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Solitudes chorégraphiées

Apparus une dizaine d’années après la première nouvelle vague du cinéma taïwanais (incarnée par Edward Yang et Hou Hsiao-hsien), les premiers films de Tsai Ming-Liang ont immédiatement révélé un univers intime et solitaire aussi pudique que cru, porté par une figure mélancolique et burlesque récurrente, l’acteur Lee Kang-sheng.

Qu’il souffre en silence d’un mal mystérieux (La Rivière), qu’il observe par un trou dans le sol sa voisine d’immeuble (The Hole), qu’il essaye désespérément de vendre des montres sur un pont (Et là-bas quelle heure est-il ?), ou qu’il circule en scooter dans les rues de Taipei, la figure classique du cinéma de Tsai Ming-liang est un jeune homme quasi mutique, saisi par une mélancolie urbaine, profonde, mystérieuse et durable. Il prend généralement les traits d’un même garçon (nom de personnage Hsiao Kang et nom d’acteur Lee Kan-sheng), un Léaud-Doinel contemporain qu’on a accompagné de 1992 à aujourd’hui. Vingt années pour incarner différentes variations autour d’un même personnage, dont on a aimé dès le début la nonchalance, la démarche burlesque, la timidité audacieuse et le goût de l’obsession. Un alter ego du cinéaste renouvelé de film en film pour l’aider à explorer sa propre intimité et son rapport au monde. Un véritable parcours de personnage, assez unique au cinéma sur autant d’années, passé de ragazzo taïwanais esseulé (Les Rebelles du dieu Néon) à père de famille (Les Chiens errants, 2013) et moine bouddhiste (Journey to the West, présenté en février 2014 au festival international de Berlin).

Tsai Ming-liang est né en 1957 en Malaisie, six ans avant l’indépendance du pays, dans un petit village, Kuching (« Le chat », en malais). C’est là qu’il passe ses vingt premières années et qu’il commence à aller au cinéma, voir principalement des films à grand spectacle de la Shaw Brothers (auxquels il rendra hommage dans Goodbye Dragon Inn, référence au Dragon Gate Inn de King Hu). Son éducation cinéphilique se poursuivra à Taipei, où il part faire ses études à l’âge de 20 ans, et découvre de nombreux classiques de l’histoire du cinéma européen et américain. Après ses études, il réalise plusieurs téléfilms avec des adolescents, acteurs non professionnels, dont émergera Lee Kan-sheng. Les Rebelles du Dieu Néon, son premier long métrage de cinéma, pose les bases esthétiques et topographiques de son cinéma. Taipei la nuit, le jour, son quartier jeune (« Si meng ting ») à l’aurore ou au crépuscule, des chambres, des salles de bains et des cuvettes de toilettes, des jeunes gens en scooter assez taiseux, un fils (LKS) et ses parents (joués par Lu Hsiao-ling et Miao Tien, acteurs récurrents), de la pluie et des inondations (le motif aquatique est fondamental), du sexe (on fait beaucoup l’amour dans les films de Tsai Ming-liang) et surtout cette manière particulière d’installer une temporalité, de créer une narration sans en avoir l’air, de faire en sorte que ce qu’on appelle en temps normal un temps mort devienne un temps plein, riche de sentiments aussi contradictoires que du désespoir ou de l’espérance. Une narration des sentiments et des corps.

Des corps qui racontent une histoire

Les films de Tsai Ming-liang requièrent beaucoup d’attention. Les visages, les gestes des jeunes gens, la précision chorégraphiée avec laquelle ils se déplacent dans l’espace, les racontent avec détails autant qu’ils les inscrivent dans une mélancolie contemporaine (à ce titre, on peut citer notamment Visage le bien nommé, qui aurait d’ailleurs pu s’appeler aussi « Corps »). Pour un spectateur familier du cinéma de Tsai Ming-liang, une scène anodine dans un film peut prendre une résonnance bouleversante quelques années plus tard, dans un autre de ses films. Au début des Rebelles du Dieu Néon, le père mange une barquette de fruits dans la rue avec son fils. Un moment simple, muet. Le père regarde le fils, lui rajoute quelques morceaux. Ce geste, en soi assez beau, et d’autres moments partagés entre le père et le fils dans ce premier film, peuvent acquérir une épaisseur émouvante avec le temps au fur et à mesure que nous devenons proches des personnages, que nous les connaissons en voyant les films suivants (notamment La Rivière ou Et là-bas quelle heure est-il ? dans lesquels le rapport au père est vif). Une mémoire affective se fabrique au fil des films et engendre un attachement particulier du spectateur pour ses personnages.

Le Lion d’or à Venise pour Vive l’amour en 1994 a placé Tsai Ming-liang dans la cour des cinéastes remarqués, et confirmé surtout la dense élégance du dispositif mis en place par le cinéaste. Une fois de plus, dans ce film important, mais de manière plus structurée, ce sont les corps des acteurs qui racontent l’histoire. Ceux des trois personnages principaux, qui s’adonnent à un jeu de cache-cache dans un appartement vide. Des rapports affectifs compliqués, mais des rapports sexuels simplifiés.

Un rythme musical

La place de l’intimité est essentielle dans les films de Tsai Ming-liang, souvent très crue, frontale, mettant les personnages à nu au sens propre (les premières et dernières séquences de La Saveur de la pastèque, par exemple) comme au figuré (la solitude morale récurrente des personnages, telle qu’elle est exprimée peut-être un peu plus radicalement dans The Hole à travers ses deux personnages principaux). La fin de La Rivière, peut-être l’un de ses plus beaux films, décrivant un inceste père-fils, est certainement dans ce registre l’une des séquences les plus fortes (aussi crue que pudique) qu’il n’ait jamais tournée. Cette apogée dramatique illustre aussi la manière très musicale dont Tsai Ming-liang construit ses films au montage, comme si ses plans étaient des plaques tectoniques, calmes en apparence, et s’entrechoquant pour conclure à un tremblement de terre émotionnel. Certes la musique est présente dans ses films, notamment de manière évidente dans ses hommages à la chanson populaire chinoise (le générique de fin de Goodbye Dragon Inn, les numéros de comédie musicale de The Hole ou de La Saveur de la pastèque), mais c’est la respiration interne de son cinéma qui est musicale et poétique, comme en témoigne par exemple Et là-bas quelle heure est-il ?, riche en rimes, ruptures, échos et chorégraphies. Avec le temps, l’œuvre de Tsai Ming-liang s’est développée, s’est prêtée aux commandes de musée (le Louvre), d’école (Le Fresnoy), de festival (Hong Kong Film Festival). Elle est devenue fresque, chanson, ou feuilleton intimiste. Cette rétrospective est l’occasion de vérifier combien elle nous est précieuse.

Bernard Payen

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