Entretien avec les commissaires de l'exposition

Comment le cinéma, à l’instar de la peinture, de la sculpture et de la photographie s’est-il employé à représenter la chevelure? Jusqu’au 16 janvier, l’exposition Brune/Blonde nous retrace cette passionnante saga. Entretien avec le cinéaste Alain Bergala, commissaire de l’expo, et Matthieu Orléan, collaborateur artistique aux
expositions temporaires.

Par Marie-Elisabeth Rouchy (TéléObs).

D’où est venue l’idée de l’exposition ?

Alain Bergala – D’un goût personnel et d’un étonnement. Le motif de la chevelure féminine a été central en peinture et en sculpture. Il est devenu encore plus important avec le cinéma. Malgré cela, il n’existe aucun livre sur le sujet. Ni dans le domaine de la peinture où la représentation des cheveux constitue un vrai défi , ni dans celui du cinéma.

Brune ou blonde… c’est un débat qui agite l’humanité depuis toujours, qui fait sourire aussi…

A.B. – Et c’est cela qui était intéressant. Partir d’une question qui peut sembler superficielle, charmante mais futile, et s’apercevoir qu’en la creusant on touche à des choses bien plus sérieuses. Parler de la chevelure, c’est embrasser l’histoire de l’art et celle de nos sociétés. Bruns, blonds ou roux, coupés courts ou portés longs, relevés ou lâchés, les cheveux des femmes entretiennent depuis toujours un rapport étroit à l’histoire des sociétés et
à la mythologie. On y lit les rapports des hommes et des femmes, aussi bien du côté de la séduction que des résistances.

Dans l’exposition, vous vous intéressez à la gestuelle liée à la chevelure.

A.B. – La peinture en a dressé une sorte de nomenclature que le cinéma n’a fait, au fond, que reprendre. Bien sûr, la gestuelle des femmes avec leurs cheveux y est plus accomplie, se déploie dans la durée et le mouvement, ce qui change tout.

La chevelure serait un instrument de mesure sociologique ?

A.B. – Bien sûr. Prenez la blondeur au XXe siècle. Elle participe de la très grande Histoire -et parfois de la pire. Regardez les affiches de cosmétiques aujourd’hui : elles suivent très exactement les mutations économiques et géopolitiques. L’idée de Brune/Blonde : accueillir le visiteur dans le monde ludique et chatoyant du mythe, puis l’entraîner peu à peu vers d’autres cercles de compréhension.

Dans l’exposition, vous abordez un chapitre ambitieux : l’Histoire et la Géographie de la chevelure.

A.B. – Comment expliquer cet impérialisme de la blondeur qui a circulé durant le siècle, des pays nordiques à l’Allemagne, des Etats-Unis à la Russie ? Nous essayons d’y répondre. Nous ne sommes pas restés centrés sur l’Occident. L’Asie, l’Afrique et les pays arabes sont également très présents. En Inde, les cheveux ont une importance capitale. Pas de scène d’amour sans ventilateur à proximité, il faut que les cheveux rendent palpable l’émoi amoureux.

Quels sont pour vous les grands cinéastes de la chevelure ?

A.B. – Tous les cinéastes ont filmé les cheveux des femmes, mais les maîtres en la matière ne sont pas si nombreux : Hitchcock, Mizoguchi, Buñuel, Antonioni, Bergman, Godard, Lynch, Fassbinder, et quelques autres. Leurs films sont traversés par l’émotion singulière que déclenchent chez eux les cheveux des femmes. C’est comme si leur désir de cinéma se concentrait sur la chevelure.

Brune/Blonde n’est pas seulement une exposition sur le cinéma. Elle offre un large regard sur l’art en général…

A.B. – Il s’agissait d’établir des filiations. Montrer que, lorsqu’il naît, le cinéma est imprégné par la tradition artistique, de même qu’aujourd’hui il est devenu, inversement, une source d’inspiration pour les artistes. Dans Brune/Blonde, l’art n’est pas un contrepoint. J’ai envie de dire que le thème de la
chevelure dans l’histoire de la peinture en constitue la moitié et que l’autre moitié montre comment le cinéma a adopté et prolongé ce motif. Comment éclaire-t-on les cheveux des femmes ? Comment les coiffer ? Quels mouvements leur donner ? Quelle matière ? Quel rapport avec l’histoire qu’on  souhaite raconter ? Dans l’une comme l’autre discipline, les artistes n’ont cessé de se poser ces questions.

Vous présentez des artistes de premier ordre: Auguste Rodin, Dante Gabriel Rossetti, Arnold Böcklin, Francis Picabia, Fernand Léger, Paul Delvaux, Andy Warhol…

Matthieu Orléan. – L’exposition traverse le siècle du cinéma ainsi que celui de l’histoire de l’art. Nous avons fait le choix d’exposer des oeuvres appartenant aussi bien à l’époque contemporaine, qu’à la fi n du XIXe siècle, quand le cinéma n’était encore que balbutiant. Aussi bien des toiles préraphaélites que des vidéos d’artiste comme celle de Marina Abramovic. Entre elles et le cinéma, s’est mis en place tout un jeu d’inspirations, de coïncidences, de correspondances. Brune/Blonde n’est pas une exposition chronologique. Il s’agit de faire dialoguer, de manière inattendue, oeuvres et extraits de fi lms. Créer du sens tout en sachant provoquer les attentes du visiteur.

Vous avez souhaité embarquer le visiteur dans un véritable scénario…

A.B. – Par goût personnel, j’aime les expositions qui ont un parcours linéaire. C’est la meilleure façon de raconter une histoire.

Il y a des images d’archives très rares.

M.O. – Oui. Notamment un documentaire réalisé par la télévision américaine. Nous sommes dans les années quarante, en pleine Seconde Guerre Mondiale, à cette période charnière où le gouvernement américain exige de ses citoyens qu’ils se mobilisent - et les femmes en particulier. Or, beaucoup sont coiffées comme Veronica Lake, avec une mèche qui leur couvre l’oeil, ce qui est parfaitement incompatible avec l’effort de guerre et le travail en usine. A la demande du gouvernement, l’actrice tourne donc un petit clip dans lequel elle explique pourquoi elle a décidé, pour des raisons
civiques, de changer de look et de relever ses cheveux. Le film montre ensuite comment les ouvrières ont adopté sa nouvelle coiffure. Ce documentaire
est une formidable illustration des interactions qui existent entre le cinéma et l’évolution de la société.

Dans Brune/Blonde, il y a aussi un prologue : la façade de la Cinémathèque, recouverte d’une immense chevelure rousse, une installation de l’artiste Alice Anderson.

A.B. – J’aime l’idée qu’une exposition soit aussi un lieu de production. D’où l’idée d’offrir ce « donjon » monumental à Alice Anderson. Nous avons, de même, donné carte blanche à six cinéastes pour qu’ils tournent un court métrage sur la chevelure. et confié la scénographie à Nathalie Crinière qui a fait un travail extrêmement inventif créant des univers propres à chaque thématique et proposant une véritable interactivité avec le visiteur.

Pour vous, commissaire de l’exposition, qui est la brune, qui est la blonde ?

Louise Brooks. Marilyn Monroe. Quand on s’attaque au mythe, on ne peut pas être original !

En ce moment

Du 10 avril au 4 août 2013

La Cinémathèque française se met aux couleurs de Jacques Demy, à son rythme et à ses rimes. Une grande exposition, belle et imaginative, riche de documents inédits, qui rend hommage au cinéaste le plus enjoué et le plus mélancolique du cinéma français.

Pour en savoir plus : Le Monde enchanté de Jacques Demy