tel projet ?

L.M. : En opérant une sélection drastique ! La collection d’Isabelle Champion comprenant environ 150 000 pièces, celle de la Cinémathèque française plus de 500 000, il s’agit là d’un travail assez déchirant. Environ 220 clichés ont été retenus, mais nous aurions plus en montrer mille fois plus ! L’enjeu est d’offrir un parcours structuré, éclairant, mais permettant aussi de se promener à l’intérieur d’un studio, de côtoyer Chaplin ou Griffith, de frôler Carole Lombard… Ensuite, il y a un vaste travail d’enquête, pour identifier les photos (qui parfois ne portent aucune indication), les films, les acteurs, les techniciens. Enfin, il y a un dialogue avec les scénographes, qui ont pour mission de présenter au mieux ces clichés.

 

Que cherchez-vous à provoquer chez le spectateur ?

I.C. : En premier lieu, le plaisir : c’est une vraie jouissance de comprendre comment de grands chefs-d’œuvre comme Metropolis de Lang ou La Roue de Gance étaient tournés. Les photos présentées sont de magnifiques tirages originaux. L’exposition apporte aussi une foule de précisions et de renseignements sur le travail dans les studios, sur les équipes, sur la technique (prise de vues, éclairage, décors, etc.). Enfin, quelque chose circule intensément entre les stars, les cinéastes et les appareils, de l’ordre de la création, mais aussi de la sensualité.

 

Ces photos de plateau étaient-elles mises en scène ou volées ?

I.C. : Certaines sont mises en scène : on demandait au photographe d’immortaliser un travail collectif, de révéler au public le cinéma en train de se faire. Le cinéaste était fier de poser avec ses caméras ; le chef-opérateur avec ses instruments de travail ; l’éclairagiste avec ses spots ; le décorateur avec ses maquettes, etc. Même les acteurs prenaient plaisir à prendre la pose aux côtés du matériel (qu’ils n’étaient absolument pas aptes à manier !). Parfois, quand le tournage était fini, toute l’équipe réunie était photographiée. Enfin, il existe aussi des moments de détente, où les techniciens s’amusent à faire des blagues avec le matériel. Par ailleurs, il existe aussi des photos « volées », où le photographe saisit une scène, sans que le cinéaste remarque sa présence. Enfin, et ce sont peut-être les images les plus étranges, les photographes aiment se représenter eux-mêmes en train de travailler au sein de l’équipe.

 

Comment avez-vous maintenu l’équilibre entre la magie et la pédagogie ?

L.M. : L’exposition n’a pas pour ambition de traiter des techniques cinématographiques d’une façon exhaustive ; il suffit de regarder les photos pour comprendre sans peine les grandes lignes directrices qui guidaient l’organisation du travail, entre les années 1910 et 1939. Par ailleurs, il est merveilleux de regarder ce changement radical du cinéma en ces années là. Il prend la parole et cet apport sonore modifie totalement, d’une façon parfois brutale, toutes ses anciennes facettes : de la prise de vues à la projection, du laboratoire à la cabine de projections, du jeu des acteurs à la forme des studios.

 

Comment s’est passé ce passage du muet au parlant ?

L.M. : Ce fut une époque à la fois tragique et merveilleuse pour le cinéma. « L’Art muet » était alors à sa perfection, les grands maîtres excellaient à Paris, Berlin et Hollywood. Certes, le cinéma n’a jamais été complètement muet, on l’a toujours accompagné de musique, et dès ses origines on a essayé de lui adjoindre du son synchrone. Mais le succès du Vitaphone à partir de 1926 vient détruire la magie du cinéma muet, « L’Infirme supérieur » selon l’expression de Paul Eluard. Pour le coup, le cinéma est devenu bavard est s’est rapproché dangereusement du théâtre. De grands acteurs n’ont pas passé le mur du son. Horrifiés, certains cinéastes ont refusé les « Talkies ». Puis le cinéma a retrouvé un langage plus personnel, moins théâtral, grâce à des génies comme Renoir, Chaplin, Vigo…

 

Quelle est la pièce maîtresse de l’exposition ?

I.C. : Il y en a plusieurs. Les photos panoramiques montrant le tournage de Greed de Stroheim. Les clichés représentant Abel Gance en train de filmer La Roue offrent, pour la première fois, une vision sur le travail de son assistant : Blaise Cendrars. Les clichés récemment découverts de Murnau sur le plateau du Dernier des hommes montrent une grande complicité entre le chef opérateur, le cinéaste et le comédien principal, Emil Jannings. Les images montrant l’intérieur des premiers studios vitrés sont d’une grande poésie : ces vaisseaux de verre sont aujourd’hui presque tous détruits. Voir Fritz Lang diriger les foules de Metropolis est un document merveilleux, car on voit un chef-d’œuvre naître sous nos yeux. Et puis il y a des moments de pure poésie : Ernst Lubitsch au seuil de son studio à Hollywood, prenant l’air après une journée de travail. Des moments de pur érotisme : Bessie Love manipulant avec candeur une énorme caméra… Enfin, il est émouvant de constater que certaines photos constituent aujourd’hui la seule trace de films à jamais disparus…

 

La pièce la plus spectaculaire ?

L.M. : Peut-être la photo représentant Douglas Fairbanks, dans son propre studio, sur le tournage de Robin des Bois en 1922. L’endroit est tellement grand, les figurants tellement nombreux, que le réalisateur Allan Dwan dicte ses ordres par l’intermédiaire d’un gigantesque mégaphone !

 

Pourquoi ce triangle d’or Paris-Berlin-Hollywood ?

L.M. : On l’a un peu oublié mais, durant les premières années du cinéma, la production française régnait sur le monde entier, grâce essentiellement à la société Pathé. Le règne de la firme Pathé déclina au début des années 1910, et s’acheva avec la première guerre mondiale. Hollywood naquit alors et, sur le plan technique, les Allemands imposèrent des règles essentielles. Le cinéma des studios de la UFA impressionna le monde entier. Lors de l’arrivée des nazis au pouvoir, de nombreux cinéastes (Lang, Lubitsch), producteurs (Pommer), acteurs, techniciens, partirent à Hollywood, en passant parfois par la France. Cet apport germanique au style hollywoodien produisit des œuvres étonnantes.

 

De nos jours, Hollywood a gardé son empire, Berlin a regagné son lustre, mais qu’en est-il de Paris ?

I.C. : Grâce à son expérience et à ses excellents techniciens, les studios français ne sont pas morts, loin de là. Eclair à Epinay accueille toujours de grandes productions et, à Saint-Denis, Luc Besson monte un projet d’envergure…

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Crédits photos :

1. Ingrid Bergman et le chien Buzzy en marge d’Intermezzo (id., Gregory Ratoff, 1939) devant un projecteur Mole-
Richardson à ampoule incandescente. Production : United Artists. Premier film américain de la vedette suédoise, il s’agit d’un remake du film de Gustav Molander qu’elle tourna en 1936.

2. Katharine Hepburn sur le plateau de Sylvia Scarlett (id., George Cukor, 1935). Photo : Alex Hahle. Production : RKO-Radio Pictures.

3. Jean Renoir tourne Toni dans le Midi en 1935. Le chef opérateur Claude Renoir est le fils de son frère Pierre, lui-même
acteur de théâtre et de cinéma. Production : Marcel Pagnol. La caméra est une T Debrie (commercialisée en 1931).

 
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