Comment s'est constituée cette collection de pièces uniques sur le cinéma expressionniste allemand à la Cinémathèque française (film et non film) ?
L.M. et M.d.F. : L'un des premiers films achetés par la Cinémathèque française dès sa création en 1936, est Caligari de Robert Wiene. Puis Langlois, conscient de l'importance primordiale du cinéma muet allemand, s'est attaché à collecter le maximum d'oeuvres marquantes. Il a ainsi récupéré, sous l'Occupation, Nosferatu de Murnau et Loulou de Pabst, deux oeuvres classiques mais depuis longtemps invisibles et menacées de disparition. A la Libération, il charge Lotte Eisner, qu'il connaît depuis 1936, de parcourir le monde dans l'intention de rassembler une collection d'archives, d'objets, d'appareils, afin de créer un « musée du Cinéma ». Première conservatrice des collections non-film, Lotte Eisner va effectuer, jusqu'à la fin de sa vie, un énorme travail de collecte. En 1952, elle se rend pour la première fois en Allemagne, à Munich, et commence à rechercher tous les pionniers du cinéma allemand qu'elle a connus durant les années vingt, alors qu'elle était journaliste au Film Kurier. Elle retrouve les principaux décorateurs (Robert Herlth, Andrei Andrejew, Rochus Gliese, Emil Hasler, Otto Hunte, Erich Kettelhut, Hermann Warm, etc.), et obtient d'eux, grâce à son extraordinaire enthousiasme et à son talent de persuasion, qu'ils confient leurs oeuvres à la Cinémathèque. Les meilleurs dessins sont sélectionnés par Langlois et Eisner et achetés à des prix alors dérisoires ? mais encore assez élevés pour la Cinémathèque qui n'est pas très riche. Peu à peu, Lotte Eisner parvient à rassembler la plus belle collection au monde qui existe actuellement sur les décorateurs du cinéma allemand.

D'où vient la passion de Henri Langlois et Lotte Eisner pour l'expressionnisme allemand ?
L.M. et M.d.F. : Henri Langlois a toujours été attiré par les oeuvres d'avant-garde et en révolte. L'expressionnisme représente donc pour lui une école passionnante, dans le sens où il modifie la perception du regard, le sens du réel, et heurte la morale bourgeoise. Cependant, lorsqu'en 1932 il découvre pour la première fois Caligari, projeté dans un ciné-club parisien, il trouve le film trop factice. Il changera d'avis par la suite car, dès la création du « Cercle du cinéma » en 1935 et de la Cinémathèque l'année suivante, les films muets de Lang, Murnau, Wiene, Pabst, sont constamment projetés.
Quant à Lotte Eisner, elle recherche probablement, dans sa quête d'archives sur le cinéma allemand, à retrouver un monde définitivement perdu : le Berlin de sa jeunesse. Chassée par les nazis en 1933, elle est devenue une exilée en rupture avec son pays d'origine. Elle prend la nationalité française en 1952. Au-delà de la nostalgie, elle a compris aussi l'énorme intérêt du cinéma allemand des années 1920, un cinéma qu'elle a côtoyé de près lorsqu'elle était journaliste au Film Kurier. Remarquable historienne, elle s'attache dès l'après-guerre à reconstituer l'épopée de ce cinéma-là : et le livre qu'elle produit en 1952, L'Ecran démoniaque, constitue un classique inégalé dès sa parution et jusqu'à aujourd'hui. Elle fait donc oeuvre non seulement de collectionneuse et conservatrice ? sauvant de la destruction ou de l'éparpillement des centaines de dessins uniques, des scénarios, des photos, et aussi des films ?, mais aussi d'historienne hors pair (elle publiera plus tard un ouvrage fondamental sur Murnau et un autre, moins réussi, sur Fritz Lang).

Le Cabinet du Docteur Caligari, de R. Wiene
Cette collection a-t-elle déjà fait l'objet d'une exposition ?
L.M. et M.d.F. : À plusieurs reprises, Lotte Eisner avait supplié Langlois : « Pourquoi ne pas faire à Paris une grande exposition expressionniste, avec cycle de projections ? Ou ailleurs ? Je pourrais ainsi rafler encore des choses en Allemagne ! » Langlois organisera en effet en 1965, au palais de Chaillot, une passionnante programmation de films pré et post - expressionnistes, mais pas d'exposition uniquement consacrée à ce sujet précis. Aujourd'hui, le rêve de Lotte Eisner est enfin concrétisé. Pour la première fois, les plus belles pièces du magnifique et gigantesque ensemble qu'elle a rassemblé sont enfin exposées.
