Quelles sont les grandes caractéristiques d'un film expressionniste ?
L.M. et M.d.F. : A première vue, le cinéma expressionniste pourrait être symbolisé par Caligari, de Robert Wiene (1919), avec ses décors tordus, ses fausses perspectives, ses ombres dépravées, le jeu outrancier de ses acteurs, son message politique aussi. Ce film a engendré quelques dérivés : par exemple Genuine de Wiene (1920), De l'aube à minuit de Karl Heinz Martin (1920), ou Le Cabinet des figures de cire de Paul Leni (1924).

Le Cabinet du docteur Caligari, de R. Wiene
Une deuxième forme de cinéma expressionniste, à la fois plus fin et plus complexe, apparaît peu après : elle traverse magnifiquement les films muets de Murnau (Nosferatu, Faust), Lang (Les Trois Lumières, Mabuse, Metropolis), Pabst (Le Trésor, Loulou). Elle s'exprime par l'intermédiaire des décors, de la lumière et des ombres, des acteurs, du scénario. On pourrait dire que cette deuxième forme d'expressionnisme offre une synthèse entre ce courant d'avant-garde et les peintures romantiques de Friedrich et Füssli, la littérature fantastique de Goethe, Chamisso, Novalis, Hoffmann, le clair-obscur de Max Reinhardt, la psychologie allemande, volontiers morbide, son attirance vers les fondements même de l'être. Lotte Eisner, plutôt que de parler d'expressionnisme pour définir cette nouvelle esthétique, a préféré parler, très justement, d'« écran démoniaque ».

Enfin, une troisième forme apparaît au milieu des années 1920. De même que la peinture expressionniste a enfanté un courant abstrait très puissant, incarné notamment par Kandinsky, le cinéma allemand est touché à son tour, quelques années après le caligarisme, par l'abstraction formelle. Walter Ruttmann, qui a signé la séquence du rêve des Nibelungen de Lang, en est un exemple ; il sera suivi par Hans Richter et le Suédois Viking Eggeling. Rudolf Kurtz, dans son ouvrage Expressionnimus und Film (1926), opère des rapprochements saisissants entre l'expressionnisme, le cinéma abstrait, le futurisme, et même l'art de Picasso. Il faudrait y ajouter l'influence du primitivisme, un art ontologiquement expressionniste, dont on trouve d'ailleurs bien des références dans le Mabuse de Lang. Le cinéma expressionniste est donc extrêmement protéiforme et trouve des prolongements aujourd'hui dans les productions les plus récentes. C'est ce qui fait son profond intérêt.
