Jean-Max Méjean, journaliste et écrivain, nous a confié ses impressions sur l'exposition Le Cinéma expressionniste allemand, Splendeurs d'une collection.





« Quittant la clarté et la luminescence des ?uvres d'Auguste Renoir, le f?tus baroque et orangé de Pedro, le metteur en scène de l'exposition a opté pour le noir des abîmes de l'Histoire pour mettre en valeur maquettes, dessins originaux, décors et extraits de films célèbres, parmi lesquels on reconnaîtra au passage de nombreuses ?uvres passées depuis à la postérité : Le Cabinet du docteur Caligari, Faust, M. le maudit, Metropolis, etc. renvoyant sans cesse l'?uvre à ses prémisses, à ses esquisses, à sa matrice comme pour mettre en valeur le travail de Lotte H. Eisner à qui Henri Langlois, après la Libération, avait confié la tâche de collecter toutes ces ?uvres et tous ces documents. Ici, l'expressionnisme est palpable, dans ses méthodes et dans ses réalisations, pour peu que l'on soit attentif à ces innombrables informations distillées tout au long du parcours. Le style des décors déstructurés de Caligari est un hommage appuyé au courant artistique « die Brücke » qui donne naissance au mouvement expressionniste, que le cinéma parachèvera en mettant en lumière décors, mobilier et visages en lente dérive vers la déformation, tel, entre autres, le visage du professeur Unrath transformé en coq grotesque et pitoyable par l'outrancière beauté de Lola Lola, Marlene Dietrich, dont le visage ne tardera pas à devenir emblème, sorte de pont entre le vieux continent et le nouveau monde, puisque c'est à Hollywood qu'elle deviendra vamp (vampire) par la grâce d'un autre transfuge de l'expressionnisme qui l'emmena dans ses bagages, à travers l'Atlantique, Josef von Sternberg.



Donc, l'expressionnisme est né au début du XXe siècle, avec l'association die Brücke (le Pont) à Dresde (1905-1913) et la Nouvelle Association d'artistes (Neue Künstlervereinigung), fondée par le russe Alexeï von Jawlensky et Wassily Kandinsky en 1909 à Munich, appelée aussi Cavalier bleu (Der Blaue Reitter) en raison du cavalier qui traverse les toiles expressionnistes lyriques de Kandinsky, devenu le symbole du groupe en 1911, avec une idée commune, la « création intérieure ». Du reste, la visite de cette exposition à la Cinémathèque pourrait être précédée, ou suivie, d'une visite au musée national d'art moderne Georges-Pompidou, qui permet de se familiariser avec ces ?uvres picturales, très utiles pour comprendre le mouvement expressionniste allemand au cinéma. Cependant, nul besoin d'être spécialiste en art moderne pour adhérer à cette magnifique exposition qui peut être appréhendée aussi de différentes manières. La moins studieuse, mais peut-être la plus fructueuse, est de se laisser guider par le mouvement qui se dégage de l'enchaînement des ?uvres et des extraits, des rayons de lumière projetés sur les murs et qui font comme un ensemble de fantômes très adaptés à la situation, un monde entre deux, entre le meilleur de l'art et le pire de l'horreur que l'on sent sourdre, suinter, dans ce cinéma qui met en scène la violence, la haine, la suspicion, les suceurs de sang et les spectres, dans un jeu subtil de noir et blanc, de lumière et de ténèbres, qui suscite des outrances et des régressions. C'est certain qu'en réalisant cette scénographie, le commissaire de l'exposition avait en mémoire les paroles prophétiques du carton le plus célèbre du cinéma mondial, ce palimpseste extrait de Nosferatu de Murnau, qui est aussi comme une allégorie de notre Histoire récente et du cinéma lui-même : « Et quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ». Quintessence du romantisme allemand, ce insert mêle, de l'autre côté du miroir tendu par l'écran, la mort à une parabole sur le cinéma.

 


Affiches d'époque, caméra des années trente au devant de la scène, curieusement légère pour l'époque et qu'on commençait à faire bouger, rappel incessant de la musique sifflée dans la bande-son de M. le maudit, silhouette inquiétante de Nosferatu telle une marionnette sinistre de l'île de Java, recoins sombres, extraits devenus légendaires ou quasiment inconnus des plus grands films expressionnistes (où l'expression l'emporterait sur l'impression), tout est réuni pour faire de cette exposition un hommage au travail des artistes des années 30, mais aussi à celui de Langlois et de sa Cinémathèque, comme si le cinéma pouvait ici continuer son lent travail d'éveilleur des consciences, loin du lent pourrissement de la vie et de l'Histoire. Tout au long de cette visite, on ne peut s'empêcher de penser aux traces que laissera fatalement notre époque contemporaine au niveau du cinéma et quelle sera la leçon qu'en tireront les générations suivantes. Dansions-nous nous aussi sur un volcan sans le savoir ? ll y a de fortes chances pour que ce soit le cas, et que pensera-t-on alors de nos pochades vulgaires ou sentimentales ?


L'avenir nous le dira. En attendant, il faut se pencher sur ce passé proche, avec ses ?uvres encore si vivaces et si modernes qu'elles ne mourront jamais. »



Jean-Max Méjean