Centenaire du cinéma estonien - les souvenirs de Vladimir Karassev

A l'occasion du cycle "Centenaire du cinéma estonien", des projections de Lindpriid (Les Hors-la loi) et de Pööripäev (Le Solstice), le réalisateur Vladimir Karassev (Vladimir Karasjov en estonien) nous raconte son parcours, ses souvenirs de tournage et le bras de fer qu'il engagea avec la censure soviétique en 1971.

Les débuts 

Je suis né né le 14 décembre 1931 à Tallinn, alors capitale de l'Estonie indépendante de l'entre-deux-guerres.

Je suis entré à VGIK – Institut de cinéma, à Moscou – en 1959 dans la faculté de critique et d’histoire de cinéma, et j’en suis sorti au bout de 6 années d’études. Durant près de la moitié de ces années, j’ai également suivi les cours de réalisation et d’écriture de scénario. Je suis arrivé en Estonie en tant que critique de cinéma et je me suis mis à chercher, à Tallinn, le meilleur moyen de faire des films. Et j’ai réussi. Au début c’étaient des films documentaires et historiques, une trilogie réalisée de 1966 à 1968 construite en trois chapitres :

  • Eelkäija (Le Précurseur)
  • Pööripäev (Le Solstice)
  • Väejuht (Le Chef d’armée)
chacun d’une durée de 30mn.

La Cinémathèque française possède ces 3 films.  

Dans le même temps j’ai publié une dizaine d’articles pour la presse écrite, et une série d’articles théoriques (surtout sur le phénomène audiovisuel dans le film) pour le journal du corps enseignant, et ce afin de susciter de l’intérêt pour le cinéma et de propager une capacité d’analyse et de compréhension de cet art.

Les Hors-la-loi

En 1969 j’ai tenté d’aborder mon premier long-métrage Les Hors-la-loi / Lindpriid, l'adaptation du roman inachevé d’un des fondateurs du parti communiste estonien, torturé à mort à Moscou en décembre 1937 lors des grandes purges staliniennes. J’ai réussi à tourner ce film, mais j’ai reçu une claque une fois le film achevé, en 1971 (le tournage avait duré 3 années avec des interruptions). Le coup de massue est arrivé de Moscou – de la Direction Générale de Production Cinématographique de la Gostéléradio de l’URSS. Le film fut interdit. 

Vous me posez la question POURQUOI interdit ?

La réponse se trouve dans les extraits de délibération de ladite Direction Générale (cf. document joint).

La punition fut exemplaire.

Quelques fonctionnaires du parti communiste estonien ont tenté de sauver mon film : on m’a proposé même d’en faire un autre. J’étais obligé d’accepter mais seulement à ma condition : que l’on ne touche pas à la première version du film et qu’elle soit gardée aux Archives d’Etat. Et c’était entendu. Une année plus tard, exactement alors que je revenais de Moscou avec une copie de la seconde version intitulée Les Années difficiles / Rasked aastad, j’ai appris que la première version de mon film avait été brûlée. Quelques heures plus tard mon chef opérateur m’a dit qu’il avait réussi à sauver l’original et que les incendiaires avaient mis le feu à un tout autre film, croyant que c’était le mien.

Cette erreur fit scandale, et j’ai pu moi-même transporter toutes les 24 bobines aux Archives d’Etat à Tallinn. En fin de compte, le négatif et deux copies de travail furent sauvés.

Pour Moscou il manquait dans le film toute la propagande soviétique : le style n’était pas du réalisme socialiste, et bien au contraire, on lui reprochait toutes les « recherches », surtout « trois péchés capitaux » :  le « naturalisme », le « formalisme » et le « pessimisme ». On était loin de la glorification du parti et du super-héros membre du parti.

L'exil

Le choix de la France fut un hasard : c’était pour moi le seul et le premier voyage dans un « pays capitaliste », et plus précisément durant le Festival de Cannes de 1976, que m’a proposé Moscou après que j’eus reçu le prix de la critique en URSS pour mon film La Forge / Sepikoda, un film sur la russification des cadres dirigeants du parti d’une usine de Tallinn. Un « prix de rachat » ? Et en France je n’ai pu tourner aucun film. Inconnu en Occident, je n’ai obtenu aucune avance sur recette pour mes projets.

Lindpriid (Les Hors-la loi)

Un film de Vladimir Karassev-Orgusaar
URSS-Estonie/1971/225'/VOSTF/35mm
D’après Les Hors-la-loi d’Eessaare Aadu (nom de plume du dirigeant communiste estonien Jann Anvelt).
Avec Ada Lundver, Aarne Üksüla, Veljo Tormis, Mikk Mikiver, Tõnu Aav, Ene Rämmeld, Endrik Kerge, Margit Goldi.

La condition humaine dans une dictature des années 1920 : un groupuscule de communistes dans la clandestinité est décidé à renverser le système bourgeois. Mais l’issue s’avère fatale à quiconque sympathise avec les clandestins. Toute perspective d’avenir semble illusoire. Cet idéal ne serait pas le bon ? A quelle révolution se vouer ? Tout serait figé à jamais ?

Film interdit immédiatement par les autorités soviétiques (l’Estonie faisant à l’époque partie de l’URSS) qui se sont reconnues dans la dictature. Au point de vouloir brûler tout simplement le film (mais les exécutants se sont trompés de bobines…).

Dans Lindpriid nous assistons à une première soviétique : il s'agit du premier film de fiction avec un son direct (donc sans aucune post-synchronisation concernant le jeu des acteurs - afin de valoriser l'authenticité de leur travail et leur talent) excepté le bruitage et la musique du film.

La télévision estonienne a diffusé Les Hors-la-loi en 1989, comme pas hasard lorsque Jean Rouch, alors président de la Cinémathèque française, voulait justement programmer en France, aux Ecrans de la Liberté, ce film jamais vu, et dont on n’avait jamais rien entendu, histoire de le devancer et de lui enlever la primauté ?

Ensuite le film est retombé dans l’oubli.
Le cinéma d’art et d’essai estonien Athena kino l’a projeté avec succès en ce juin 2011 dans la ville universitaire de Tartu.

Projections :

- Dimanche 27 Novembre 2011 - 19h30
- Lundi 5 Décembre 2011 - 19h30

Pööripäev (Le Solstice)

Un film de Vladimir Karassev-Orgusaar
1968/30’/VOSTF/35MM

Documentaire sur le coup d’état soviétique de juin 1940 en Estonie après l’occupation des Etats baltes par l’URSS, suite au pacte de non-agression germano-soviétique de 1939 (dit pacte Molotov-Ribbentrop).

Evénement crucial et emblématique puisque servant de référence à la thèse de Moscou de l’ « adhésion volontaire » des masses populaires locales à l’incorporation (suivie par l’annexion effective) des Etats baltes par l’URSS, thèse d’ailleurs soutenue jusqu’à Gorbatchev qui n’a jamais voulu admettre le retour à l’indépendance de ces pays.

Une « révolution populaire » incarnée par une population acheminée exprès de Russie et mélangée dans les rues aux soldats de l’Armée rouge en civil. Une « révolution » dirigée à Tallinn par Andréï Jdanov, membre du Bureau Politique du Parti Communiste de l’URSS.

Pour ce documentaire le futur président de l’Estonie indépendante, Lennart Meri, lit le texte de Pétain en français : « Trop peu d’enfants, trop peu d’armes, trop peu d’alliés, voilà les causes de notre défaite… » (appel du 20 juin 1940, précisément à la même date tragique pour l’Estonie). Les dirigeants estoniens impuissants n’ont pu que constater alors l’abandon de l’Estonie par le monde civilisé dans l’indifférence générale.

Projections :

- Lundi 28 Novembre 2011 - 21h30
- Samedi 3 Décembre 2011 - 15h00


Vladimir Karassev, cinéaste estonien - Ina.fr

Du côté de chez Fred
16/05/1989
03min15s

Interview du cinéaste estonien Vladimir KARASSEV à propos de la censure en Estonie.

Voir la vidéo

En partenariat avec ina.fr